Le mystère du gour de Tazenat
Chapitre 1 : L’échos Sombres
L’atmosphère oppressante pesait lourdement sur l’air, tandis que le soleil déclinait derrière les collines ondoyantes de l’Auvergne, baignant la scène d’une lumière de feu. Les eaux sombres et profondes du Gour de Tazenat, presque noires, ressemblaient à la pupille d’un œil en colère. Il reflétait les ombres du ciel, qui se parait progressivement des nuances pourpres du crépuscule. Cet endroit avait toujours eu une aura mystérieuse, un secret ancestral soufflé par les vents, une énigme que seuls les gens du cru pouvaient appréhender. Ce lac volcanique, appelé gour ou maar en fonction des époques et des gens, était serti entre les premiers contreforts volcaniques Auvergnat. Encore une fois il était le témoin silencieux d’une violence qui allait perturber sa sérénité.
Le Major Hugo Laroche, vêtu simplement d’un jean, d’un blouson et d’une paire de baskets, portait sobrement un brassard tricolore de la gendarmerie, autour de son bras gauche. Il scrutait les derniers rayons de soleil qui se perdaient derrière les arbres bordant le lac. Le gazouillis lointain des oiseaux se mêlait au murmure apaisant de l’eau, créant une cacophonie naturelle, entrecoupée seulement par les jacassements étouffés de ses collègues. Les militaires de la brigade des recherches de RIOM, et les techniciens en investigations criminelles s’activaient autour de lui, comme un balai de Maurice Béjart, à l’intérieur d’un périmètre de sécurité délimité par une rubalise rouge et blanche. Une toile de fond bucolique pour un drame se jouait sous ses yeux, zébrée par l’ éclat stroboscopique bleu des gyrophares.
Au centre de la scène se trouvait le corps inerte d’une jeune femme qui reposait, immergé dans quelques centimètres d’eau à quelques pas de la berge. Ses cheveux, noir de jais, suivaient l’ondes et s’étalaient sur la roche luisante autour de son visage. Le contraste était saisissant avec la pâleur laiteuse de sa peau encore ruisselante. Ses yeux sans vie fixaient le ciel qui s’éteignait sur elle, figés dans une expression d’effroi silencieux, comme si la mort elle-même avait figé ses derniers instants de terreur. Elle avait été belle, grande, mince et sportive. Elle était vêtue d’un blouson fourré marron claire, et d’un pantalon serré noire. Pour elle, la vie avait brutalement pris fin au bord de ce paradis froid.
Laroche frissonna, resserra le col de son blouson, mordillant sa lèvre inférieure, tandis que la bise glaciale de cette fin septembre lui fouettait le visage. Il avait souvent été confronté à des scènes de crime, mais quelque chose était différent. Peut-être était ce l’atmosphère sauvage du lieu, où le contraste entre la violence du crime et la beauté tranquille du gour.
La Capitaine Justine Devaux, sa supérieure, coupa la communication téléphonique qui monopolisait son attention et s’approcha de lui, son regard dur reflétant une détermination teintée d’inquiétude.
– Laroche, que pouvez-vous me dire pour l’instant, demanda-t-elle d’une voix basse mais autoritaire.
Il prit une profonde inspiration, se forçant à se concentrer.
– La victime est de sexe féminin. Elle a été retrouvée, flottant entre deux eaux, sur le ventre, dans cinquante centimètres d’eau, à deux mètres du bord. Ces hématomes autour du cou, laissent présumer d’une strangulation ayant entraîné sa mort. Les jointures de ses doigts présentent des entailles, des écorchures, et ses ongles sont cassés, suggérant qu’elle s’est bravement défendue. Elle porte un pantalon boutonné à la taille, et un blouson dont la fermeture éclair est remontée jusqu’au cou. Bien qu’ils soient déchirés par endroit, probablement les conséquences d’une lutte acharnée l’ayant opposée à son agresseur, elle ne semble pas avoir fait l’objet d’atteintes sexuelles. Son sac à main a été retrouvé sur la berge à une quinzaine de mètres. Il était toujours fermé, seule la sangle a été brisée. Il contient son portefeuille et ses papiers d’identité, ainsi qu’une somme de cent trente euros en billets. Une moitié de ces billets porte un « U » devant le numéro de série, donc émis par la banque de France, l’autre moitié porte un « X » donc émanant de la banque Allemande. Je dirais que cette femme naviguait entre ces deux pays, mais jusque-là, ça ne reste qu’une hypothèse. Elle se nomme Jessica Frémont, elle avait 29 ans, née le 03 juillet 1998 à Clermont Ferrand. Pas d’alliance ni de mention de mariage dans ses papiers, mais une carte de presse free-lance internationale. L’argent et son IPhone sont toujours présents dans son sac, excluant l’agression crapuleuse. L’autopsie et les constatations technique, ADN et empreintes, nous en apprendrons plus.
Justine Devaux hocha la tête, observant la scène avec une expression analytique.
– L’auteur de ce crime savait ce qu’il faisait et a veillé à ne laisser aucune trace. Pas de témoins, pas d’indices évidents. Nous n’avons donc rien de concret pour l’instant.
– Exact. L’exécution semble avoir été précise et méthodique. Nous allons lancer les premières investigations. D’abord le voisinage, même s’il est un peu lointain. Puis sur la victime, relations privées et professionnelles, sujets d’enquête, moyens de transport, voyages, etc.… Ensuite viendra l’exploitation des prélèvements. Nous allons rechercher son véhicule, si elle est venue avec, ainsi que des traces pouvant nous révéler des indices. Les TIC sont en pleine exploration.
Le vent sifflait à travers les arbres, comme si la nature elle-même partageait leur inquiétude. La capitaine fixa les eaux sombres du Gour, semblant perdue dans ses pensées.
– Cette affaire risque d’attirer l’attention major. Nous devons agir rapidement et intelligemment, sans faire de vagues. Je ne veux pas de trouble à l’ordre public. La victime était journaliste, la presse risque de s’en mêler et de faire monter la mayonnaise.
Hugo acquiesça, sentant les muscles de son épaule se contracter sous la pression de souvenir de combats passés. Il savait que l’enquête à venir serait longue et difficile. Il sentait qu’elle mettrait à l’épreuve non seulement sa perspicacité, mais aussi son propre équilibre, faisant ressurgir les démons de son passé profondément enfouis.
Alors que la nuit tombait et que les premières étoiles apparaissaient au firmament, la scène de crime se transformait en un sombre labyrinthe de secrets et de questions sans réponse. Elle se désertait au fur et à mesure de l’évacuation des enquêteurs. Le corps de la jeune femme avait été retiré par une entreprise de pompe funèbre, et dirigée vers l’institut médico légale de Clermont Ferrand.
L’énigme du Gour de Tazenat venait de commencer, et Hugo Laroche était déterminé à la résoudre, quel qu’en soit le prix. Restant seul, il embrassait une dernière fois du regard le paysage crépusculaire des puys et la surface du lac. Son attention fut captée par un reflet de lune scintillant sur un minuscule éclat au milieu des galets, près de la berge. Intrigué, il se pencha et réussit à saisir un minuscule éclat de pierre bleue d’eau, en forme de lentille, d’à peine trois millimètres de diamètre.
Chapitre 2 : Hugo LAROCHE.
Hugo à l’aube de ses 31 ans, arborait une stature imposante. Sa silhouette digne d’un chêne centenaire, le démarquait d’emblée. Une véritable montagne d’un mètre quatre-vingt-dix pour cent kilos. Sportif, il s’entretenait en courant sur les chemins des Combrailles, et nageait régulièrement de préférence en eau libre dans les lacs de montagne voisins. Il avait testé, sans s’y accrocher, à tous les sports de combat auquel il avait eu accès, mais il restait attaché aux bonnes vieilles méthodes basiques qu’on lui avait enseignées professionnellement. Il excellait également au maniement du bâton télescopique, et brillait régulièrement lors des séances de tir règlementaire mensuelle, auquel il participait au stand militaire de Clermont Ferrand. Il se tenait droit et assuré, et sa silhouette dégageait une aura à la fois rassurante et terrifiante. Ses yeux marron clair était d’une profondeur telle qu’on aurait juré y déceler des éclats d’or. Nez droit, bouche bien tracée et menton volontaire complétait son portrait. Il semblait capable de sonder les ténèbres les plus profondes de l’âme humaine. Son regard intense et direct trahissait une intelligence aiguë, mêlée à une mélancolie enfouie au plus profond de son être. Derrière cette façade stoïque, il avait des allures de clown tristes.
Ses cheveux bruns en désordre accentuaient un charme désinvolte, tandis qu’une barbe de trois jours lui conférait l’aspect d’un aventurier tout droit sorti d’un film de pirates. Une fine cicatrice discrète parcourait le coin de son sourcil droit, témoin silencieux d’une vie mouvementée. Il dégageait l’aura d’un gladiateur des temps modernes, d’un rugbyman prêt à en découdre. Mais derrière cette apparence impassible, voire un brin moqueur, se cachait une complexité émotionnelle profonde.
Doté d’un esprit analytique hors du commun, Hugo avait le don de décortiquer les énigmes les plus tordues. Cependant, il payait ce talent au prix fort, traînant un fardeau d’insomnie et de pensées obsessionnelles qui le hantaient nuit après nuit. Solitaire de nature, il préférait la compagnie restreinte de trois ou quatre amis proches, à l’éclat trompeur de notables, de parvenus et arrivistes. Ses expériences l’avaient rendu méfiant envers ses supérieurs, les élites, et les biens pensants, mais il restait loyal envers la veuve et l’orphelin. Ses désaccords récurrents avec sa hiérarchie, n’était que la manifestation de son refus catégorique de sacrifier ses principes sur l’autel de l’obéissance aveugle, dictée par la bien-pensance et la culture du silence. Derrière ces conflits se cachait en réalité une dévotion inébranlable pour la vérité, et pour une justice équitable. Ça devise aurait pût être : « Pour tous, ou pour personne ! ».
Hugo avait grandi sur les contreforts majestueux des monts d’Auvergnes, bercé par le souffle du vent à travers les forêts, et le murmure des torrents dans les vallées. Issu d’une famille modeste, attaché à la terre, il avait développé un lien profond avec la nature, et une sensibilité aux détails subtils de son environnement. À l’université il avait entamé un cursus en géologie, mais ça vie avait pris un tournant décisif lorsqu’il avait rejoint les rangs de la gendarmerie, pour des raisons qui lui étaient propres. Sa passion pour la police judiciaire, l’avait finalement conduit à la brigade des recherches de Riom, où il avait rapidement fait ses preuves en tant qu’enquêteur. Malgré ses succès professionnels, Hugo portait toujours le lourd fardeau d’un événement tragique de son passé. Il s’agissait de la disparition énigmatique de sa sœur Charline, alors qu’elle n’avait que 19 ans. La jeune femme n’avait jamais été retrouvée, ni morte, ni vivante. Elle avait simplement disparue de la surface de la terre. Il n’y avait pas tout à fait dix ans de cela. Il n’avait jamais cessé de la chercher, sans résultat. Cet événement avait gravé une empreinte indélébile dans son âme tourmentée, alimentant sa propension à protéger les autres de l’injustice et de la tragédie. Un justicier au cœur sombre, voilà ce qu’était Hugo.
Chapitre 3 : L’ordre de l’aigle de l’ombre.
L’histoire remonte au cinq mai mille neuf cent quarante-cinq. Elle puise ses racines dans les entrailles obscures d’une grotte dissimulée sur les premiers contreforts des puits Auvergnat, assiégeants le gour de Tazenat comme une armée de géants sages. Une légende glaçante se chuchotait. Une organisation ou une secte nazie, nommons là comme on voudra, se développait tissant en secret sa toile maléfique dans les coulisses du troisième Reich : « L’ordre de l’aigle de l’ombre ». A sa tête, un généralfeldmarshal SS dont le nom n’était qu’une rumeur douloureuse, ourdissait un plan ambitieux pour étendre son pouvoir, bien au-delà de l’effondrement annoncé du troisième Reich. Ce projet machiavélique avait pour objectif de créer un groupe d’élite, riche et puissant, visant à façonner le monde à son image pour le diriger, en vue d’accoucher d’un quatrième Reich.
Le symbole de reconnaissance des membres de cette société pernicieuse, était une chevalière forgée dans de l’or rhodié, ornée d’un aigle en platine, enchâssé d’une aigue-marine symbolisant l’œil. Seuls les initiés de haut rang avaient le privilège d’en porter une. Cette bague était le symbole du pouvoir et de la loyauté envers cette organisation, portant le nom lugubre, d’aigle de l’ombre, en référence à leur sinistre emblème. Pendant les années noires de la seconde guerre mondiale, cette grotte était devenue un repaire de conspirateurs nazis impitoyables. Ils y célébrèrent des pactes diaboliques et des rituels sataniques, mêlant l’idéologie fasciste du national-socialisme, à un occultisme barbare, pratiquant intronisations cruelles et sacrifices humains. L’argent coulait à flot, des vies étaient bafouées. L’histoire de cette organisation prit un tournant tragique, alors que la chute du troisième Reich s’accélérait, jusqu’à son implosion. La malédiction qui pesait sur cette secte maudite, gangrénée par la corruption, les trahisons et la folie, devenait oppressante, se fondant dans un maelstrom destructeur. Le dernier acte de cette légende se déroulait dans les ténèbres méphitiques de la grotte dominant le gour. Le passé et l’avenir s’affrontèrent dans un violent déchainement de terreur. Les conspirateurs furent trahis par leurs propres démons. Après-guerre, un matin pas comme les autres, trois jeunes garçons du village découvrirent dans la caverne, une demi-douzaine de corps calcinés, portant les restes d’uniformes SS brûlés. Aujourd’hui, cette légende n’est plus qu’une empreinte évanescente dans l’histoire auvergnate. Cependant, la bague de l’aigle de l’ombre, demeure en filigrane le sinistre symbole d’une relique du passé.
Hugo scrutait intensément l’étendue au bord des eaux limpides du Gour, dont la teinte s’assombrissait sous le voile nocturne. Il était juste éclairé par le début d’une nuit froide et étoilée, sous la surveillance d’une pleine lune blafarde, attristée par cette scène de désolation. Cette mystérieuse étendue d’eau profondément ancrée dans le territoire Auvergnat, serait selon la rumeur reliée au lac Pavin par un réseau de galeries souterraines insondable et inexplorées, sur une distance de soixante kilomètres environ. Les souvenirs de son enfance remontaient comme les bulles venant crever la surface du lac. Les journées d’insouciance qu’ils partageaient avec sa sœur Charline, lui revenaient à l’esprit, ravivant sa tristesse. Cette macabre découverte ranimait ses anciennes blessures toujours à vifs.
À ses côtés, la capitaine Justine Devaux qui commandait d’une main de fer la compagnie de Riom, étudiait la scène avec une froideur et une indifférence à glacer le sang. Elle avait visiblement d’autres priorités. Hugo le percevait clairement dans son attitude. Son regard glacial se posa sur lui, et elle lui intima.
– Laroche, je sais que vous êtes profondément affectés par ce meurtre. Vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes en pleine effervescence ! D’autres affaires plus prometteuses en termes de résultats sont en cours. Lancez les premières investigations, et passez le relais à la brigade de Combronde. Ils feront le boulot.
Hugo ravala sa frustration. Il comprit que sa supérieure ne souhaitait pas qu’il s’immisce dans cette enquête, sans pour autant en appréhender les raisons. Il ne pouvait pas se résoudre à l’inaction. Il savait qu’il s’engageait sur une voie glissante, qui lui apporterait son lot de tracas, mais il s’en moquait. Pour tous, ou pour personne, comme il se le répétait. Au plus profond de lui-même, il ressentait que la mort de cette jeune femme était liée d’une manière ou d’une autre, à une quête qui lui était plus personnelle. Ce cadavre et cet endroit, réveillait en lui un sentiment d’urgence qu’il ne pouvait pas ignorer. Il se remémorait la vieille légende du Gour, que sa sœur aimait conter, mêlant effroi et mystère durant leurs soirées épouvantes.
Chapitre 4 : Les Liens Sombres.
La bise sifflait dans les ruelles étroites de charbonnières-les-vieilles, petit village au bord de l’oubli a une encablure du Gour de Tazenat. Hugo déambulait dans les ruelles, les yeux perdus dans les tréfonds de son âme, errant parmi les bâtisses d’un autre siècle à la recherche de réponses. Le meurtre brutal de cette journaliste avait secoué cette bourgade paisible, faisant rejaillir des profondeurs l’ombre enfouie d’une histoire révolue. Alors qu’une nuit glaciale et obscure nimbait le village, il ne pouvait s’empêcher de repenser à sa découverte. Avait-il réellement trouvé une aigue-marine comme le lui susurrait la légende, dans l’intimité des circonvolutions de son cerveau. Cette minuscule pierre polie le transportait captif dans les méandres ténébreux du temps. Il avait une connaissance limitée du passé historique de cette région, son truc à lui, c’était la géologie, les volcans, les pierres. Charline, c’était l’historienne, elle aurait pu l’éclairer sur cette légende. Des murmures avaient couru pendant des décennies, au sujet de cette mystérieuse organisation néonazie, désigné sous le vocable « aigle de l’ombre ». La rumeur colportait que ces élites arboraient une chevalière particulière. La découverte sur les lieux du crime de cette lentille brillante, l’intriguait profondément. Il ne pouvait s’empêcher de faire le lien entre la bague légendaire et ce minuscule éclat de Pierre, comme s’il était le maillon manquant entre le meurtre de la journaliste et les spectres du passé.
Sous la voûte d’une voie lactée étincelante l’éclairant comme en plein jour, Hugo regagna la maison familiale qu’il occupait régulièrement sur les hauts de Manzat, négligeant de retourner dans son appartement de service à Riom. Emprisonné par son intuition, il consacra le reste de la nuit à fouiller son grenier. Des boîtes entières de vieux journaux et de lettres jaunis par le temps, furent vidées et trillées. Il exhuma des photos aux couleurs jaunies et de vieux objets poussiéreux que sa sœur avait stockés dans une vieille malle, dans une anarchie renversante frôlant le capharnaüm. Il entendait sa mère surgir d’un passé récent s’exclamant : « Une vache n’y trouverait pas son veau », lui arrachant un sourire nostalgique. Ces recherches avaient rempli la vie passionnée de Charline. Ils n’avaient que deux ans d’écart, ils étaient si proche et pourtant si différent. Le jour suivant le plongea dans les archives locales, décryptant des articles défraichis, les comparant à ceux trouver dans son propre sanctuaire. Son instinct le guidait, il savait que la clé de cette énigme gisait quelque part entre ces lignes outragées par les années. Les articles énuméraient des disparitions énigmatiques dans la région, y intégrant celle de sa propre sœur, dix ans auparavant. Il révélait également un chemin parsemé de meurtres non élucidés, troublante coïncidence qui le renvoyaient à la mort de Jessica. Il ne connaissait pas cette jeune femme, mais il se sentait proche d’elle. Elle avait à peu près l’âge que Charline aurait eu.
Hugo avait une idée en tête. Il commença par se rendre chez son ami Alain Valfenjousse, bijoutier rue du blaire à Clermont Ferrand. Il lui expliqua en deux mots le motif de sa visite, et lui présenta la petite pierre qu’il avait trouvé entre les galets, au bord du Gour. Les deux hommes s’étaient rencontrés lors d’une enquête d’Hugo six ans auparavant, ils avaient sympathisé pour finalement devenir amis. C’est devant un café qu’Alain fit son expertise. Il chaussa des lunettes spéciales, avec une loupe fixée en excroissance à la place d’un verre. Après une poignée de secondes d’un examen attentif, il communiqua ses conclusions à Hugo.
– Il s’agit d’une Aigue-marine. Cette pierre est l’éclat d’une plus grosse pièce qui a été finement taillée, puis poli, avec un procédé aujourd’hui disparut. Je dirais le premier quart du vingtième siècle. Je peux ajouter que la forme oblongue n’est pas fréquente, et que cette pierre à été sertie à au moins deux reprises, dont une récemment. Puis-je te suggérer une idée ? Va jeter un coup d’œil au Crédit Municipal de Clermont. Une légende urbaine parle d’un sac de pierres précieuses, qui aurait été racheté il y a trente ou quarante ans par un Allemand. Il y avait toute une histoire autour de ça, qui parlait de trésor nazi ou autres élucubrations de ce type. Je ne saurai t’en dire plus.
Hugo poursuivi ses recherches par un passage à l’agence du Crédit municipal comme le lui avait suggéré Alain. Les trois agents de ce service n’avaient qu’une vingtaine d’années, et n’avaient aucune connaissance de cette légende urbaine. La responsable, une blonde à peine plus âgée maquillée comme une voiture volée, lui proposa de l’aider pour consulter les archives, précisant qu’elles n’étaient informatisées que depuis l’an deux mille, soit assez récemment à son grand désarroi. Il suivi la jeune femme qui se trémoussait et se déhanchait comme une mannequin sur un podium de présentation de haute couture, le précédent dans un dédalle de couloir et de salles poussiéreuses au possible. Elle conduisit Hugo dans un bureau borgne, cerné par des étagères surchargées de cartons d’archives et d’objets antiques. Les boites étaient tamponnées et classées par année. Une odeur âcre de moisi et de renfermé flottait dans l’air, les saisissants à la gorge. Un ordinateur préhistorique trônait au milieu d’une table nue, assortie à une chaise qui n’offrait aucune garantie pour supporter son poids. La jeune femme lui lança une œillade aguichante, lèvres humides, son maintien évocateur ne laissant planer aucune ombre à la proposition muette qu’elle formulait. Hugo la trouvait jolie mais vulgaire, il déclina l’offre tacite dans un sourire, évoquant la masse de travail qui l’attendait, tout en rejetant la faute sur l’absence d’informatisation pour la période qui l’intéressait. La jeune femme vexée quitta la pièce en levant le menton, marquant son mécontentement en faisant claquer ses talons sur le sol, l’abandonnant seul entre ces vieux objets et papiers jaunis. Hugo se lança dans une recherche qui lui semblait illusoire, à des années lumières de la mort de Jessica Frémont. Il passa trois heures à exhumer des paperasses et des livrets d’enregistrement et cessions d’objets. Il surnageait dans les tréfonds d’une administration tatillonne, digne d’une Égypte antique, ou la moindre broutille était consignée. Au bout du compte, il retrouva la trace d’un petit sac en toile de jute contenant des perles pour enfants, déposé en 1946 par un homme dont l’identité avait disparue avec le temps. L’encre avait séchée et s’était diluée, ne restait plus qu’un filet pâle laissant deviner l’origine de ce sac. Une encre beaucoup plus récente et nette en indiquait l’acquéreur. Il avait été revendu en mille neuf cent quatre-vingts huit à un bijoutier de Göttingen, Monsieur Gerhart Müller, pour la somme de quarante euros, tout à fait dérisoire s’il s’agissait réellement d’Aigue-Marine. Hugo quitta le Crédit Municipal, apercevant au loin la blonde aguicheuse qui l’évitait.
L’intuition d’Hugo se confortait, il ne pouvait s’empêcher de penser que sa sœur avait peut-être été témoin de quelque chose lié à l’aigle de l’ombre. Quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir ou entendre. En tout cas son corps n’ayant jamais été retrouvé, il lui restait toujours une lueur d’espoir qui brillait au fond du cœur. Les supposées Aigues-Marines revendues par le crédit municipal, et la pierre gisant dans le Gour établissaient pour lui un lien entre l’enlèvement de Charline et le meurtre de Jessica.
Un autre point le tracassait. Il s’agissait de l’efforts que sa supérieure, la capitaine Justine Devaux, déployait pour l’évincer de cette enquête. L’ayant déjà analysée comme intelligente mais opportuniste et carriériste, il entrevoyait une intervention extérieure, soit politique, soit des hautes sphères administratives pour enterrer l’affaire. Il devrait creuser plus profondément dans cette direction, malgré les avertissements à peine voilés qui se dressaient devant lui. Les archives municipales départementales, et les journaux locaux le conduisirent à l’ancien siège de la kommandantur à Clermont-Ferrand, ou rien n’avait été conservé. Puis il se rendit vainement à Volvic, où des grottes de captage avaient servi d’aire de stockage à la Wehrmacht. Ces investigations plus historiques que judiciaire, lui permirent néanmoins d’identifier un ancien repaire souterrain, oublié de tous, dissimuler dans les entrailles du Puy de la Nugère.
Il fît un bref repérage en fin d’après-midi, le crépuscule tombait recouvrant la forêt d’une brume opaque. Il ne pouvait attaquer cette expédition les mains dans les poches, il lui fallait du matériel. Il revint le soir même vers vingt-trois heures. Comme les rapaces nocturnes qui peuplaient ces bois, il ne pouvait trouver le sommeil, il voulait avancer. En fait non, il le devait, il ne pouvait pas différer son action, ça devenait un impératif auquel il ne pouvait se soustraire. En tous cas, il n’aurait pas pu fermer l’œil même chaudement installer sous sa couette. Les ténèbres étaient insondables, seul, il s’enfonçait sous les bois de pins qui se refermait sur lui. Le chemin était bordé de buissons qui l’accrochait au passage, voulant le garder prisonnier. Des rocher vicieux se dérobaient sous ses pieds, roulant sur un lit de cailloux qu’il essayait de remonter, rendant sa progression chaotique. Eclairé par le timide faisceau de sa lampe frontale, il peinait à se frayer un chemin à travers ce maquis agressif. Il transportait un lourd sac à dos contenant des cordes et des outils divers, pelles, piolet, marteaux, pinces coupantes, enfin le matériel du parfait petit cambrioleur. Après vingt minutes d’une marche âpre, il finit par arriver à l’entrée de la galerie, dissimulée par un rideau de liane et de ronces enchevêtrées. Il arracha, coupa et fini par libérer l’entrée du goulot. Malgré une nuit glacée, il était en nage, suant à grosses gouttes. Il s’engagea dans le boyau souterrain. Un cheminement exigu pour un homme de sa corpulence s’ouvrait devant lui. Plié en deux, trainant son sac à dos sur les fesses, il suivît cette coursive digne d’un sous-marin de poche sur une centaine de mètres. Il se cognait la tête, s’écorchait les mains et les genoux sur les arrêtes tranchantes des roches saillantes. Il interrompit son cheminement à trois reprises pour déblayer des éboulis de pierres de Volvic, vomit par les entrailles de l’enfer, noires, anguleuses et coupante comme des lames de rasoir. Finalement, la galerie s’élargit pour s’ouvrir sur un monceau de gravats, masquant une porte en chêne inviolée depuis des décennies. Après une heure d’effort a dégagé les pierres, trempé de sueur, il parvint à ouvrir un passage dévoilant une caverne d’une circonférence de vingt mètre, haute de six.
Fouillant cet espace confiné à l’atmosphère viciée et étouffante, empestant la moisissure, Hugo mit à jour quelques indices fugaces disséminés sous la voûte. Longeant les parois, il dénicha des caisses en bois vermoulu, numérotées et estampillées de croix gammées. Elles regorgeaient de vieux documents et livres de comptes, dont le papier jauni et craquelé était prêt à se désintégrer au moindre souffle. Au centre, sous le dôme trônait un autel monolithique de forme phallique. Son sommet était couronné par un aigle gigantesque, stylisé, en bronze, qui gardait les lieux ailes déployées. En face de l’entrée, au milieu du bloc, un énorme svastika était gravé, doré à l’or fin. Entre chaque branche, des aigles lithographiés avaient les yeux enchâssés de billes oblongues d’Aigues-Marines. Juste en dessous, dans un écrin taillé dans la roche, Hugo découvrît trois chevalières de l’aigle de l’ombre. Il les prit en photo, et les retira, les rangeant dans un sac en plastique. Des emplacements évidés étaient prévus pour en recevoir sept autres. Des symboles runiques étaient ciselés en lignes serrées, sur les flancs du monolithe. Il prit des clichés de l’ensemble de sa découverte.
Une brève étude, bien que rendue difficile en raison de la fragilité des documents, lui permit de relever le nom de l’Obers Hanz Müller, responsable des activités comptables consignées dans les livres. Ce patronyme lui vint en résonnance avec celui qu’il avait noté l’après-midi même au crédit municipal. N’ayant pas l’intention de réitérer son aventure en ces lieux, il prit des photos avec son portable de tous les documents qui ne s’effritaient pas complètement au toucher, laissant les autres en petits tas poussiéreux à même le sol. Il les transféra immédiatement sur son cloud. Il quitta les lieux au petit matin, retraversant les bois dans une lumière blafarde et translucide. Il regagna son appartement de service à la caserne de Riom, où il prit quelques heures de repos, entre veille et cauchemars.
En fin de matinée, après un bref passage au bureau, il se rendit chez son ami Alain le bijoutier Clermontois. Bien que non spécialiste en la matière, Hugo estimait que la pierre trouvée sur la scène de crime était identique à celles ornant les bagues qu’il avait découvertes dans la grotte, ainsi que celles qu’il avait désolidarisées des dessins d’aigles entre les branches du svastika. Il en obtint confirmation auprès de son ami, tout en partageant un encas en terrasse du café situé en face de son échoppe. Pour Hugo, ce n’était pas le fruit d’un simple hasard, mais le message involontaire de la providence, un appel silencieux du destin émis lors du meurtre de Jessica. Il se donnait pour mission de briser la renaissance de cet ordre intolérable. Il voulait établir la vérité sur le meurtre de Jessica, et écraser l’aigle de l’ombre avant qu’il ne renaisse de ses cendres, condamnant notre futur à rejoindre le passé, dans les abîmes glacés d’une dictature insondable. Le moment était venu de passer à la vitesse supérieure. Après une journée de recherches approfondies, il était convaincu que l’organisation avait survécu, conservant des racines actives à Göttingen, et que la joaillerie Müller prospérait sous les traits de la descendance de l’Obers Müller.
De retour au bureau pour faire le point sur l’enquête, Hugo dût faire face aux injonctions pressantes de la capitaine Devaux, lui enjoignant de cesser son enquête sur le champ. Après une ultime question pour connaitre l’origine de cet ordre, sans obtenir de réponse, il choisît de l’ignorer. Il se renfrogna comme il savait si bien le faire quand il était contrarié, et s’enferma dans un mutisme qui déstabilisait ses antagonistes. Dans sa tête, il avait déjà décidé de briser les chaînes qui le maintenaient géographiquement et hiérarchiquement entravé. Il ressentait le besoin impérieux de s’affranchir des procédures étouffantes. Sa hiérarchie pesait sur lui comme un fardeau insupportable dont il devait se libérer. Il voulait poursuivre son enquête dans l’ombre, et posa un congé à l’encontre de l’avis de la capitaine Devaux. Il décompta quinze jours sur ses droits annuels, et quitta le bureau sous le regard glacial mais inquiet de sa supérieure, qui n’osa s’y opposer.
Pestant, râlant et rouspétant contre ses chefs, il occupa les heures suivantes à préparer sa valise. Il se mit en relation avec son vieil ami Frantz Wagner de la Kriminalpolizei de Berlin. Il lui expliqua son enquête, la pression qu’il subissait ainsi que son intention de la poursuivre coûte que coûte, bravant les interdits. Il développa longuement la légende de l’aigle de l’ombre, ainsi que les indices recueillis, permettant d’établir la réalité présente de cet organisme occulte. Il lui fît part de son intention de se rendre en Allemagne. Frantz s’engagea à lui fournir toute l’assistance qu’il pourrait lui donner, et lui communiqua les coordonnées d’une personne susceptible de l’aider à Göttingen, précisant qu’elle n’était pas en odeur de sainteté auprès des autorités allemandes. Ils se promirent de rester en contact.
CAPITRE 5 : A Göttingen.
Hugo avait choisi l’ombre pour entrer en scène à Göttingen, utilisant son propre véhicule, une Ford Kuga grise dépourvue de tout signes distinctifs. Il se glissait silencieusement dans les rues de la vieille ville endormie. Il avait roulé toute la journée, avalant les kilomètres monotone, coincé entre les glissières d’une autoroute insipide, traversant les régions de Bourgogne et d’Alsace sans s’occuper des paysages, avant d’entrer en Allemagne. Parvenu à destination, il jeta son dévolu sur un hôtel du centre historique, le Der Freigeist, réunissant discrétion et confort. Il déposa ses bagages dans une chambre claire et spacieuse qu’une charmante réceptionniste lui avait attribuée. Il se débarrassa du poids du voyage avec une douche régénératrice, avant de s’octroyer un copieux repas au gril de l’établissement, arrosé d’une botte de Franziskaner Kristall.
Sans perdre de temps, il contacta la personne que Frantz lui avait indiquée. Il s’agissait d’une journaliste dont l’obsession pour l’énigme de l’aigle de l’ombre n’était un mystère pour personne. Selon les sources de Frantz Wagner, Anna Beckenbauer n’avait pas échappé à la surveillance des autorités Allemandes, qui l’avait cataloguée comme adepte de la théorie du complot, et ne portaient aucun crédit à ses recherches. Au téléphone, la jeune femme qui lui répondit ne semblait pas franchement emballée pour rencontrer un flic, Français d’autant plus. Pour l’appâter, Hugo aborda succinctement la piste qu’il avait déterrée sur l’aigle de l’ombre, notamment sur la bijouterie Müller.
Ils se donnèrent rendez-vous dans un endroit neutre mais animé, au milieu d’une foule qui ne prêterait pas attention à eux. Ils choisirent le bar de la gare. Après une approche méfiante, ils s’étaient attablés à l’intérieur de la brasserie, sur un côté, derrière la vitrine, face à face. Anna assise sur la banquette murale, inspectait les clients qui entraient. Leurs premiers échanges furent marqués par une froideur glaciale et une défiance palpable. L’argumentation solide d’Hugo et son charisme, finirent par détendre l’atmosphère. Il convainquit Anna du bien-fondé de leur collaboration. Ensemble, ils pourraient à n’en pas douter assembler les pièces du macabre puzzle afin de résoudre le meurtre de Jessica Frémont, et peut-être percer le mystère entourant le destin de sa sœur Charline. Il annonçait à Anna que sa cible était la destruction de l’aigle de l’ombre. L’annonce de la mort de Jessica percuta brutalement Anna. Elle encaissa le coup comme un boxer au bord du KO. Elle réagit avec stupeur, puis avec chagrin, ses yeux s’embuant de larmes. Les deux jeunes femmes s’étaient rencontrées dans le passé, lors de projets journalistiques. Elles avaient tissé des liens étroits, passant des échanges professionnels à une solide amitié. Elles se confiaient l’une à l’autre, sur leurs articles et enquêtes en cours, ou sur leur rencontre masculine et histoire de cœur. L’ambiance emprunte de méfiance, se délia tout doucement. Ils commencèrent à partager leurs découvertes éparses. Sans signe précurseur, Anna commença à s’agiter. Elle fut prise d’un va et vient rapide et syncopé du buste, ses yeux roulaient dans leurs orbites, scrutant frénétiquement la salle du bar et les quais. Son corps fut pris de frisson et secoué par des tremblements incontrôlés. Elle était saisie par une crise d’angoisse paranoïaque, frôlant l’hystérie. Dans son délire elle évoquait la présence d’espions dans la foule, la surveillant pour l’éliminer comme ils avaient fait avec Jessica.
Hugo fit montre d’une grande patience. Sa force tranquille et ses paroles apaisantes la rassurèrent et eurent raison de son malaise. Il parvint à la calmer avec beaucoup d’attention et de douceur. Finalement, il lui proposa de la reconduire chez elle à bord de sa voiture. Après une brève hésitation, la jeune femme qui avait repris ses esprits, lui communiqua son adresse à Rosdorf, petite banlieue au sud de Göttingen.
Hugo ouvrit la portière avant droite de sa Kuga, invitant galamment Anna à s’installer sur le siège. Il fit le tour du véhicule et vint s’asseoir à côté d’elle. Il la regardait fugacement, craignant qu’elle ne refasse une crise. Il démarra son véhicule après avoir réglé son GPS à l’adresse indiquée, et prit la route. Anna gardait une position figée et distante, restant mutique, fixant la route droit devant elle. Ils empruntèrent le boulevard intérieur pour se rendre à Rosdorf. C’était une soirée d’automne, froide et humide. Un crachin léger nimbait de son auréole blafarde le bec lumineux des lampadaires. Les rues étaient désertes. Seuls des phares trouaient sporadiquement les ténèbres, se reflétant sur l’asphalte détrempé. Hugo remarqua la présence d’une Audi A3 blanche dans son rétroviseur. Elle lui avait discrètement emboîté la roue, lorsqu’ils pénétraient sur l’avenue, restant à une distance respectable. Après trois changements de direction intempestifs, et autant de feux rouges grillés, il n’eut plus aucun doute. Ils étaient suivis. En Allemagne, en France comme ailleurs, il savait comment semer un importun. Il accéléra brusquement avant de virer à droite violemment dans une courbe, enclenchant la marche arrière dans un hurlement de pignons martyrisés. Après une reculade fulgurante, il immobilisa son véhicule dans une impasse, le nez en avant, face à la route, et coupa ses codes. La manœuvre brutale désorienta les poursuivants, qui passèrent devant eux sans les voir, lui offrant l’opportunité de relever l’immatriculation.
Ils restèrent une quinzaine de minutes dans une immobilité totale, bravant les ténèbres d’un enfer urbain désertique, balayé uniquement par le faisceau éphémère des phares circulant dans la rue. Sans échanger une parole, ils reprirent la route, empruntant des itinéraires détournés et improbables pour rejoindre la résidence d’Anna.
Ils n’étaient plus suivis et arrivèrent vite et sans surprise chez elle. Réprimant un sanglot, elle réalisait doucement la galère dans laquelle elle était embarquées, bien malgré elle. Elle proposa spontanément à Hugo de la raccompagner chez elle. Anna avait une pointe de peur au fond du cœur, mais se sentait en sécurité avec ce colosse sortie de nulle part. Elle voulait aussi faire le point sur la situation qui lui était tombée dessus. La mort de Jessica, et cette filature rocambolesque l’avait perturbée. Elle était convaincue qu’elle avait un rôle à jouer dans cette histoire. Le calme d’Hugo était contagieux, une certaine sérénité commençait à les envelopper comme un vélum protecteur. Elle proposa un verre d’apfel schnaps à son invité, en prit un elle-même pour se détendre et retrouvez calme et lucidité. En clair, elle avait besoin d’un petit remontant. Après avoir apaisé ses craintes et chassé la panique de son esprit, elle proposa à Hugo de reprendre leurs recherches dès le lendemain matin. Dans sa tête germait un point d’honneur à reprendre le flambeau, comme une athlète aurait assurer le relais d’une flamme olympique. Jessica était son amie, et elle lui devait bien ça. Leur objectif commun était de partager les informations qu’ils détenaient individuellement, d’en faire une synthèse et de déterminer les pistes à explorer. Avant de rejoindre Hugo, Anna devait se rendre à la Deutsche Bundesbank pour récupérer des documents déposés par Jessica. Celle-ci lui avait confié la clé d’un coffre, à n’ouvrir qu’au cas où elle disparaîtrait. Anna en avait ri et avait chambré son amie, ne jugeant pas la gravité de cette affaire au même niveau qu’elle. Chacune avait ses propres informations en vue d’un article conjoint. Elle proposa à Hugo de le retrouver le lendemain matin à dix heures, dans la salle informatique de la bibliothèque d’état et universitaire de Basse-Saxe place D.Götinger à Göttingen.
Chapitre 6 : Anna BECKENBAUER.
Anna Beckenbauer était le fruit de l’union improbable d’un footballeur allemand et d’une militaire française en poste dans ce pays. Bilingue de naissance, elle avait suivi un cursus ordinaire avant de s’orienter vers les lettres classiques. A l’université elle avait entremêlé ses deux cultures pour obtenir des maîtrises conjointes Franco-Allemandes, la destinant à une profession dans l’enseignement. Puis elle avait radicalement bifurqué pour aller se fourvoyer dans les affres du journalisme d’investigation, mettant en avant le côté aventureux et rigoureux de sa mère. Elle n’avait pas négligé pour autant d’entretenir le côté sportif qu’elle tenait de son père, pratiquant des sports collectifs comme le football ou le handball, et des sports de combat tels que le krav maga, faisant sien le dicton : « un esprit sain dans un corps sain ».
Jeune journaliste de vingt-neuf ans, elle arpentait désormais les ruelles sordides de la réalité dans un univers de supers méchants. Une véritable mercenaire des mots, au service du journal Der Spiegel, tout en surfant sur les lignes de ses articles d’enquêtes en free-lance, qu’elle vendait au plus généreux.
Son esprit finement ciselé, en adéquation avec son physique, se révélait au travers d’articles incendiaires, des manifestes de la révolte qui réveillaient la colère sournoise des autorités, l’accusant d’être l’instigatrice d’un anarchisme révolutionnaire et conspirationniste.
Ses longs cheveux blonds ondulés, lui tombaient sur les épaules en une cascade d’or, encadrant l’ovale parfait d’un visage aux traits doux. Ses yeux clairs aux nuances insaisissables variaient entre le bleu azur du ciel, au vert foncé d’un océan en colère. Ils renfermaient l’énigme d’un monde insondable, fluctuant au fil de ses humeurs. Elle faisait penser à une valkyrie des temps moderne, ou à une amazone, affichant une détermination implacable. La finesse de ses traits évoquait une madone de Botticelli. Elancée, un mètre soixante-dix d’élégance sculpturale, elle évoquait l’évanescence d’une naïade. Ses déplacements étaient empreints de la démarche souple et volontaire d’une panthère. Une petite poitrine haut perchée, des abdominaux bien dessinés, des hanches arrondies, de longues jambes fuselées et musclées caractérisaient en elle l’incarnation d’Hathor, déesse égyptienne de l’amour de la beauté et de la musique.
D’une nature intrépide, elle flirtait parfois dangereusement avec les abîmes de la dépression, au regard de la cruauté du monde. Elle se reprenait toujours au bord du précipice, tel un Phénix renaissant de ses cendres, s’envolant dans un nouvel essor. Depuis sa sortie de faculté, elle avait élu domicile dans le Land de basse Saxe, laissant sa prose s’épanouir sous les cieux d’une région qu’elle appréciait. Ses parents, séparés depuis de nombreuses années, étaient décédés, l’abandonnant sans frère ni sœur auquel se rattacher, la libérant de toutes attaches géographiques. Elle avait très peu d’amis, il se comptait sur les doigts d’une main, car sa pensée incisive et ses opinions tranchées l’isolait comme une paria. En fait elle n’avait que deux amis sincères. Jessica Frémont, journaliste indépendante avec qui elle partageait tout, sa sœur de cœur, et Kurt Hermann son rédacteur en chef, la cinquantaine bien frappée, il la respectait en tant que femme et journaliste. Elle le considérait un peu comme un père de substitution, car il était toujours présent, et se montrait sincère et généreux. Elle préférait le contact avec les âmes simples et sincères, rejetant toute concession. Pour elle la manifestation de la vérité ne supportait aucun compromis.
Elle avait bien eu des aventures, mais n’avait jamais rencontré d’homme fait pour elle. Elle savait qu’elle était jolie, qu’elle attirait les regards, mais que ses rencontres étaient généralement sans lendemain. Les femmes la détestaient sur fond de jalousie esthétique, les hommes n’avaient qu’une idée en tête. Jeune, elle se sentait remplie de fierté par sa plastique avantageuse, autant en était-elle dérangée aujourd’hui. Elle vivait seule dans un petit appartement coquet, situé au premier étage d’un petit immeuble résidentiel, dans les beaux quartiers de Rosdorf, banlieue populaire au sud-ouest de Göttingen. Elle ne possédait pas de voiture, préférant les transports en commun. Elle s’habillait plus pratique que coquette, préférant les jeans et sweatshirt, mais ne dédaignait pas de temps à autre afficher sa féminité. Elle possédait une ou deux tenues habillées qu’elle portait pour les occasions. Sans être riche elle vivait confortablement.
Chapitre 7 : La bibliothèque universitaire.
Avant de rejoindre Hugo à la bibliothèque, Anna devait s’acquitter de la promesse faite à Jessica. Elle utilisa les transports en commun, très opérationnel dans la région de Basse-Saxe, pour se rendre dans les locaux de la Deutsche Bundesbank, implantés à trois pâtés de maisons de son rendez-vous avec le gendarme. Elle procéda aux quelques démarches administratives de rigueur, simples et banales, auprès d’une préposée anonyme, maquillée comme une voiture volée. Elle sollicita l’accès du coffre numéroté 3269, loué par Jessica. L’employée vérifia scrupuleusement son identité, tournant et retournant entre ses doigts experts sa carte d’identité. Puis, très inspirée, elle contrôla dans les méandres informatiques de l’agence, la validité de la procuration enregistrée au nom d’Anna. Rassurée, elle accepta sa requête. Elle l’informa néanmoins, qu’un préalable inhabituel devait être exécuté avant de libérer l’ouverture du coffre. Elle devait transmettre un courriel précis, codé et crypté à une centrale fiduciaire de redistribution au Luxembourg. Il s’agissait d’une condition expresse et incontournable formulée par Jessica Frémont, titulaire du compte. Anna, surprise, l’interrogea sur cette démarche, ni conventionnelle ni habituelle. Elle n’obtint qu’une réponse évasive. L’agente se retrancha frileusement derrière la complexité des procédures bancaires tortueuses, opposant à son interlocutrice, comme un étendard, le bouclier inviolable du devoir de confidentialité. Elles empruntèrent un escalier en ciment brut, impersonnel et froid. Elle conduisit Anna dans un sous-sol bétonné comme un bunker, la trace des banches de coffrage encore visibles. Elles marchaient sur une épaisse moquette verte, dans laquelle elles s’enfonçaient jusqu’aux chevilles. Une rangée de néons fixés au plafond, jalonnait leur itinéraire à travers un couloir court, crachant une lumière artificielle, agressive. Au bout de la coursive, elles se heurtèrent à une énorme porte blindée en métal lisse comme un miroir, ne présentant aucune poignée ni aspérité. La banquière approcha son visage d’un boîtier, situé à sa hauteur, à droite de la porte. Un léger bourdonnement troua le silence, et un rayon laser lui balaya le visage au niveau des yeux. En même temps, elle appliqua sa main droite, doigts écartés, sur le sommet plat d’une petite colonne, provoquant les mêmes réactions, bourdonnement et balayage laser. Un bruit fort et sec, d’électro-aimants qui se déclenchent, ponctué par un bruit de succion se firent entendre. La porte blindée pivota sur elle-même, ouvrant l’accès à un sas, spartiatement meublé d’une table et d’une chaise fixées au sol. L’employée fit entrer Anna dans la pièce, avant d’ouvrir une seconde porte, utilisant un clavier digital pour composer un code. Elle s’ouvrit en silence sur une pièce borgne, couverte de coffres plus ou moins importants, sur les quatre faces. La banquière invita Anna à introduire sa clé dans la serrure gauche du caisson 3269, elle-même entra sa propre contre clé dans la serrure de droite. Elle désigna à Anna le champignon rouge fixé à gauche de l’entrée, lui précisant qu’elle pourrait l’appeler en appuyant sur ce bouton quand elle en aurait fini. Elle se retira discrètement à pas feutrés, comme une ombre, surprenant la jeune femme par le chuintement de la porte qui se refermaient derrière elle. Anna eut un pincement au cœur, son imaginaire la gardait captive dans ce caveau. Elle ne se laissa pas glisser dans les affres de la peur. Elle dégagea le tiroir de sa caverne obscure, et en examina le contenu en s’installant sur la table du sas. Fouillant la panière, la journaliste découvrit : un Bristol manuscrit à l’encre bleue ; une clé USB bleue ; une chevalière noire ornée d’un aigle ; un pistolet SIG Sauer P226 chargé, accompagné par deux chargeurs graillés. Inquiète et intriguée, elle était heureuse d’avoir quelqu’un pour partager cette découverte. Elle rangea l’arme et ses deux chargeurs au fond de son sac à main, La clé USB et la bague dans son porte-monnaie, et le Bristol rejoint sa poche. Elle rappela la banquière qui visiblement attendait derrière la porte, et se hâta de quitter l’établissement. Elle rejoint Hugo quinze minutes plus tard sur le parvis de la bibliothèque, ses découvertes enfouies au fond de son sac à main. Sac à main de grand-mère comme aurait dit Jessica.
Hugo et Anna plongeaient dans les abysses de la bibliothèque universitaire de Göttingen, où une atmosphère austère imprégnait les murs blancs et bleu ciel. Une femme entre deux âges trônait au centre de l’accueil lumineux, dissimulée derrière une tour informatique géante et un écran plat démesuré. Seul son chignon de cheveux gris, haut perché sur le sommet du crâne, pointait par-dessus cet assemblage. Telle la vigie posée sur le pont d’un brise-glace, elle détecta leur arrivée. Elle leva la tête, les regardant de ces petits yeux vifs par-dessus ses lunettes. Elle portait des demi-lunes, chausser en équilibre sur la pointe du nez, lui donnant l’air de Minerva Mac Gonagall, professeur de métamorphose à l’école de Poudlard. La femme reconnue Anna au premier coup d’œil, car elle venait fréquemment explorer les richesses insondables contenues dans les entrailles de ce temple. Un sourire, un bref échange qu’Hugo ne comprit pas, et la jeune femme l’entraîna au pas de charge vers la salle informatique. Ils suivirent un dédale de pièces obscures, justes éclairées par des lampes de banquier vertes, posées sur les tables. Leurs faisceaux projetaient des lueurs crayeuses sur les visages pâles des garçons et des filles en mal d’inspiration. Les étagères qui les cernaient, croulaient sous des monceaux de tomes anciens et de revues oubliées. Une odeur âcre de poussière et de vieux papier, flottait dans les allées.
Ils arrivèrent dans un hall immense sans fenêtre, illuminée par un éclairage indirect et tamisé. Les murs gris absorbaient la lumière. Au centre de la salle, trois rangées de longues tables parallèles surfaient sur trente mètres entre les murs. Ce sanctuaire abritait une myriade d’ordinateurs connectés à ses autels païens par des câbles, semblant les tenir en laisse. Au fond, adossé contre le mur, une énorme imprimante siégeait, tel un père franciscain, sévère, surveillant ses élèves. Ils choisirent le poste le plus éloigné pour s’installer, non loin de la porte des sanitaires, le plus loin possible de la poigné d’autres occupants.
Anna posa devant eux leur maigre butin. Une clé USB bleue, classique, de soixante-huit Giga octets, et une chevalière en or Rhodié, agrémentée d’un aigle en platine, extraites de son porte-monnaie. Curieusement, l’œil était tristement vide. Anna s’apprêtait à sortir le SIG Sauer de son sac pour le poser sur la table. Hugo la retint de justesse en lui posant la main sur le bras, avant qu’il n’émerge complètement. Il lui fit chut du bout des lèvres. Elle réalisa ce qu’elle allait faire, et rejeta l’arme au fond du sac en blêmissant. Il lui dit dans un souffle : « On verra ça plus tard. » Elle extirpa le bristol de sa poche et le posa aussi sur la table. Le texte était rédigé en Allemand, d’une écriture fluide et déliée en bleu cobalt. Jessica le lu, l’arme à l’œil. Hugo lui laissa le temps de digérer, et lui demanda gentiment de traduire. Elle s’exécuta, en reniflant légèrement. « Si tu lis ces quelques lignes, c’est que je ne serais plus de ce monde. Nous avons commencé cette enquête ensemble, et je te charge du lourd fardeau de poursuivre nos investigations, si tu t’en sens le courage. Pour ne pas te mettre en danger, je ne t’avais pas tout dit. l’arme dans le coffre est destinée à te protéger, car nous avons affaire à de sordides crapules qui ne reculent devant rien. La clé contient les éléments concernant l’organisation de l’aigle de l’ombre, ainsi que ses principaux protagonistes à travers le monde. Je ne voulais t’en parler qu’à la fin pour ne pas te mettre en péril. Je veux que tu saches que j’ai pris mes dispositions pour arroser les médias et les gouvernements de la planète entière, en leur fournissant, soit les éléments de preuve, soit où les chercher. Bien à toi ma chère amie et courage. Je t’embrasse. Jess. »
Anna et Hugo, partageaient la certitude que Jessica avait été assassinée au regard des informations cruciales, enregistrées sur la clé. Quant à la bague, elle recelait un lourd secret qui dépassait toutes logiques. L’œil manquant avait un rapport évident avec la perle découverte sur les lieux du meurtre de Jessica. Pourquoi ce joyau était-il désolidarisé de la chevalière ? Pourquoi s’était-il retrouvé entre les galets du Gour ? Autant de questions, qui restaient pour l’heure sans réponse.
Captivés par leurs recherches, plongés dans l’exploitation des fichiers contenus dans la clé, ils ne prêtèrent pas attention à la présence indiscrète d’une mystérieuse jeune femme, assise presque en face d’eux, masquée par un ordinateur de la première rangée de tables. Vêtue d’un imperméable mastique, et coiffée d’un chapeau mou dont les rebords recouvraient ses yeux, elle les épiait depuis une bonne dizaine de minutes. Elle délaissait le matériel informatique devant elle, mais prenait discrètement des photos avec son téléphone portable. La jeune femme, engoncée dans un rôle d’espionne caricaturale, semblait mal à l’aise. Elle avait été contrainte d’endosser ce rôle d’espionne, pour surveiller leurs faits et gestes. Ses doigts glissaient sur la vitre de son téléphone mobile, transmettant des photos et des messages cryptés à son contact au sein de l’aigle de l’ombre. Celui-ci donnait ses ordres en retour.
Pendant ce temps, Hugo et Anna exhumaient des informations terrifiantes, concernant une antique société secrète, évoquant de scabreux mystères ésotériques. D’anciens textes révélaient des rituels obscurs, des symboles cachés, des jeux de pierres précieuses, notamment avec des aigues-marines. Les contours demeuraient flous et obscurs, masqués par des métaphores douteuses. Ils avaient besoin de plus de temps pour déchiffrer les indices dissimulés dans ces trames. Cependant un nom revenait en boucle : Müller à Göttingen. Les prénoms se succédaient, semblant suivre une frise généalogique ininterrompue. On pouvait y déceler une dynastie machiavélique, qui émergeait brièvement dans l’histoire du temps, pour frapper un grand coup, puis se refondait aussi vite dans l’anonymat.
Tout bascula lorsque l’image sur l’écran de l’ordinateur se brisa en une mosaïque de lignes hachées, zébrées, virant au noir, pour se reformer dans un léger cadre grisé. En même temps, leurs téléphones se mirent à vibrer simultanément et s’éteignirent. Anna comprit qu’ils étaient victimes d’une attaque informatique, et le lui dit. Ils savaient que pour ce type de piratage, l’opérateur se trouvait dans un faible périmètre. L’inquiétude fondit sur eux comme la misère sur le pauvre monde. Leurs regards se croisèrent. C’est à ce moment très précis, qu’ils prirent conscience de la présence d’une jeune femme qui les observait, téléphone en main. L’inconnue, percevant leur désarroi, comprit qu’elle avait été repérée, et s’enfuit en courant. Hugo lui emboîta le pas à grandes enjambées, bousculant quelques chaises et étudiants au passage. Elle le sema dans le labyrinthe obscur des salles qui se succédaient et se ressemblaient. Alors qu’il débouchait, essoufflé, sous la coupole du grand hall, sous le regard courroucé de la vigie qui le fusillait des yeux, il réalisa que l’inconnue lui avait échappé. Il l’aperçut du coin de l’œil, au loin sur le parking, au volant d’une Audi A 3 blanche quittant les lieux dans un crissement de pneus infernal. Il reconnut le véhicule qui les avait filés la veille. Il rebroussa chemin, et fini par retrouver Anna dans la salle informatique. Choqués mais déterminés, ils se replongèrent dans leurs recherches numériques.
Les éléments collectés, convergeaient en direction de la joaillerie Müller, bijouterie historiquement liée à la Waffen SS, très engagée dans le Parti national Démocrate (NPD) mouvance néo-nazi d’extrême droite. Beaucoup d’écrits, aucune preuve, jamais de poursuite judiciaire, malgré trois tentatives d’interdiction au cours des dix dernières années, auprès de la cour constitutionnelle Allemande. Un spectre maléfique et nauséabond émanait de cette société, mais n’avait jamais abouti à une sanction quelconque. Le second volet de leur enquête, portait sur la clé USB de Jessica. Un premier jet d’articles avait été rédigé par elle, dénonçant une dizaine d’intrigants dispatchés à travers le monde, composant la tête de l’aigle. Plus forte que la pieuvre de ’Ndrangheta, ou de la Cosa Nostra, une toile d’araignée mondiale « l’aigle de l’ombre », avait rejoint la légende au Gour de Tazenat.
Chapitre 8 : L’article de Jessica.
« Ma chère Anna, je te livre ma première composition de l’article que je pensais rédiger avec toi. J’y ai jeté mes idées en vrac sans mise en forme particulière. Nous nous sommes attaquées à une structure gargantuesque qui ne recule devant rien, ni enlèvements, ni meurtres, ni tortures. Si tu es en possession de cette clé, où je confie mes conclusions, c’est que je ne serais plus là pour te les donner de vive voix. Voilà l’histoire comme je la perçois :
« La chute du troisième Reich n’était qu’une illusion, la fin d’un acte. L’implémentation d’une ère nouvelle, dont les acteurs criminels avaient la même soif de pouvoir, se dessinait. Le terme de la seconde guerre avait provoqué l’émergence d’un nouvel ordre mondial, partageant la planète entre un occident capitaliste et un orient communiste. La disparition d’Hitler et de ses sbires avait ouvert la place à une marée d’ogres vindicatifs et voraces. Une bannière étoilée recouvrait une partie du monde, se disputant avec l’autre moitié qui se débattait sous les coups d’une faucille et d’un marteau. Dans l’euphorie de la victoire, se dissimulait, tapis dans les ténèbres, l’avènement d’une organisation encore plus avide, ayant la volonté d’exploiter les guerres intestines des vainqueurs, pour installer un nouveau dictat à son profit. Des cendres encore fumantes du troisième Reich, renaissait le quatrième, tel un Phénix sombre, grignotant petit à petit le joug mondial des conquérants, bousculant l’ordre établi, snobant les communistes et les capitalistes, tout en écrasant les mouvements alternatifs sous la semelle de ses bottes. La conclusion de cette période historique, peut être représentée par une toile réalisée par un maître de l’obscurité, une œuvre ou les teintes sombres, offrent un contour flou, laissant penser au jugement dernier de Hieronymus Bosch. Lorsque le rideau de fer s’est écroulé sur l’opacité d’un bolchévisme rétrograde, lorsque le mur de Berlin s’est désagrégé, prenant à témoin le violoncelliste Rostropovitch, le monde a reconnu le triomphe des démocraties occidentales. Une victoire de la liberté sur l’oppression. Mais comme dit le poète, l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Dans les ténèbres, tel un charognard maléfique, une nouvelle forme dictatorial planétaire prenait silencieusement son essor, prête à renverser l’ordre établi. Le quatrième Reich, force occulte, souterraine, ombre impitoyable, ignorait les nuances entre les deux blocs. Il avalait tout sur son passage. Fossoyeur et successeur des guerres froides, il provoquait l’émergence d’un capitalisme sauvage, brutal, destiné à enrichir une élite non élue, cooptée par ses pairs, qui de facto barrait le destin d’un monde asservi. Construit sur un mode féodal, il s’était doté d’un chef autoproclamé, de vassaux, insérés à des postes clés, de seigneurs puissants, d’hommes de main et d’esclaves. L’ensemble fonctionnait sous un régime de terreur et de contraintes, ou la vie humaine, animale et écologique n’avait qu’une importance relative, servant uniquement des intérêts.
Cette métamorphose avait donné le jour à un monde terne, où la corruption, le pillage, le meurtre et le profit était devenus la norme. Une vague d’attentats avait semé la terreur en occident, nourrie par les flammes d’extrémistes religieux soufflant sur les braises de la haine, provoquant des guerres entre peuples. Elle avait motivé des mouvements migratoires sans précédent et provoqué une inflation exponentielle. Elle fit grimper en flèche le prix du baril de pétrole, et amplifia les discours utopiques d’écologistes sectaires, concentrés sur une seule réalité, ignorant le monde réel des vivants.
Les éléments naturels eux-mêmes s’était soulevés, bafoués par des choix libertaires suicidaires, défiant toute logique. La recherche exclusive du profit avait pignon sur rue, motivant la rébellion de la planète. Celle-ci se rebiffait au travers de catastrophes naturelles fréquentes, dont l’ampleur n’avait jamais été atteinte. Inondations ici, sécheresse là, tremblement de terre, famine, montée des océans, et modifications climatiques. La terre avait déjà connu cinq grandes extinctions massives, la dernière datant du crétacé. La prochaine, la sixième, était peut-être déjà en route, provoquée par des crétins friqués.
Le monde était déstabilisé, la survie était devenue l’objectif. Seule la sédition, le crime et les groupes mafieux prospéraient dans cette dystopie. L’identité du chef d’orchestre de cette organisation fantomatique n’est qu’un sobriquet, l’aigle de l’ombre. Malgré d’intenses recherches, il reste pour moi une énigme persistante, si ce n’est qu’il œuvre à partir de Berlin. Je suis cependant en mesure de révéler les rôles et l’implications de neufs aigles, à travers le monde, car leur envergure se déploie sur les cinq continents, en y rajoutant l’Inde, la péninsule arabique, l’Amérique du Sud et la Russie.
Permettez-moi de vous présenter ces figures obscures, qui façonnent notre destin en s’enrichissant sur notre dos. Ils mettent des stratégies en œuvre, bouleversant notre quotidien. Ils manœuvrent les responsables politiques ayant obtenu nos suffrages, mandatés pour protéger nos intérêts, lorsqu’ils n’ont pas eux-mêmes cette charge. Chantages, extorsions, voies de faits, meurtres, font partie de la panoplie qu’ils utilisent au quotidien.
Au cœur de l’Europe, madame Ursula Von Raguel, transfuge de l’ex RDA, épouse de Müller Gerhart, tisse sa toile de pouvoir entre Göttingen et La Haye au pays bas, où elle exerce la fonction de première secrétaire générale de la banque communautaire Européenne. Elle semble être très proche de l’aigle de l’ombre, mais les liens les unissant sont ténus et fortement dissimulés. Je poursuis, sans ordre de hiérarchisation, car je mets toute ces personnes sur un pieds d’égalité. Il y a Monsieur Lee Xi Pong, conseillé particulier du président chinois XI Jinping. Il tient le rôle d’ambassadeur, représentant le peuple chinois auprès de la cour internationale fiduciaire à Londres. Outre atlantique, nous avons à faire à Bethany Lowel-Troump, nièce et vraisemblablement maîtresse de l’ancien président des états unis. Elle occupe le poste fictif, mais combien important, et grassement rémunéré, de haut-commissaire chargée d’endiguer la pauvreté et la malnutrition aux états unis. Le continent Africain est représenté par Monsieur Oswald Schoéman. Ancien colonel des brigades armées de l’apartheid. Il a réussi à se faire élire gouverneur du Mpumalanga, ayant ainsi rang de chef d’état. Il représente l’Afrique auprès de l’UNESCO. Ses liens avec l’aigle sont indéniables, et ponctués de revirements spectaculaires sur la scène internationale. En Océanie, plus discrète, Madame Angélina Spoone, fille d’un bushman et d’une aborigène, règne d’une main de fer sur un empire de trafic en tout genre, et de prostitutions. Sans en connaître la raison, l’aile protectrice de l’aigle s’étend sur elle, écartant toute concurrence. En fouillant plus profondément dans les entrailles de la bête, nous découvrons des dirigeant occultes de même rang.
En Amérique du Sud, Pedro Vélasquez-Duarté, fils d’un général génocidaire Argentin, gère les relations avec Israël, sur les spoliations juives datant de la dernière guerre, tout en gérant le cas des expatriés nazis soupçonnés de crime de guerre. En Inde, Madame Indrani Paevati, gère des fonctions identiques, par le biais de son ONG depuis Kolkata (Calcutta). Nasser El Kharzaouï, huitième fils du roi Farouk émir d’Arabie Saoudite, tient le même rang. Son poste de coordinateur du consortium arabe des pays du golfe, auprès de l’OPEP, lui permet d’imprimer son empreinte sur la distribution de pétrole dans le monde. Pour finir, Vlad Igor Pouchkine, président de la confédération Russe, imprime sa volonté d’une main ferme, sur un territoire plus grand qu’un continent. Il gère une dictature autocratique et une mafia, en véritable maestro. Le positionnement de cet homme oscille entre vassal ou égal de l’aigle. En tous cas les deux hommes ne se marchent pas sur les pieds.
Ma chère Anna, voilà les quelques lignes que je m’étais engagé à livrer avec toi. Tu trouveras des éléments de preuve dans les pièces annexes, photos, fichiers audios, connexions internet.
Je pense qu’en passant à la banque, tu as compris que j’avais pris des mesures pour rendre public mes accusations. Le mail qui a été envoyé devant toi, avant l’ouverture du coffre, va être diffusé par un organisme au Luxembourg, aux autorités compétentes des pays du monde entier, dans un délai de quarante-huit heures. Les rouages de l’aigle de l’ombre sont bien huilés, et j’espère être le grain de sable qui fera dérailler cette machine infernale. Tu lis mon testament. C’est mon ultime combat pour rendre le monde à son humanité. Restez vigilant, la lutte ne fait que commencer. »
Anna avait les yeux brillants en finissant sa lecture. Une application de traduction avait permis à Hugo de lire le texte. Ils le lurent et relurent à outrance, jusqu’à ce qu’il soit gravé sur leur rétine et imprimé dans leurs cerveaux. Tous deux étaient abasourdis, et ne voyaient pas par quel biais exploiter ses informations. Ils savaient qu’ils avaient quarante-huit petites heures devant eux avant que la tempête ne se déchaîne. Ils quittèrent la bibliothèque, et montèrent dans la voiture d’Hugo, la tête perdue dans leurs pensées.
Chapitre 9 : Les secrets de Danuta.
Hugo et Anna restèrent ensemble tout le reste de la journée, captivés et intrigués, parlant de leur découverte. La bague et la clé, rangées dans le porte-monnaie d’Anna, bien au chaud au fond de son sac tenaient compagnie aux pistolet et chargeurs. Neuf personnalités recouvraient les cinq continents d’un voile opaque, occupant des postes stratégiques dans les sphères politico-économiques. Après avoir quitté la bibliothèque en fin d’après-midi, sous le regard sévère de la vigie, ils s’étaient réfugiés dans la brasserie Kartogüsther, implantée dans une ruelle étroite et piétonne du centre-ville. Anna considérait un peu les lieux comme son quartier général. Elle y venait souvent avec Jessica, pour partager leurs informations, et rédiger des articles communs. Ils commençaient à se détendre dans un coin cocooning de l’établissement. Ils s’étaient isolés dans un angle éloigné, se faisant face, assis sur des banquettes en cuir rouge soulignées par une armature en cuivre doré. Leurs visages étaient justes éclairés par un luminaire bas, en laiton et abat-jours rouges, plongeant à vingt centimètres au-dessus de leurs têtes. Ils se penchaient par-dessus la table pour partager leurs impressions, donnant une ambiance intimiste et conspiratrice. Ils grignotaient des Knödel accompagnés de Brötchen, les faisant descendre avec une pinte de Göttingen Pilsener. Leur discussion, chuchotée mais animée, fut interrompue par le tintement de la messagerie du téléphone d’Anna. L’expéditeur n’était pas répertorié et le numéro était masqué. Le message anonyme, plutôt laconique, était rédigé en Allemand. Il était troublant et totalement inattendu. « Charline, la sœur de ton compagnon est toujours vivante. Pour en savoir plus, rendez-vous ce soir à minuit sous les arcades du château médiéval de Fachwerk, dans la vieille ville. » Anna traduisit à Hugo la teneur du SMS. Une avalanche de nouvelles questions venait les bousculer. Qui détenait des informations sur la sœur d’Hugo ? Qui pouvait être informé de leur relation toute récente, mais déjà si animée ? Comment cet inconnu avait-il obtenu le numéro privé d’Anna ? Ami ou ennemi ? Le mystère s’épaississait, les enveloppant d’une ombre sournoise et oppressante sans aucune lueur pour les guider. Ils se sentaient largués et menacés.
Hugo contacta son vieil ami Frantz Wagner. Il détailla la situation, ne cachant aucun détail, et défendit auprès de son ami le fait qu’Anna n’était pas la conspiratrice décriée par les autorités Germaniques. Il lui raconta la découverte du support informatique, et de la bague, récupérées par Anna dans le coffre de la banque. Il lui communiqua par courriel, les fichiers contenus dans la clé posthume de Jessica. Il insista sur les conséquences potentiellement salvatrices, mais toutes aussi destructrices, que ces révélations engendreraient quand elles exploseraient à la face du monde. Des têtes tomberaient. Elles en entraîneraient d’autres dans leurs chutes, dans un torrent impétueux, nettoyant les scories de l’humanité. Certaines s’en réchapperaient sûrement. Elle se régénérerait sous d’autres formes, pour réapparaître dans des nébuleuses encore plus sordides. Il donna à son ami l’immatriculation de l’Audi A3 qui les avait suivis. Frantz procéda sur-le-champ à son identification. Le véhicule était enregistré au nom d’une simple holding berlinoise : la « Jonas Schneider onderneming. »
Frantz proposa à Hugo de lancer des investigations sur cette société, ainsi que sur la joaillerie Müller, celle-ci revenant comme un leitmotiv dans le compte rendu de son ami. Il lui suggéra également de recenser les disparitions et meurtres inexpliqués à Göttingen, en Basse-Saxe, et plus largement dans toute la région située entre Bonne et Berlin, de 1945 à nos jours. Hugo insista, et lui fit promettre d’agir en toute discrétion, soulignant que l’ennemi pouvait se tapir dans n’importe quelle sphère, qu’elle soit politique, administrative, ou policière.
Hugo savait que c’était le moment de fouiller de nouvelles pistes, malgré les dangers qui transpiraient en filigrane. Il sentait sa sœur plus proche que jamais, mais il ne parvenait pas à relier les pointillés entre le meurtre de Jessica, et l’enlèvement de Charline. Les kidnappings inexpliqués en France et en Allemagne, ainsi que les meurtres non élucidés, formaient un tableau sombre, telle une œuvre monochrome de Vasarely, sous l’ombre d’un aigle planant les ailes déployées, les serres agressives acérées.
Le duo décida de se présenter en avance au rendez-vous, subodorant un piège. Anna qui n’avait aucune expérience des armes, confia le SIG SAUER chargé à son compagnon, qui l’inséra dans sa ceinture dans le dos, bien dissimulé par son blouson. Arrivée sur le parvis du château de Fachwerk, il se séparèrent et se dissimulèrent sous les ombres propices des portes cochères, chacun à une extrémité de la rue des arcades. Leur portable en poche, ils l’utilisaient en mode conférence, un écouteur vissé à l’oreille. Le clair de lune jouait entre les arches et les piliers, créant une myriade de fantômes translucides, leur titillant les nerfs. Ils attendaient, cachés dans l’obscurité, ressentant la morsure du froid nocturne comme des griffes glacées leur lacérant la peau. Aucun bruit, aucun souffle, aucun mouvement, hormis celui des spectres qui tournaient autour d’eux, les invitants pour une danse macabre.
Une heure qu’ils attendaient, à contempler ces ectoplasmes fuyants qui leur tenaient compagnie, lorsque le clocher de l’église voisine, martela les douze coups de minuit. Le ronronnement calme d’un véhicule qui se garait, se fit entendre dans la rue perpendiculaire faisant face aux arcades. Un nouveau fantôme émergea de cette rue. Il flottait dans l’obscurité, drapé dans un manteau trop grand, col relevé, un chapeau bas lui couvrait le haut du visage. L’ombre se fondit dans celle encore plus sombre d’un pilier, absorbée par les ténèbres. Ils laissèrent s’écouler un bref laps de temps afin de s’assurer que la furtive apparition était bien seule. Ils l’abordèrent chacun d’un côté, la prenant en tenaille, lui coupant toute velléité de fuite. Par prudence, Hugo gardait la main dans le dos, posée sur la crosse du pistolet, sans l’exhiber. Leur surprise fût énorme, lorsqu’ils découvrirent que leur contact n’était autre que l’espionne de la bibliothèque.
La jeune femme s’exprimait en allemand. Anna traduisait au fil de son monologue. « Je m’appelle Danuta. Je suis captive d’une association de malfaiteurs. Votre enquête dérange les membres de cette organisation secrète, mais je n’ai pas le temps de vous en parler plus. Ils m’ont implantée une puce GPS, munie d’un détonateur au niveau de la nuque. Nous sommes tous en danger. Je prends un risque mortel en vous contactant. Hier, sur ordre, j’ai été contrainte de pirater vos téléphones. Ils ont vos contacts et peuvent vous localiser. Ils ont la possibilité maintenant de tracer vos messages et vos mails. Débarrassez-vous-en. J’ai pu récupérer un vieux téléphone jetable, contenant uniquement le numéro d’un de mes téléphones intraçables. N’utilisez cet appareil qu’en cas d’urgence, ou si vos vies sont menacées. Je suis sous surveillance constante. J’ai également tenté de scanner l’ordinateur que vous utilisiez à la bibliothèque, mais un bug à planté ma manipulation et rien n’a pu être transféré sur l’ordinateur de mon maître. Dès que vous m’avez repérée, je me suis enfuie et j’ai regagné ma base qui se trouve dans les combles de la bijouterie Müller. Il m’a d’ailleurs violemment battue lorsque je suis rentrée sans avoir ce qu’il voulait ».
Puis, se tournant vers Hugo, le regardant droit dans les yeux, elle lui remit une vieille photo pliée en deux, jaunie et fripée. Elle représentait un groupe de jeunes gens. Il reconnaissait ce cliché. Il avait été pris au bord du cours de Tazenat lorsqu’il était jeune adulte. Sa sœur Charline ainsi que deux autres copains, Arthur et Ethan, posaient avec lui. Il se souvenait parfaitement du jour où il avait été pris, c’était quinze jours avant la disparition de Charline. Le photographe qui n’apparaissait pas, était Gabin, amoureux transis mais éconduit par sa sœur. Au dos, des coordonnées géographiques étaient dactylographiées, accompagnées du message suivant en français : « Votre sœur est en vie, mais elle est en grand danger depuis que vous remuez cette affaire. Suivez ces coordonnées GPS, vous trouverez là-bas les réponses que vous cherchez. Soyez prudent car vous êtes surveillés ». Danuta s’approcha et lui chuchota en Français à l’oreille. « Ta sœur est vivante. Suit ces indications. Je dois partir vite maintenant, avant d’être découverte ». Sans plus d’explication, elle s’éloigna d’un pas rapide, semblant flotter dans l’air, se diluant dans la pénombre. Hugo et Anna interloqué et bouleversé par cette révélation, la laissèrent filer sans réagir. Ils étaient figés, murés dans leurs pensées, ou s’entrechoquaient des milliers de questions. Ils sortirent de leur torpeur en entendant le moteur d’une voiture démarrer, rompant le silence, et s’éloignant dans un ronflement decrescendo, emportant leur mystérieuse interlocutrice. Ils avaient un petit début de réponse, mais l’énigme surnageait dans un océan de ténèbres insondables, polluant leurs esprits d’interrogations envahissantes. Enfin, au moins une piste tangible avait fait surface pour retrouver la sœur d’Hugo. Ils n’allaient pas lâcher maintenant.
Chapitre 10 : Le chalet des secrets
Hugo et Anna échangèrent un regard empreint de perplexité après le départ furtif de Danuta. Ils se retrouvaient désormais confrontés à un dilemme : Devaient ils suivre les coordonnées inscrites au dos de la photo, et rejoindre ce chalet isolé, sans savoir où ils mettaient les pieds. L’objectif avoué étant d’obtenir les réponses concernant la disparition de Charline. Ou bien, devaient ils explorer davantage la piste de l’organisation, évoquée par Danuta, dans le but de démasquer le meurtrier de Jessica ? En tout cas les deux pistes conduisaient immanquablement à l’aigle de l’ombre, dont il n’avait fait qu’effleurer les contours évanescents.
Après un bref conciliabule, ils décidèrent de se séparer pour la nuit, chacun regagnant son logis. Ils convinrent de se retrouver chez Anna dès huit heures le lendemain matin. Ils se laissaient la nuit pour réfléchir individuellement sur la priorité qu’ils souhaitaient donner à leur enquête. Ils ne feraient part de leurs décisions, mûrement réfléchies, qu’à ce moment-là. Soit, ils continueraient ensemble, soit, ils mettraient fin à leur collaboration et poursuivraient chacun de son côté. Se faisant face, ils se fixaient en se serrant la main pour se dire bonsoir. Leurs regards complices disaient tout autre chose. Ils comprirent que le destin ne les avait pas réunis par hasard. Ils semblaient liés par une complémentarité évidente et une harmonie mystérieuse. Hugo héla un taxi en maraude. Il ouvrit la portière arrière pour qu’elle s’installe, et regarda les feux rouges s’enfoncer dans la nuit, avant de prendre le chemin de son hôtel qu’il rejoint à pied.
Le lendemain à huit heures précises, Hugo sonnait à la porte d’Anna à Rosdorf. La jeune femme lui ouvrit prête à affronter une journée qui s’annonçait longue. Les traits de son visage trahissaient le manque de sommeil, mais un maquillage astucieusement appliqué, masquait habilement cette fatigue, faisant illusion. Hugo par rasé, mais douché de frais et changé, avait une mine de papier mâché, représentation fidèle de ses nuits blanches d’enquêteur insomniaque chronique.
D’une même voix, ils décidèrent de suivre les coordonnées inscrites au dos de la photo. Le désir de retrouver la sœur d’Hugo l’emportait sur toute autre considération. Ils avaient conscience que cette mission comportait des risques, mais Charline était vivante, donc il y avait urgence. Jessica était morte et ils avaient le temps pour remonter cette piste, d’autant plus qu’ils n’avaient pas vraiment d’éléments concrets pour cela. Ils choisirent d’écouter la mise en garde de Danuta au sujet de leurs téléphones, ils les abandonnèrent dans l’appartement, après les avoir éteints et retirés les carte SIM. Anna alla dissimuler la bague et la clé USB dans une cache qu’elle avait aménagée dans la salle de bains. En tous cas, elle avait effectué une sauvegarde des fichiers sur son cloud, et Hugo en avait transmis une copie à Frantz.
Hugo récupéra les chargeurs que la jeune femme avait conservés dans son sac à main. Il les glissa avec le SIG-SAUER dans un petit sac à dos noir, de type Quechua, qu’il traînait partout. Avant de quitter Rosdorf il s’arrêtèrent à la boutique Vodafone pour s’équiper de nouveaux téléphones non identifiables. Il se créèrent une nouvelle adresse électronique commune, qu’ils partagèrent immédiatement avec Frantz. En effet le moyen le plus discret pour communiquer, était de rédiger un message dans le brouillon d’une adresse mail, sans l’envoyer. Le correspondant n’avait qu’à entrer sur cette même adresse d’où qu’il soit, et lire le texte. Hugo connaissait cette méthode utilisée par les trafiquants et terroristes de tout poils, à travers le monde. Elle permettait d’échanger sans être surpris par des écoutes ou des systèmes sophistiqués de décryptage. Mettant en application cette méthode, il fit un bref compte-rendu des éléments de la nuit à son ami, et lui donna les coordonnées de sa nouvelle destination, préférant laisser un fil d’ariane derrière lui au cas où les choses s’envenimeraient.
Ils quittèrent Rosdorf à bord de la voiture d’Hugo. Il trainait dans son coffre sa vieille valise, et en avait rajouté une, beaucoup plus grosse, contenant les affaires d’Anna. Ils s’éloignaient à vive allure, empruntant les autoroutes, cap sur le Länder de Rhénanie-Palatinat. Cette région, enchevêtrée entre le Luxembourg, la Belgique et la France, proposait l’avantage d’offrir un éventail de possibilités de fuites en cas d’évacuation urgente. Ils avaient localisé l’emplacement du chalet avec le GPS. Celui-ci se dressait en solitaire, perché sur un piton rocheux, au cœur du mont tonnerre, à une dizaine de kilomètres de Kirchheimbolanden. Ils finirent en empruntant des routes sinueuses et désertes de montagne, sous d’immenses forêts de pins et de mélèzes. Afin d’établir leur camp de base, ils dénichèrent un petit hôtel dans la localité de Wolschheim, le seul ayant encore une chambre disponible, les autres établissements du mont tonnerre affichaient complets. Vers seize heures, ils atteignirent le Zum Ochsen, petit hôtel cubique jaune criard ne payant pas de mine. La chambre était équipée de lits jumeaux, d’une salle de bains, de sanitaires privatifs, ainsi qu’un espace cuisine équipé d’une table, et d’un petit salon. L’ensemble très kitch, était spacieux et confortable. Épuisés par leur voyage et leur nuit blanche, ils prirent une bonne douche chaude, et s’accordèrent deux heures de repos qu’ils mirent à profit pour bavarder un peu, faisant plus ample connaissance. Quasiment simultanément, ils décrochèrent, se laissant porter par la torpeur qui les envahissait au fil des mots et anecdotes, les faisant dériver vers une sieste réparatrice. Réveillés en sursaut par les stridulations du réveil d’un de leur téléphone, ils se rendirent compte que l’après-midi touchait à sa fin, et qu’il était temps de passer à l’étape suivante.
À cette époque de l’année, la nuit tombait rapidement. Elle était froide comme la mort, et plongeait les paysages dans une obscurité profonde, illuminée par la voûte des étoiles, filtrées par un écheveau de branches de résineux. À mesure qu’ils approchaient de leur cible, une tension grandissante les oppressait. Sans un mot, ils garèrent le véhicule dans un repli du terrain, à une centaine de mètres à vol d’oiseau du chalet, sous le couvert des pins se mêlant intimement aux mélèzes, projetant des ombres griffues et menaçantes. Ils s’enfoncèrent dans un chemin forestier encaissé, sinueux et sinistre. Leur déplacement pourtant feutré, provoquait un tintamarre assourdissant à leurs oreilles, dans le silence ouaté de la nuit. Leurs pas faisaient craquer les aiguilles de pins tapissant le sentier, provoquant la fuite d’animaux invisibles dans les sous-bois. A un détour, le chalet s’imposa à eux, perdu au milieu d’arbres séculaires, oublié par les dieux, juste éclairé par un pâle rayon de lune. Ces lieux sinistres semblaient déserts, hormis une faible lueur qui vacillait à travers les rideaux d’une fenêtre au rez-de-chaussée, et quelques volutes de fumée qui exhalaient de la cheminée. Ils approchèrent silencieusement de la porte d’entrée. Hugo fit furtivement le tour de la bâtisse, alors qu’Anna guettait depuis un fourré face à la porte. Ils ne détectèrent aucune présence, aucun véhicule, aucune caméra de surveillance. Rien ne semblait susceptible d’avoir trahi leur présence. La porte n’était pas verrouillée, Hugo l’ouvrit simplement, sans s’annoncer. Ils franchirent le seuil rapidement et silencieusement, et explorèrent l’unique pièce composant le rez-de-chaussée. Au fond un escalier menait à l’étage. Le décor était rustique et chaleureux, simplement éclairé par une lampe à pétrole générant une atmosphère vintage. Une table en bois occupait le centre de la pièce, sur laquelle six mugs retournés attendaient. Dans un angle, une cuisinière à bois répandait une douce chaleur. Sur celle-ci une cafetière en métal émaillé diffusait des fragrances de café chaud. A côté, le long du mur, des éléments hauts et bas d’un buffet en sapin, ainsi qu’un évier délimitait l’espace cuisine. À l’opposé, un divan recouvert de plaids et de coussins usés faisait face à une table basse. Une odeur de cannelle flottait dans l’air se mêlant aux effluves du café. Il était évident que les lieux étaient occupés et que ses occupants n’étaient pas loin.
Alors qu’ils restaient plantés au milieu de la pièce, immobiles, dubitatifs, une porte s’entrouvrait discrètement dans l’obscurité, au fond, sous l’escalier de l’étage. Une femme entre deux âges entra dans la pièce. Elle avait l’air austère, mais affichait la bienveillance d’une religieuse de film des années cinquante. Elle portait sereinement une soixantaine d’années, de taille moyenne, mince, ses cheveux argentés remontés en un chignon sur la nuque. Son visage ridé était tanné par des années au grand air, et par le soleil, dénonçant une vie active. Ses yeux Bleus délavés, presque transparents, était profondément enchâssé dans leurs orbites. Elle était vêtue sobrement d’un pantalon noir et d’un chemisier manches bouffantes, gris perle. Son cou était paré d’un pendentif en Or, ornée d’une émeraude ronde et plate, dont le milieu représentait un trèfle à quatre feuilles, surmontés d’une branche de croix pattée et d’une fleur de lys. Poliment, d’une voix douce, s’exprimant lentement dans un français parfait matinée d’une pointe d’accent germanique, elle les invita à s’assoir autour de la table. Elle prit place en face d’eux et se présenta. « Je m’appelle Grëtta Schoënberg. Vous devez être surpris par mes manières peu orthodoxes pour vous convier, mais à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Il faut d’abord que vous compreniez que vous avez mis les pieds dans un nid de scorpions. A partir du moment où vous avez commencé vos recherches sur l’aigle de l’ombre, et sur la joaillerie Müller, vous avez enclenché le système d’autodéfense d’une organisation tentaculaire. La plus édifiante des mafias que vous n’auriez pu imaginer, même dans le pire de vos cauchemars. Grëtta exposa l’histoire complexe d’une conspiration internationale, dirigée par une organisation secrète, entrelacée à des secrets familiaux ancestraux. Elle confirma certains points déjà connus par le couple. Elle avoua avoir confié les tenants et les aboutissants de cette affaire à Jessica Frémont. Elle ne dévoila pas comment elles s’étaient connues, mais elle semblait lui vouer une sincère amitié. Elle écrasa une larme qui perlait sur sa joue en évoquant la jeune journaliste, sachant que ses confidences avaient entrainé sa perte. Elle lui avait remis une chevalière de l’aigle de l’ombre, afin d’étayer son récit, et lui avait décrit l’organigramme de cette secte mortifère. Jessica devait vérifier certains indices avant de lancer une vague d’articles assassins pour désarçonner les protagonistes de l’aigle, et motiver une enquête internationale. Grëtta confirma à Anna qu’elle attendait le bon moment pour partager ses renseignements avec elle, en raison de la dangerosité explosive des informations.
Alors qu’elle s’apprêtait à aborder la seconde phase de son récit, elle fut interrompue par le bourdonnement d’un moteur de voiture qui s’arrêtait derrière le chalet. Telle une ombre, elle se glissa jusqu’à la fenêtre, faisant apparaître comme par magie un revolver dans sa main droite. Elle inspecta minutieusement les alentours, puis visiblement soulagé, annonça à ses invités l’arrivée de son époux et de son fils. Ils attendirent leurs entrées en silence, Grëtta en profita pour proposer café et gâteaux à la cannelle. Poussant la porte tout en s’ébrouant pour chasser le froid, le plus âgé des deux, après un vibrant good nacht s’adressa en allemand à la femme, qui répondit d’un Jawohl guttural, tout en souriant. Grëtta attendit qu’ils aient retiré leurs anoraks pour procéder aux présentations. « Günther mon époux, et Félix notre fils ». En retour Hugo et Anna se levèrent et se présentèrent eux-mêmes, serrant la main des nouveaux arrivants.
Chapitre 11 : Les gardiens.
Les présentations à peine bouclées, sans perdre une seconde, Hugo aborda fermement le vif du sujet sans fioriture.
– Ok Grëtta. Nous sommes déjà informés d’une partie de ce que vous nous avez exposé. Nous avons récupéré la chevalière et une clé USB, sur laquelle ces données ont été consignées par Jessica. Elle a visiblement pris des mesures pour que cette affaire soit portée sur la place publique, à l’échelle mondiale, dés que ces informations ont été récupérées par Anna, à la banque. Cette diffusion devrait être effective dans les prochaines vingt-quatre, voire quarante-huit heures à venir. Ça c’est une chose. Maintenant, pour nous, l’urgence c’est ma sœur. Au dos de la photo que Danuta nous a donnée, vous affirmez que Charline est vivante, mais en danger imminent. J’aimerais en savoir plus, surtout où elle se trouve, et ce que vous suggérez pour la localiser et la ramener.
– Calmez-vous chers amis, soyez patients, je vais tout vous dire. Cependant, je vais me permettre de le faire en commençant par le début. Je veux vous donner une vision d’ensemble pour mieux vous faire comprendre. Charline avait dix-sept ans, lorsqu’elle a disparu. Dans le cadre de sa passion pour l’histoire, elle étudiait les archives municipales d’après-guerre, à Charbonnières-les-varennes. Elle confirmait ses recherches sur le papier, par des études sur le terrain, et par des fouilles. Elle avait retrouvé la grotte légendaire du gour, ainsi que la chevalière dont vous êtes actuellement détenteur. Lors de ces pérégrinations, elle a fait remonter en surface la légende de l’aigle de l’ombre, et avait mis au jour les réminiscences contemporaines de ses activités. Elle partageait sporadiquement ses découvertes avec un groupe de jeunes. Il semblerait que ce soit ceux figurant sur le cliché. L’un d’eux était impliqué dans les activités occultes de l’ordre, en tant que petite main. Il s’en serait plus ou moins vanté auprès d’elle pour se faire briller. L’organisation n’a pas apprécié, et a réagi immédiatement. Pour masquer les traces de son existence, elle a fait enlever Charline. Les heures qui ont suivies ont servie à l’exfiltrer, et à la convoyer en Pologne, dans une de leurs bases secrètes, pour la briser et la dresser. La finalité étant de l’utiliser comme esclave ou espionne. Le parcours est sensiblement le même pour Danuta, qui a été enlevée en Pologne, dressée, puis transférée en Allemagne. À la suite d’un premier contact, c’est elle qui nous a fait passer la photo, par Félix, et qui vous l’a remise ensuite assortie de nos coordonnées. Ils sont des centaines de jeunes gens, provenant de toute l’Europe à avoir été kidnappés, et qui sont utilisés sous contrainte à des tâches de tout ordre, allant de l’espionnage à l’assassinat, en passant par la prostitution. Danuta tout en restant l’esclave de Müller, s’est rebellée contre l’organisation, au péril de sa vie. Elle a agi en secret, avec l’aide de notre groupe, ou pour être plus précise de Félix, afin d’aider ceux qui se rapprochaient trop près de l’ordre. Elle a trahi ses maîtres pour vous prévenir, maintenant sa vie est en grand danger. Il faut agir vite, si ce n’est pas déjà trop tard.
Anna interrompit la femme dont le discourt hypnotique tenait Hugo en haleine. Son époux et son fils semblaient ne pas parler français, mais acquiesçaient à chaque inflexion de voix. Elle demanda à brûle-pourpoint :
– Comment est-ce possible de garder la main sur ces personnes, alors que visiblement Danuta avait la faculté de se déplacer librement. Elle n’avait pas de chaperon, elle aurait pu alerter les autorités, les secours, un journaliste, ou qui sais-je, ou tout simplement s’échapper. En fait, qui êtes-vous donc ? Vous soulevez des problèmes sans intervenir, vous envoyez les autres au casse-pipe. J’ai un peu de mal à vous cerner !
Félix se leva d’un bond, repoussant sa chaise violemment, la faisant rouler au sol, arpentant la pièce d’un pas saccadé, très agité, au bord de la colère. Il désignait une vilaine cicatrice sur sa nuque, en bredouillant fort quelques mots en français, avec son accent germanique à couper au couteau :
– Tête boum !!! Eux faire exploser tête de loin. Moi failli mourir, papa aussi. Eux terroristes.
Il continuait à vociférer en Allemand, tournant autour de la table, en faisant les cents pas. Günther se leva à son tour, et pris son fils par les épaules. Il lui parlait bas en allemand, d’une voix grave et rocailleuse, le calmant petit à petit, avec beaucoup de tendresse. Il le reconduisit à la table, et le fit assoir. Félix avait les yeux humides, mais avait retrouvé son calme en grande partie, se renfermant à nouveau dans un mutisme têtu.
Grëtta repris la parole, plus doucement, toujours en français, regardant Félix l’œil ému devant le calvaire qu’il avait vécu.
– Je n’ai pas complètement fini de vous dresser le tableau. Quand cette organisation enlève une personne, elle est conduite dans une de leur base secrète. Celle qui nous intéresse est située près de Varsovie en Pologne. Il la nomme : Le centre de rééducation. Ils privent leurs proies de liberté, de nourriture et de tout contact extérieur. Ils les battent plusieurs fois par jour, les laissent nues, sans hygiène et sans soins. Ils les avilissent, les déstructurent, les déshumanisent, en les traitant plus bas que des animaux de boucherie, afin de briser toutes velléité de résistance. Lorsqu’ils ont abandonné tout espoir, qu’ils sont au bout du rouleau, ou à point comme ils le disent, on leur implante une puce GPS, assujettie d’un micro-détonateur dans la nuque. Vous avez pu voir sur Felix l’emplacement exact de cet implant. Il est situé au niveau des premières cervicales. Mortel en cas d’explosion. Une fois prêt, ces esclaves des temps moderne sont dispatchés dans toute l’Europe, voir pour certain sur d’autres continents.
Le centre est une structure d’une trentaine d’années, grande comme deux terrains de football juxtaposés. Il est protégé par une clôture composée d’une double rangée de grillage, haute de deux mètres, gardée par des hommes de main, et un système vidéo. Officiellement il est déclaré comme une entreprise de stockage de datas informatique. En réalité, il abrite une prison et une partie exploitation qui gère l’implants des prisonniers. Lorsque l’un d’eux s’échappe, ou ne rend pas satisfaction, un préposé entre un code correspondant à son matricule, provoquant une déflagration dans sa nuque, le tuant net en lui sectionnant la moelle épinière au niveau du cervelet. Nous avons récupéré Félix qui était l’esclave d’un homme politique dans le nord de la France. Nous avons fait disparaitre cet homme pour qu’il ne donne pas l’alerte, afin de le protéger. Nous disposions des informations que je viens de vous donner, mais nous ignorions tout du dispositif d’autodestruction qui équipait ses implants, si on les retirait sans les désactiver. Günther qui était chirurgien dans l’armée, a retiré cette puce électronique de la nuque de Félix. Il a juste eu le temps de l’enlever avant qu’elle ne lui explose dans les mains, lui arrachant trois doigts de la main gauche, et privant notre fils de certaines facultés relative au calme et à la pondération. Depuis, il lui arrive de s’emporter de temps en temps, dans de terribles colères. Charline comme Danuta sont soumises à ce traitement. Actuellement Charline est retenue à Genève, elle ne peut s’écarter des voies qui lui sont tracées par l’ordre, sous peine de mort.
Anna et Hugo se trémoussaient sur leurs chaises, piaffant d’impatience. Ils avaient mille et une questions qui se bousculaient sous leurs crânes. Ils étaient agités, tendus comme des ressorts, ayant délaissé leurs mugs de café maintenant froid. Les petits gâteaux à la cannelle à peine grignotés, trainaient émiettés sur la table devant eux. Günther secouait sa main gauche, amputée de trois doigts, comme une marionnette devant leur nez, pour accréditer les propos de sa femme. Grëtta leva la main dans un geste d’apaisement et leur dit.
– Attendez, restez calme. Je finis mon récit et je répondrai à toutes vos questions après. Ensemble, nous envisagerons ensuite si vous le voulez, certaines options sur lesquels nous avons déjà planchées. Nous avons tous un objectif commun, avec des motivations différentes. Professionnel et privé pour l’un et vice versa pour l’autre. Hugo est un französisch bullen (Flic français) et Anna une deutscher journaliste (Journaliste Allemande). Chacun son but. Nous, nous couvrons une troisième dimension qui n’est ni professionnel ni privé. S’adressant alternativement à l’un et à l’autre, Grëtta poursuivit :
– Vous voulez l’un comme l’autre résoudre le meurtre de Jessica et libérer Charline. Je vous propose toute l’aide nécessaire pour libérer ta sœur, mais aussi pour libérer tous les autres prisonniers. La résolution du meurtre de ton amie en découlera. Maintenant, Anna, tu as demandé qui nous sommes, tu as raison, cette question est légitime. Nous sommes allés trop loin pour vous le cacher maintenant. Nous ne sommes pas des touristes. Comme je vous l’ai dit, nous nous sommes interposés pour sauver notre fils, mais ce n’est pas tout. Nous faisons partie d’un mouvement très ancien, héritier des chevaliers hospitaliers. On nous nomme les gardiens. Nous réunissons des centaines d’adeptes à travers le monde, quel que soit leurs obédiences religieuses, un peu comme la franc maçonnerie. Notre vocation est de décoincer la justice lorsqu’elle est empêtrée, et incapable d’intervenir, bloquées dans les méandres procéduraux, faisant obstacle pour arrêter les groupes sectaires sanglants et organisations mafieuses puissantes. Nous essayons de lutter contre l’injustice, mais pour être efficace, nous nous devons d’avancer masqués, nous sommes nous aussi une organisation clandestine. Nous essayons cependant de ne pas trop bafouer la loi, mais quelquefois, elle a besoin d’un électrochoc pour se mettre en marche. Dans le cas présent, nous ne pouvons pas inclure les autorités dans l’équation immédiatement, pour deux raisons. La première est que des personnalités haut placés en politique, dans l’administration et dans la police sont impliquées. La seconde est un problème institutionnel. Les lourdeurs administratives sont telles, qu’ils ne commenceront à se manifester qu’une fois l’affaire lancée à toute vapeur sur de solide rails. Ils prendront le train en marche, mais ça risque d’être trop tard. Ce décalage risque de mettre en péril des centaines de victimes. On parle de vies humaines. Nous n’avons donc pas le loisir d’attendre, car la mort de Jess, a mis un coup de pression, mettant en route une machine infernale implacable. Les aigles sont capables de sacrifier tous les prisonniers, et de saborder les membres inférieurs de l’organisation pour protéger les têtes.
Hugo et Anna avaient conscience de mettre les doigts dans un engrenage infernal. S’ils acceptaient de marcher avec les gardiens, leurs destins seraient liés à cet ordre secret. La libération de Charline, et la quête de justice pour Jessica, dépendait essentiellement de leur décision. Ils échangèrent un bref regard, comme s’ils étaient partenaire depuis des années, ils n’éprouvaient pas le besoin de parler, la décision était passée par leurs yeux et ils s’étaient compris. Anna prit la parole et accepta l’aide proposée par Grëtta. Ils se demandaient s’ils ne venaient pas de vendre leurs âmes au diable. La contrepartie était simple, il devait s’intégrer à un dispositif mis en place par Günter. Ils prendraient la lumière, laissant les gardiens dans l’ombre. Ils auraient pour mission de participer à l’opération de destruction du centre de rééducation. Ils devraient libérer les prisonniers, désactiver directement la connexion des détonateurs des victimes lâchées dans le monde, et les localiser pour les libérer. Dans un second temps il faudrait identifier les têtes de l’organisation pour les trancher une bonne fois pour toutes. Ils commencèrent à réfléchir tous ensemble, et à planifier la prochaine étape de cette périlleuse mission. Le voile du mystère qui les avait enveloppés jusqu’à présent, commençait à se déchirer, laissant apercevoir les contours encore flous de leur mission. Ils savaient que leur but ultime, était encore loin, et semé d’embûches.
Chapitre 12 : premier plan d’action.
Sans se concerter, ils avaient pris leur décision. Hugo et Anna se plongèrent immédiatement dans les détails et l’organisation de cette mission, qui s’annonçait périlleuse. Grëtta, Günther et Félix, partageaient avec eux leurs connaissances sur l’organisation et la nomenclature de l’aigle de l’ombre. Ils affichèrent les plans du centre de rééducation, et l’organigramme des membres de l’organisation formellement identifiés. La prochaine étape de leur plan serait cruciale. Ancré au fond de leurs pensées, une notion d’urgence les taraudait. Ils devaient agir rapidement, tout en évitant l’écueil d’un dérapage entrainant une réaction en chaine. La vie de centaine de jeunes gens innocents était en péril, et dépendait d’eux.
La première étape consistait à rejoindre leur cible à Treblinka. Elle se situait à mille deux cents kilomètres de leur position actuelle, à peine à quatre-vingts kilomètres à l’est de Varsovie, dans la région de Mazovie. Cette zone de mornes plaines désertes, abritait le centre de rééducation, à un jet de pierre des camps de la mort dont le nom du village résonnait de triste manière. Treblinka symbole des exactions nazis, comme un rappel de l’histoire. La seconde partie du plan s’annonçait beaucoup plus compliquée. Ils devaient s’infiltrer dans le centre discrètement, pour désactiver le serveur des puces GPS et désamorcer définitivement les micro-détonateurs. C’était la condition sinéquanone pour délivrer les esclaves.
Hugo, du fait de sa formation militaire de gendarme, avait la qualification requise pour jouer un rôle clé dans cette opération. Il disposait de l’expertise nécessaire pour concevoir un plan d’infiltration. Il ne lui manquait que la technique pour désactiver informatiquement les détonateurs, mais il verrait sur place. A eux trois, il trouverait forcément une solution, dussent-ils faire sauter les serveurs. Grâce aux informations conjuguées, fournies par Danuta et Félix, ils avaient une idée très précise des systèmes de défense du centre. Ces accès étaient bien déterminés, ainsi que sa configuration. Ils commencèrent tous les cinq à élaborer un plan d’action détaillé, pour neutraliser la sécurité des bâtiments, y pénétrer et paralyser les implants. Anna en tant que journaliste couvrira l’événement, elle utilisera ses talents d’enquêtrice pour rechercher les éléments d’identification de l’aigle de l’ombre. Il était primordial de découvrir qui dirigeait cette machination, pour l’éradiquer une fois pour toutes. Félix, malgré son problème, accompagnera le couple. Il apportera sa connaissance interne de l’organisation, en tant qu’ancienne victime. Il pourra aider à identifier les faiblesses de sécurité pour les exploiter, et guidera ses compagnons dans le dédale du bâtiment, pour rejoindre la salle de contrôle des prisonniers. Sa propre expérience douloureuse sera précieuse pour comprendre le fonctionnement des lieux. Günther tiendra le rôle de chauffeur guetteur. Il servira d’appui lors de l’expédition. Grëtta en retrait, s’occupera de la logistique et des renforts éventuels, si l’opération venait à dérailler. Son autre mission sera d’organiser la récupération des esclaves à travers l’Europe, en mobilisant les cellules actives des gardiens, dès que le serveur des implants sera mis hors service.
La nuit était bien avancée. Ils décidèrent de se séparer, et convinrent de partir le lendemain matin vers Treblinka. Ils prévoyaient une quinzaine d’heures de route, en se relayant au volant. Hugo et Anna conserveraient leur chambre d’hôtel, et laisseraient leur véhicule sur le parking. Günther proposait de les prendre au passage, vers neuf heures, le temps de régler deux ou trois détails logistiques.
Hugo et Anna prirent congé de la famille Schwartz. Félix leur proposa de les raccompagner en voiture jusqu’au véhicule d’Hugo. En chemin il expliqua en Allemand à Anna, que son handicap lui provoquait de subits accès de colère, ce qui ne l’empêchait pas d’être apte mentalement et physiquement pour remplir cette mission. Il précisa qu’il avait une formation d’informaticien, ce qui pouvait se révéler utile. Il déposa le couple vers son véhicule. Ils se séparèrent sur une vigoureuse et chaleureuse poignée de mains. Félix attendit qu’ils aient démarrer pour rejoindre le chalet.
Le duo reprit la route. Ils avaient regagné leur hôtel vingt minutes plus tard. Tous deux très excités par les rebondissements de l’affaire, bavardaient joyeusement, content d’avoir trouvé un soutien et de ne plus être isolés. Ils passèrent la porte de la chambre fatigués, l’œil brillant, se voyant réellement pour la première fois. Ils réalisaient que d’étranger la veille, ils allaient partager une même chambre, une même intimité, sans en être gênés pour autant. De vrais copains de régiment. Ils échangèrent un sourire complice. Avant de se coucher, Hugo vérifia s’il avait reçu des nouvelles de Frantz. Celui-ci avait effectivement déposé un message laconique dans le brouillon de leur boite mail commune. Il indiquait que la holding berlinoise « Jonas Schneider Onderneming », était propriétaire du véhicule utilisé par Danuta. Cette holding était également majoritaire des parts de la société « Joaillerie Müller » de Göttingen. Celle-ci était constituée d’un conglomérat de sociétés diverses, disséminées en Europe, faisant fi des frontières. Certaines étaient protégées par des prêtes noms ou par des hommes de paille, d’autres imbriquées dans des sociétés écrans, d’autres encore étaient enregistrée au propre nom de Jonas Schneider. Certains des noms figurant sur la clé USB de Jessica, apparaissaient dans ces sociétés. Frantz proposait de poursuivre ses recherches sur la holding berlinoise pour en identifier les principaux acteurs.
Hugo et Anna avaient pris connaissance de ses informations qu’ils effacèrent immédiatement. Anna se mit au clavier et demanda en retour d’essayer d’identifier Danuta. Elle fournit un signalement aussi précis que possible de la jeune femme, précisant qu’elle avait vraisemblablement été enlevée en Pologne. Elle rédigeât un bref résumé de leurs rencontre, excluant les gardiens de son propos. Elle sollicita une autre vérification. Elle voulait qu’il effectue une recherche discrète sur la famille Schwartz, Günter, Grëtta et Félix. Enfin, elle lui communiqua tous les éléments nécessaires afin de vérifier l’existence et l’activité légale du bâtiment de Treblinka, puis, ce tournant vers Hugo, lui demanda :
– Tu vois autre chose à demander ou à préciser ?
Hugo répondit négativement, impressionné par la jeune femme qui s’exprimait par écrit dans la langue de Molière, sans hésitation et sans faute. Une vraie bilingue, passant de l’allemand aux Français sans problème. Il lui en fit le compliment dans un sourire, qu’elle lui rendit gentiment. Ils décidèrent de ne pas perdre plus de temps et se couchèrent dans leurs lits, séparés par un petit mètre, et une table de chevet. Ils étaient vannés par leur journée fructueuse mais interminable. Ils ne tardèrent pas à sombrer dans un sommeil lourd, chargé de rêves plus ou moins agréables. Anna laissez filtrer un léger ronflement, plutôt une respiration profonde. Quant à Hugo il virait et revirait dans son lit, très agité dans son sommeil, vraisemblablement troublé par la présence si proche de son amie, et par les perspectives animées de leurs investigations à venir.
Après quelques heures d’un repos bien mérité, Anna ouvrit les yeux. Face à elle, Hugo dormait encore. Elle mit plusieurs secondes pour émerger de sa torpeur, et se rappeler où elle se trouvait. Ayant repris pleinement conscience, elle se glissa silencieusement hors de son lit, pour se rendre aux toilettes. Après une longue douche chaude, vêtue d’un Jean propre et d’une chemise cowboy à carreaux, elle prépara la cafetière, et s’éclipsa en direction de l’accueil, pour quérir les viennoiseries indispensables au bon démarrage de la journée. Lorsqu’elle revint, Hugo avait les yeux ouverts. Il fixait le plafond, respirant à pleins poumons les effluves du café chaud. Anna s’adressa à lui :
– Alors ? La belle au bois dormant ne veut pas quitter son lit douillet ? Je te rappelle que dans moins d’une heure Günther sera là. Si tu ne veux pas qu’il te sorte du lit, tu devrais penser à te lever. Une grosse journée de voyage nous attend.
Hugo bougonna, et lui répondit :
– Je croyais que pour réveiller la belle, le prince lui donnait un baiser ! Les temps ont bien changé. Autrement bonjour. Il y a des siècles que je n’avais pas été réveillé par une aussi douce odeur de café. Je suis presque au paradis. En plus, des croissants et des pains au chocolats. Rassure-moi, on est en vacances, on ne va pas faire la guerre ?
Anna rit, elle prit son oreiller et le lui jeta au visage en disant :
– Debout fainéant. La France te réclame.
Hugo s’extirpa péniblement du lit. Il aurait bien aimé grapillé quelques minutes de bonheur en plus, mais il y avait le feu. Portant un simple caleçon pour tout pyjama, il s’expatria rapidement vers la salle de bains, où il se doucha, avant de revêtir un jean noir et un sweet-shirt gris foncé, estampillé sur le cœur d’un logo noir de Vulcania. Il rejoignit Anna dans le coin cuisine. Elle était déjà attablée devant un bol de café noir fumant, celui d’Hugo attendait à la place en face d’elle. Ils déjeunèrent en dévorant les viennoiseries, comme des morts de faim, faisant descendre tout ça à petite gorgée de café bouillant. Ils avaient à peine terminé que trois petits coups discrets étaient frappés sur la porte. Félix était devant. Après un passage éclair à l’accueil pour régler la chambre pour la semaine qui arrivait, et déposer les clés de sa voiture, ils rejoignirent Günther qui attendait au volant d’un van Mercédès noir, aux vitres teintées. Ils prirent la route s’en s’attarder, direction Treblinka, via Göttingen et Berlin, afin de voire Frantz.
CHAPITRE 13 : The road movie.
La route de Treblinka s’ouvrait à eux. Günther, l’air crispé du bouledogue défendant son os, était vissé derrière le volant de son van. Félix très agité, occupait la place du passager avant, les genoux recouverts de cartes routières inutiles, les mains sur son téléphone portable, les yeux rivés sur l’application Google Maps. Hugo et Anna, décontractés, se partageaient la banquette arrière. La jeune femme s’était blottie contre lui, comme si elle avait froid, pourtant la température de l’habitacle était confortable, et l’ambiance calme. Hugo appréciait ce moment de douceur et de calme avant la tempête. Ils étaient prêts à affronter les kilomètres qui les séparaient de leur destination finale. Deux étapes étaient prévues. La première halte se ferait à Rosdorf, qui se trouvait pile poil sur l’itinéraire, et qui permettrait un peu de repos, et à Anna de renouveler sa garde-robe. Le second arrêt était envisagé à Berlin. Ils devaient échanger de vive voix avec Frantz, avant de poursuivre et d’arriver à bon port. Un roulement de conducteur était prévu toute les deux ou trois heures. Entrecoupant le silence feutré de l’habitacle, ils revenaient en détail à tour de rôle sur les aspects critiques de leur mission. A priori, la phase la plus délicate, celle qu’ils appréhendaient le plus, était l’infiltration du bâtiment sans déclencher d’alarme. Hugo était chargé d’établir ce plan. La difficulté consistait à envahir les lieux discrètement, sans se faire repérer et d’éviter toute violence, si possible. Il expliqua comment il comptait contourner les systèmes de sécurités, et l’aide capital que Grëtta était sensée leur apporter. Outre l’assistance logistique, elle devait provoquer une coupure générale d’électricité sur tout le secteur. Une chute d’arbre sur les lignes, ou l’explosion accidentelle d’un transformateur ferait l’affaire. Cette manœuvre entrainerait immanquablement l’arrêt momentané des caméras de surveillance et du système d’alarme, le temps que les générateurs électrogènes prennent le relai. Ils avaient une fenêtre de quinze minutes avant qu’un minimum sécuritaire ne soit relancé. En tant qu’ancienne victime, détenue dans le centre, Félix connaissait partiellement les lieux. Il endosserait le rôle de guide, et entrainerait ses compagnons à travers ce labyrinthe, en évitant les postes de garde, jusqu’à la salle de contrôle. La partie primordiale de leur mission consisterait à localiser les personnes pucés, et transmettre l’info à Grëtta. Ensuite, ils devront désactiver et détruire les serveurs et logiciels utilisés pour la surveillance des micropuces implantées dans la nuque des prisonniers-esclaves. Félix, expliqua comment il pensait neutraliser ces puces, sans déclencher d’alerte. Il aurait besoin du concours d’Hugo et d’Anna pour exécuter cette manœuvre en un temps record, sans déclencher d’alarme. Anna en tant que journaliste couvrirait l’évènement et prendrait des photos. Elle devrait également rechercher les éléments susceptibles de permettre l’identification de l’aigle de l’ombre, et tous les fichiers permettant de recenser les victimes. Le second volet de ce raid sera de détruire toute possibilité de réactivation des micropuces, même si pour cela ils devaient détruire le bâtiment. Günther quant à lui, expliqua le rôle qu’il tiendrait pour soutenir l’expédition depuis l’extérieur, tout en surveillant les environs, pour couper la route à tout renforts éventuels. Il emmènerait l’armement nécessaire pour cela, et se tiendrait prêt pour un repli forcé urgent. Hugo souligna le fait qu’ils ne détenaient aucun mandat d’aucune sorte pour cette intervention, Ils étaient obligés de réussir car ils risquaient de le payer très cher, soit de leur vie, soit en étant considéré comme des bandits de droit commun.
A ces moments de tension intense, succédaient des moments de détente. Anna feuilletait son carnet de notes, relisant les informations fournies par Frantz sur la Jonas Schneider onderneming. L’entreprise de stockage de datas où il se rendait, était une filiale appartenant à la holding. D’autre part, leur Danuta, correspondait à une Danuta Polowski, jeune femme enlevée à Gdańsk en Pologne une dizaine d’années auparavant, sans laisser aucune trace. Anna, hyper concentrée, suçait nerveusement le bout de son crayon de papier, qu’elle utilisait pour griffonner de nouvelles questions et idées. Pendant ce temps, Hugo regardait défiler le paysage, le front contre la vitre, perdu dans ses pensées. Il sentait son cœur s’emballer chaque fois que la jeune femme se penchait contre lui. Son contact et son parfum l’envoûtait, il aurait aimé que ce moment suspendu ne s’arrête jamais. Il y avait très longtemps qu’il n’avait pas ressenti ce sentiment de bien-être et de plénitude. Félix, assis à côté de son père, se taisait, il gardait un œil vigilant sur la route, le guidant en cas de besoin. Günther fixait la chaussée, naviguant habilement à travers les Länder allemands. Son allure et son calme allaient de pair avec sa détermination sans faille à soutenir ses amis. Après avoir contourné les villes de Mayence ; Francfort-sur-le-Main ; Hesse ; Kassel, ils arrivèrent à Rosdorf, où ils firent une pause réparatrice chez Anna. Celle-ci déposa sa valise dans sa chambre, et prépara un sac contenant trois ou quatre tenues pratiques de rechange. Ses compagnons en profitèrent pour prendre une douche rapide à tour de rôle. Elle-même se rafraîchit, alors que les trois hommes descendaient chercher des pizzas et des bières chez le pizzaïolo du coin. Tout en grignotant, ils firent le bilan de leur première partie de voyage, et notèrent que Günther n’avait pas lâché le volant une seconde. Il s’accrochait à lui, prétextant que c’était son rôle de les conduire, car lui n’entrerait pas dans le centre. Tous comprirent qu’il ne souhaitait pas abandonner son précieux van aux mains de n’importe qui. Ils prirent quelques heures de repos, où ils dormirent, dispersés dans l’appartement d’Anna, soit sur un canapé, soit directement sur le sol, Anna ayant cédé son lit à Günther. ils reprirent la route. La seconde étape de ce voyage devait les emmener à Berlin, où il rencontrerait Frantz pour partager de nouvelles informations. Günther restait fidèle à son volant. Ils contournèrent les villes de Hanovre ; Brunswick en Basse Saxe ; Magdebourg, en longeant l’Elbe sur quelques kilomètres, puis ils arrivèrent à Brandebourg sur Havel, ville historique située à l’ouest de Berlin. À mesure qu’ils s’approchaient de la capitale Allemande, l’excitation les gagnait. A Berlin, ils retrouvèrent Frantz au Kreuzberg, quartier dynamique et artistique de la ville. Ils choisirent plus précisément de se rencontrer au bar le Kreuzberg-kneipe, établissement populaire de la région, connu pour son atmosphère décontractée, sa sélection de bières artisanales et son menu de plats locaux. L’établissement était situé dans une ruelle bordée d’arbres, ce qui en faisait un lieu idéal pour les rencontres discrètes et importantes. Les retrouvailles entre Frantz et Hugo furent chaleureuses. Ils se connaissaient depuis une dizaine d’années, à l’époque où Hugo suivait sa formation de gendarme à l’école de gendarmerie, dans l’enceinte du quartier Napoléon à Berlin. Cependant les effusions furent brèves, car leur temps était compté. Frantz exposa ce qu’il avait découvert sur la holding berlinoise. Les ramifications de celle-ci semblaient infinies, et il allait falloir beaucoup de temps pour démêler cet écheveau. La personnalité délétère de son propriétaire était complexe, et sujette à interrogation. Tout un tas de détails ne collait pas. Ces origines semblaient diffuses, diluées dans un passé tourmenté. Bien que le personnage fût réel et connu, il prenait ses racines dans un passé sulfureux et fantasque. Anna demanda à Frantz de poursuivre, s’il le pouvait, ses recherches sur Danuta, en espérant qu’il puisse découvrir où elle était retenue à Göttingen. Vraisemblablement entre les murs de la joaillerie Müller, ou dans une de ses dépendances. Elle insista pour qu’il n’entreprit rien jusqu’au terme de leur opération à Treblinka. Frantz s’écarta du groupe avec elle, durant quelques minutes. Il lui fit part des renseignements obtenus sur la famille Schwartz. Günther était un ancien chirurgien militaire, ayant participé à de multiples opérations extérieures avec son unité des forces spéciales. Il avait le grade d’Oberst (colonel). Son épouse tenait le rang de directrice au sein de la Bundespolizeï (Plus haut grade dans la police fédérale Allemande). Elle était détachée auprès du gouvernement, comme chef de cabinet d’une structure hybride, reliant les ministères de l’intérieur, de la justice et des armées. Le couple a disparu de la scène publique et de tous les radars, du jour au lendemain, à la suite de l’enlèvement de leur fils Félix. Ils avaient retrouvé sa trace, mais le reste de l’histoire reste floue, couverte par un secret défense inviolable. À la même époque, dans des circonstances non rendues publiques, Günther a perdu trois doigts dans un accident, motivant sa réforme des cadres de l’armée. Une rumeur laisse supposer qu’ils avaient retrouvé et libéré Félix après avoir exécuté ses kidnappeurs. Ils se sont retirés tous les trois dans le Länder de Rhénanie-Palatinat. Depuis plus personne n’avait entendu parler d’eux.
Hugo expliqua en quelques mots le plan qu’ils avaient érigé. Franz grommela en insistant sur le fait qu’il ne pourrait rien faire pour eux, officiellement, lorsqu’ils agiraient en Pologne. Il leur promit néanmoins, toute l’assistance possible, tant qu’il serait sur le sol allemand. Il termina en leur indiquant que les menaces de Jessica, pour rendre publique cette affaire, n’était pas encore avérée.
Le voyage entre Wolschheim et Berlin avait été très long. Ils avaient traversé plusieurs länders allemands, offrant toute une variété de paysages et de sites différents tout au long de la route, mais c’était épuisant. Ensemble ils prirent un solide repas au Kreuzberg-kneipe, arrosé d’un mass de Berliner-Weiss. Ils se mirent d’accord sur leurs plans et sur un repli éventuel, puis, après de courts adieux, ils reprirent leur voyage. Le soleil déclinait sur l’horizon, teignant le ciel d’un dégradé de couleur chaude créant une atmosphère romantique. Les paysages défilaient, floutés par la vitesse et la nuit tombante. Ils avaient repris les mêmes places dans le van. Indifférent à ce qui les entourait, Hugo et Anna apprenaient à mieux se connaitre, bavardant de chose et d’autres, de leurs vies, de leurs pôles d’intérêts et de leurs passions. Ils étaient proches l’un de l’autre, et cette promiscuité semblait leur convenir, si ce n’est les ravir. Au détour de leur babillage, Hugo fixa Anna en souriant et lui dit :
– Tu sais, Anna, même si nous sommes en mission, et qu’au pire, elle peut s’avérer fatale, je crois que nous devons prendre le temps de profiter des moments que nous passons ensemble. Je suis bien avec toi. Je n’avais jamais ressenti un tel sentiment de plénitude, comme si nous étions faits pour nous rencontrer. Qui sait ce qui nous attend à Treblinka ?
Anna hocha la tête. Elle était troublée par ces paroles qui lui pinçaient le cœur. Elle ressentait la même attirance envers ce colosse tout en gentillesse. Elle savait que ce raid les pousserait dans leurs retranchements les plus intimes. Elle espérait qu’ils pourraient, ne serait-ce que brièvement, se laisser emporter par leur connexion naissante. Elle lui rendit son regard, le fixant droit dans les yeux, tout en murmurant :
– Tu as raison Hugo. J’ai le même ressenti que toi, la même envie, le même besoin. Nous apprécierons chaque instant, quel qu’il soit. On verra après. Elle se colla un peu plus contre lui, et lui déposa un léger baiser sur les lèvres.
Leur route se poursuivait, avalant les kilomètres, flirtant de nuit avec les villes de Francfort-sur-l’Oder, ville frontière séparant l’Allemagne de la Pologne, puis Poznan, Lodz et Varsovie. Ils atteignirent L’Orchidéa-Zajazd, petit hôtel simple en bordure de la DK8, où Grëtta avait réservé deux chambres doubles. L’établissement était doté d’un grand parking situé à l’arrière du bâtiment en U. Il était implanté dans un proche périmètre de Treblinka, au milieu d’une lande de terres agricoles. Il permettait un accès rapide et facile au centre. Ils se répartirent les chambres. Günther et Félix se partagèrent la première. Hugo et Anna ne se firent pas prier pour intégrer tous les deux la seconde, ils se sentaient plus proche que jamais, et le danger était relégué au second plan. Une lueur d’espoir naissait dans leurs cœurs, mêlant à la fois les frissons de leur mission et les prémices des émois liés à leur toute nouvelle histoire.
La nuit serait courte, et la journée du lendemain serait entièrement dédiée à faire du repérage et à caler les derniers détails. Ils n’avaient pas le droit à l’erreur. Ils devraient également réceptionner le matériel d’intervention commandé par Günther, Hugo et Félix, ainsi qu’un véhicule spécifique, une fourgonnette équipée, à quatre roues motrices, sollicitée par Günther. Grëtta avait la charge de leur faire parvenir l’ensemble dans la journée.
Chapitre 14 : Le jour d’avant.
Anna et Hugo se retrouvèrent enfin seuls dans la chambre. Minuit était passé, il ne leur restait que quelques heures de tranquillité pour se refaire une santé, avant de passer à l’action. Hugo ferma soigneusement la porte à clé. Anna vint se placer face à lui, le plaquant dos contre la porte, le fixant droit dans les yeux, le visage éclairé d’un large sourire. Sans un mot, ils s’enlacèrent et s’embrassèrent doucement puis, plus fougueusement. Hugo repoussa doucement Anna vers les lits jumeaux accolés l’un à l’autre. Tendrement, sans urgence, ils se dévêtirent mutuellement, sans se lâcher des yeux. La tension et la fatigue du voyage s’évacuaient, remplacées par une vague de désir. Les caresses et les baisers timides se transformèrent en un brasier passionné, les libérant de toute réserve, les emportant vers une jouissance partagée. Heureux de s’être trouvé, détendus, ils restèrent un long moment allongé sans bouger, Anna blottie dans ses bras, un drap remonté sur eux. Leur quête était loin, ils savouraient l’instant présent empreint de quiétude dans la douceur de cette chambre. Petit à petit, ils glissèrent dans un sommeil empreint de rêves alternativement enchantés, ou terrifiant.
Le couple se réveilla au petit matin, toujours serré l’un contre l’autre. La lumière du jour filtrait derrière les rideaux, diffusant une lumière blafarde. Ils restaient enlacés sans bouger, les yeux fixés au plafond, n’osant pas remuer de peur de rompre l’enchantement. Ni l’un ni l’autre n’avait de mot pour exprimer leurs sentiments, attendant égoïstement que l’autre brise le charme, en parlant ou en se levant. Finalement, après avoir échangé un profond regard et quelques caresses, ils se levèrent en même temps, nus, sans pudeur déplacée. Après une douche commune, un peu coquine, ils se rhabillèrent avec les mêmes vêtements que la veille, et après un ultime baiser, les cheveux encore humides, ils rejoignirent la salle du restaurant de l’hôtel. Günther et Félix attendaient devant une tasse de café fumant, une assiette de charcuterie, des œufs au plat et des viennoiseries, les regardants arriver l’œil goguenard. Günther s’adressa à Hugo dans un français ébréché et guttural :
– Fous avoir pien tormi ? Fous avoir crosse falise sous les oeils !
Provoquant le rire de Félix. Anna et Hugo échangèrent un regard complice sans relevé. Ils allèrent se servir sur le buffet, un déjeuner purement allemand, des saucisses accompagnées par quelques saucisses, le tout arrosé d’un grand café. Avec leurs amis, ils établirent le prévisionnel de la journée. Une surveillance du site paraissait nécessaire pour finaliser leurs plans. Ils devaient déterminer précisément les accès, le minutage des rondes et le nombre de garde. Il était crucial d’établir s’ils étaient armés. Ils agiraient par équipe de deux. Félix toujours amusé par l’accueil du couple par son père, départagea les équipes en riant, disant :
– Ich mit Papa, und AMOUREUX zusammen, (Moi je vais avec papa, et les amoureux restent ensemble). Provoquant un éclat de rire général.
Hugo et Anna, louèrent des vélos à la conciergerie de l’hôtel. Ils prirent la direction du centre. Ils allaient se satelliser autour, durant une bonne partie de la matinée, afin de recueillir des informations. Félix et Günther planqueraient à distance raisonnable. Ils chronomètreraient les horaires de rotation des vigiles. Ils récupérèrent le drone livré la veille à l’hôtel, suivant les instructions de Grëtta, afin d’affiner leur surveillance. Les deux équipes partirent chacune de son côté, se donnant rendez-vous à treize heures pour faire le point et déjeuner ensemble.
Hugo et Anna arrivèrent sur le site en une petite demi-heure, pédalant et riant côte à côte. Les chemins serpentaient dans la plaine, entre cultures et zones boisées, n’offrant aucun intérêt touristique. Le centre était implanté dans un no man’s land désert, cernée par des champs de seigle et de pommes de terre, eux même encadrés par des forêts de pins bas. Une toile d’araignée géante, composée par des câbles de fibres optiques se rejoignaient au cœur du bâtiment. Une simple ligne électrique traditionnelle le reliait au réseau, griffant la toile comme une cicatrice. Ils firent un tour complet à distance respectable. Puis, prenant l’axe principale, ils longèrent le sentier bordant la clôture. Pour ne pas attirer l’attention, ils pédalaient doucement, sans s’arrêter, tout en bavardant comme un couple ordinaire, notant mentalement les points clés pour franchir le double grillage en toute discrétion. Il y avait un unique accès routier et un seul portail sur le périmètre. Le bâtiment était implanté à une cinquantaine de mètres de la clôture. Il avait la taille de deux terrains de football juxtaposés. C’était une construction en poutrelles et bardage, comme tous les bâtiments industriels construit dans les année quatre-vingt, peint sobrement d’un pastel vert d’eau. L’entrée se trouvait au sud, sur le pignon, face à la route. Devant, un petit parking accueillait trois véhicules d’entreprise blancs, sur lesquels l’inscription WOLKE était floquées en lettres gothiques bleues, sur un fond nuageux gris. L’ensemble du hangar était aveugle, hormis l’entrée qui était intégralement vitrée, s’ouvrant sur une salle d’attente et des bureaux. A l’arrière, de part et d’autre, deux toboggans bitumés plongeaient sous les murs, donnant accès à des quais de chargement, clos par une grille de garage métallique, elles-mêmes percées d’entrée piétonnes. Ils s’éloignèrent pour se mettre à couvert sous les pins, puis après un dernier regard, décidèrent de se replier sur l’hôtel. Ils voulaient croiser les informations qu’ils venaient de recueillir, avec les plans que leur avait fournis Grëtta. De surcroit, il ne voulait pas se faire remarquer.
Contournant le site pour rentrer, ils ne détectèrent pas les présences de Günther et Félix, dissimulés sur le flanc ouest, à l’abri des premières rangées de pins cernant la plaine. Ceux-ci avaient laissé le van dans les bois à une distance respectable. Equipés de jumelle et du drone, ils s’étaient dissimulés sous un voile de camouflage, vêtus eux même de tenues de combat militaires. Indétectable, ils surveillaient les allées et venus, s’approchant au plus près avec le zoom du drone. Ils tinrent leur poste quatre heures dans un silence et une immobilité de statues. A l’heure prévue, ankylosés, ils levèrent furtivement leur position. Ils rejoignirent leurs compagnons. Ensemble, ils se posèrent au restaurant pour déjeuner. Ils avaient faim et soif. La matinée avait été longue, mais décisive pour le mode opératoire de leur mission. Ils étaient satisfaits, tout se présentait plutôt bien. Ils convinrent de refaire une surveillance nocturne le soir même, et programmèrent l’opération pour la prochaine aube à cinq heures trente précise. Ils gagnèrent ensuite l’espace salon, désert, et débattirent sur les détails du raid. L’abordage se ferait à pied, en face du tobogan à l’Est. Ils dissimuleraient leur moyen de locomotion en lisière de forêt, sous un filet brise vue feuillus, couleur d’automne. Günter leur fit une surprise en dévoilant le véhicule que Grëtta avait fait livrer derrière l’hôtel. Il s’agissait d’un fourgon Mercédès Sprinter, quatre roues motrices, camouflé au couleur Allemande de type Flecktarn. Il était hérissé d’antennes, de paraboles satellites et de caméras externes. L’intérieur était aménagé avec tout l’attirail du parfait petit poste de commandement. Moniteurs plats, ordinateurs, brouilleurs, les détecteurs infra rouges et de chaleur luisaient dans la pénombre feutrée. Hugo et Anna étaient ébahis. Ils ne s’attendaient pas à une telle débauche de moyens. Ils avaient la sensation d’être la petite pointe visible d’un iceberg, la partie immergée devait avoir une stature colossale, digne d’envoyer le Titanic par le fond. Ils furent encore plus surpris quand Félix déposa devant eux des sacs commandos, contenant un matériel divers et varié. Noël avant l’heure. Des tenues en lycra, bariolées vertes et noires, assorties de cagoules et de lunettes à vision nocturne vinrent atterrir sur leurs sacs. Des chaussures montantes complétèrent leur paquetage. Günther recommanda à Hugo de ne pas oublier le SIG-SAUER, en parlant de l’arme qu’Anna lui avait confiée. S’adressant à celle-ci, en Allemand, il précisa :
– C’est moi qui l’ai donnée à Jess. Elle est propre et intraçable. Elle ne serait sûrement pas morte si elle m’avait écouté et si elle l’avait gardé sur elle.
Anna traduisit à Hugo qui opina. Günther confia une seconde arme à Félix, et donna un shocker électrique à Anna, celle-ci n’ayant aucune notion sur les armes à feux. Il lui confia une caméra go-pro de très haute résolution, assortie d’un puissant wifi pour son reportage. Il le régla pour que les films et informations soient immédiatement redirigés sur le serveur du Sprinter, qui lui-même les transférerait par satellite à Grëtta. Le téléphone basique d’Anna, n’avait aucunement les capacités techniques pour saisir des clichées nocturnes de précision. Ils se séparèrent à nouveau pour déposer le matériel sensible dans le coffre de leurs chambres, et inventorier le contenu de leurs sacs. Ils devaient se retrouver à vingt heures pour lancer la surveillance en soirée.
Libres pour le restant de l’après-midi, Hugo et Anna enfourchèrent leur vélo, et se rendirent au Muséum de Treblinka. Ils y passèrent l’après-midi, main dans la main, à fureter entre les stèles et les artefacts du musée. Félix et Günther s’occupèrent en consultant les cartes IGN de la région, et passèrent plusieurs appels téléphoniques et courriels. Ils se retrouvèrent à l’heure prévue. Après un frugal repas, Günther proposa à Hugo d’aller planquer avec lui jusqu’à vingt-trois heures. Ils décidèrent qu’ils devaient être à pied d’œuvre pour l’opération une bonne heure avant de débuter les hostilités. De retour à l’heure dite, les deux hommes rejoignirent leur chambre. Anna attendait Hugo en étudiant leur équipement. Elle bloquait sur un petit pistolet, doté d’une grosse crosse rouge et d’un minuscule trou, en guise de canon. Une petite cartouche était vissée à l’envers sur le dessus. Hugo le désigna sous le nom de perce tout. Il expliqua qu’il s’agissait d’un laser perforant, couplé à un propulseur d’acide chloridrique. Il servira à découper le grillage et le métal de faible épaisseur. Plusieurs cartes Sim, ainsi qu’une clé USB faisait parties de leur attirail, ainsi que des caméras piétons. Ils parlèrent un moment de ce qui les attendait, du matériel et des armes, intrigués par leur provenance. La discussion dériva doucement, prenant un tour plus personnel, plus lascif, se ponctuant par des attouchements, des caresses et des baisés. Comme la veille, l’appel des sens pris le dessus, leur promiscuité et leur attirance l’un vers l’autre déboucha sur un effeuillage mutuel. Ils firent l’amour, doucement, profitant de chaque secondes, attentif l’un à l’autre comme si c’était la dernière fois. Puis ils s’endormirent pour une courte nuit, assouvis et heureux.
La sonnerie du réveil les sorties trop rapidement de leur léthargie, à quatre heures. Ils sautèrent sous la douche et se vêtir rapidement avec leurs combinaisons de lycra. Un deux pièces façon treillis, un peu flottant pour Hugo, muni de multiples poches sur la poitrine et les cuisses. La tenue était plus ajustée pour Anna. Elle était juste aux corps, dans le style d’une combinaison de plongée, faisant ressortir le galbe de ses seins et la douceur de sa croupe. Elle était sculptée toute en volume délicat, comme une amphore. Ses cheveux longs, blonds, créaient une auréole au-dessus de sa silhouette, la couronnant comme une sainte icône. Hugo, subjugué ne pouvait détacher le regard de son amie, il la trouvait exceptionnellement belle. Tous deux portaient un ceinturon, agrémenté d’un holster pour Hugo et d’un taser pour Anna. Celle-ci avait également un petit sac à dos noir dans lequel elle rangeât la go-pro, ses lunettes à vision nocturne et un peu de matériel. Hugo rempli ses poches avec les chargeurs du revolver, les cartes Sim, et la clé USB. Il déposa le perce tout dans une musette en toile de jute sombre, ainsi qu’un bâton télescopique et une torche. Ils étaient parés et descendirent rejoindre les Schwartz père et fils. Ils finirent de se brêler, à l’arrière, dans la caisse de la camionnette. Ils réglèrent tous leurs téléphones mobiles en mode conférence, adaptèrent les dispositifs d’écoute et de transmission dans leurs oreilles. Ils fixèrent leurs caméras piétons sur des baudriers, ainsi que la go-pro sur le casque d’Anna. Ils prépositionnèrent leurs cagoules sur le haut du crane comme il l’aurait fait d’un bonnet. Günther se plaça derrière le volant et démarrât. Il les conduisit sur ce qui allait être leur camp de base, lançant ainsi l’opération. Ils étaient concentrés et tendus, tout en restant calme, l’atmosphère était lourde. Aucun retour en arrière était possible. Ils étaient prêts.
Chapitre 15 : L’aube de l’action.
La nuit était sombre et silencieuse. Le ciel bas était chargé, il convoyait de lourds et gros nuages noirs, laissant à peine filtrer une pauvre luminosité famélique. La petite équipe se dirigeait vers le site de leur mission. Günther conduisait la fourgonnette, tous feux éteints, portant ses lunettes à vision nocturne. Hugo, Anna et Félix assis dans la caisse du Sprinter, étaient concentrés, le cœur battant, ils se préparaient à l’action. L’ambiance pesante, était identique à celle d’un commando s’apprêtant à être largué d’un avion à basse altitude, derrière les lignes ennemies, pour préparer un débarquement. La route était déserte. Ils ne croisèrent âme qui vivent, comme si la terre avait été vidées de ses habitants à la suite d’une catastrophe nucléaire.
Ils atteignirent le point prévu à quelques centaines de mètres du complexe, en lisière de forêt, sur le flanc Est du bâtiment, juste entre le sas vitré et le quai de déchargement à l’arrière. Félix et Hugo, furtifs comme des ombres, déployèrent le filet de camouflage sur le Sprinter, dégageant les caméras et les sondes. Revenant à l’intérieur, ils vérifièrent le bon fonctionnement de chaque instrument de détection, et ensemble, ils checkèrent une dernière fois les équipements individuels : Armes, Dispositifs de communication, GoPro, Caméras piétons, et matériel perforant. Tout était prêt. Günther scanna l’ensemble de la propriété d’un balayage infra rouge, en vue de révéler d’éventuels rayons lasers. Aucun signal lumineux ne vint animer les écrans. La voie était libre, entre le fourgon et le bâtiment. Il ne restait plus que les caméras d’enceinte, positionnées sur les grillages, et sur l’entrée piétons à désactiver. Aucun garde ni chien ne patrouillaient entre les deux clôtures.
L’objectif était simple. Ils devaient atteindre le toboggan de livraisons le plus discrètement, et le plus rapidement possible, sans être repérés. L’angle d’abordage avait été déterminé par Félix, confirmant les éléments cruciaux des plans qu’ils avaient étudiés. Les points stratégiques se trouvaient dans les quartiers Est et centraux. L’autre aile renfermait le quartier carcéral, abritant les cellules de détenus. Outre les bureaux et une salle des pas perdus, l’avant était occupé par l’administration, le poste de surveillance et la salle de repos des gardes. Le commando avait prévu son activation à cinq heures trente très précises, horaires ou Grëtta provoquerait la coupure d’électricité. À partir de ce moment ils ne disposeraient que de quinze minutes avant qu’un groupe électrogène de secours ne s’enclenche automatiquement, relevant la sécurité d’un niveau. Les services techniques de la région mettraient une bonne heure pour rétablir le courant sur le district.
Anna avait rabaissé sa cagoule sur le visage. Sa GoPro était fixée à son casque, et le dispositif de vision nocturne lui recouvrait les yeux. Elle avait des allures de batracien ninja, prêt à en découdre. Elle sentait l’adrénaline bouillir dans ses veines, comme un torrent de feu qui la parcourait, lui retirant toute peur. Rien n’existait plus, que la mission. La tension était palpable, elle savait qu’elle n’avait plus le choix. La machine de guerre était en marche. Advienne ce que pourra. Les deux garçons, étaient dans le même état d’esprit, équipés de la même manière, ils formaient avec elle un microgroupe d’assaut.
Ils se glissèrent hors de la camionnette, comme des chimères, et se déployèrent dans un rayon de vingt pas pour ne pas rester grouper. Ils se fondirent silencieusement dans le paysage, coupant à travers champs. Ils traversèrent les cultures de seigle en courant, pliés en deux, puis finirent leur progression en rampant à travers les pommes de terre, jusqu’au sentier longeant le grillage. Les seuls bruits trouant la nuit, étaient le froissement des feuilles sous leurs pas, et le murmure du vent sur la plaine auquel se mêlait, au moins au début, le timide ronronnement du drone qui prenait de l’altitude. Ils se postèrent à plat ventre face au toboggan, et observèrent les environs s’assurant qu’aucun garde ne traînait à proximité. La voie était dégagée. Ils attendaient, immobile, que le top départ soit donné, pour s’attaquer à l’enceinte. Hugo préparait son matériel de découpe, se tenant prêt, lorsque Günther souffla Go dans les oreillettes. En même temps toutes les lumières de l’entrée s’éteignirent. Grëtta était bien au rendez-vous. Hugo s’attaqua directement au premier grillage, utilisant son perce-tout avec précision pour ouvrir une première brèche. Il réitéra l’opération deux mètres plus loin pour perforer le second grillage. Tous trois s’engouffrèrent dans l’ouverture et foncèrent courbés en deux, pour aller se fondre dans l’ombre ténébreuse du bâtiment. Ils patientèrent une minute sans bouger, guettant d’éventuels réactions. La coupure de courant avait rendu les caméras aveugles. Günther qui surveillait leur progression avec le drone, leur confirma qu’ils n’étaient pas repérés et qu’ils pouvaient poursuivre leur avancée. Ils se faufilèrent jusqu’à la grille du quai de chargement. Anna activa sa GoPro. Elle enregistrait le déroulement de leur mission, transmettant directement à Günther par wifi ce qu’elle voyait. La moindre erreur pouvait leur être fatale. Hugo fit un nouvel usage de son perce-tout, pour découper le boîtier de protection, permettant l’ouverture du passage piéton. Une fois ouvert, il dégagea les fils et interchangea la carte Sim du dispositif avec une de celles qu’il avait emmenée. En effet l’alarme était transmise par un système téléphonique au poste de surveillance, générant une alerte muette. En changeant cette carte, il redirigeait l’appel sur un terminal tiers, installé dans la fourgonnette, tout en maintenant le dispositif actif, rendant l’intrusion indécelable. En même temps, Anna prit un cliché à partir du point de vue de la caméra. Elle l’imprima aussitôt, et le dona à Félix qui le fixa en face de l’objectif de celle-ci. Lorsque le courant serait rétabli, le préposé chargé de la surveillance ne verrat aucun changement sur son écran.
À l’intérieur, ils découvrirent un dédale de couloirs et de portes verrouillées. Ils savaient que le temps jouait contre eux, mais ils avançaient avec prudence, vérifiant chaque recoin. Félix ouvrait le chemin, en éclaireur consciencieux. Il prenait des photos lorsqu’ils croisaient une caméra, la faisait imprimée par Anna, et l’insérait devant l’objectif. Ils finirent par se heurter à une double porte métallique verrouillée. Félix la désigna comme étant le dernier rempart pour atteindre le cœur du dispositif de gestion des esclaves. Hugo utilisa à nouveau son perce-tout pour découper les points d’ancrage de celle-ci. L’opération exécutée, il établit une dérivation des connexions sur l’alarme, pour la rendre inopérante. Ils pénétrèrent dans une salle dont la luminosité, claire obscure, était induite par l’unique source lumineuse du bloc de la sortie de secours, laissant juste distinguer les contours du mobilier. Ils voyaient, à travers leurs lunettes à vision nocturne, les formes verdâtres d’une énorme tour d’unité centrale, trônant au milieu de la pièce. Elle mesurait deux bons mètres de haut sur un mètre de large. La bête était cernée par une meute d’écrans plats, assistés de leurs claviers. Ils étaient eux même entourés par un bataillon d’armoires métalliques, qui gardait la salle, immobile et silencieuse comme l’armée d’argile chinoise. Sans préavis, la lumière des spots de secours s’alluma, éblouissant les membres de la petite troupe qui durent retirer leurs lunettes, pour se frotter les yeux. L’éclairage n’était pas des plus lumineux, mais permettait de pouvoir procéder à leurs investigations. Un léger bourdonnement empli l’espace, en même temps, divers voyant se mirent à clignoter dans un cliquetis de relais et contacteurs se mettant en route. L’ordinateur s’était à nouveau connecté à sa toile mortelle. Visiblement les groupes électrogènes s’étaient remis en marche. Combien de temps leur restaient-ils avant qu’une patrouille ne vienne les surprendre ? Sans perdre une seconde, Anna entama une fouille méticuleuse et méthodique des armoires. Utilisant un des claviers, Hugo lança ses recherches. Il découvrit rapidement le logiciel de traque GPS servant à localiser les personnes pucées. Chacune était répertoriée sous un numéro d’identification, et leurs coordonnées géographiques étaient déterminées par une latitude et une longitude. Ils dénombrèrent mille deux cent vingt-trois personnes soumises à ce mouchard. Il transmit le fichier complet par wifi à Günther qui le redirigea instantanément par satellite à Grëtta, chargée de leur libération. Anna revint vers les garçons, portant une vulgaire boîte en bois, remplie de fiches en carton. En plein vingt et unième siècle, elle venait de découvrir dans une salle informatique, hyper sophistiquée, un fichier manuel et manuscrit, à jour semblait-il, renvoyant des noms à un historique et à un numéro d’identification. Cette trouvaille avait de relents de souffre, digne de l’histoire récurrente des camps de la mort de la première partie du vingtième siècle. Anna repéra rapidement les bristols correspondant à Charline et Danuta et les extirpa du lot. Elle sortit un disque dur externe de son sac à dos, et le connecta à l’ordinateur central. Elle recopia à son tour les fichiers de coordonnées de chaque personne enregistrée. Elle les compara à ceux répertoriés par ordre alphabétique sur les bristols. Certains avaient l’angle droit peint en rouge et ne correspondait à aucune entrée valide. Elle en déduisit tristement que ces gens ne faisaient vraisemblablement plus parti du monde des vivants. Félix de son côté bataillait pour percer le labyrinthe du logiciel d’activation des détonateurs. Il fit appel à Hugo pour en venir à bout, car le système de mise à feu des explosifs était truffé de sécurités et de pares-feux, qu’ils devaient contourner. Faisant preuve de beaucoup de patience et d’astuce, les deux hommes finirent, en conjuguant leurs efforts, par entrer dans les circonvolutions de ce programme retord. Ils parvinrent à s’introduire dans le programme, le détruisirent de l’intérieur, rendant impossible tout risque d’assassinat par ce biais. Pour parfaire leur travail, Hugo connecta dans un port la clé USB que Günther lui avait confiée. Quelques manipulations plus tard, et avec l’aide de Félix, il parvint à inoculer un virus dans le système de la tour. Il s’agissait d’un ver qui empêcherait toute possibilité de rebooter l’appareil, et contaminerait tout ordinateur tentant d’entrer en relation avec lui, d’où qu’il soit sur la planète, en détruisant la carte mère.
Absorbés par leur ouvrage, ils n’entendirent pas le gardien qui patrouillait, entrer dans la salle. Alerté par l’effraction sur la porte, il entra silencieusement, pointant son revolver devant lui. Il fit face aux deux hommes attablés devant un écran, et les mit en joue, prêt à ouvrir le feu. Anna se trouvait légèrement en retrait, dissimulée par l’angle d’une armoire. Elle n’attendit pas qu’il tire ou qu’il la repère. L’homme se tenait à a peine quatre mètres, le regard en tunnel sur ses cibles. Elle fit un vif pas à gauche pour dégager son angle de tir, les deux mains crispées sur son shocker. Elle visait à hauteur de poitrine et tira, lui envoyant une décharge de cinquante mille volts pour deux milliampères. Tétanisé, secoué par de violents spasmes, l’homme s’écroula sans un cri, échappant son arme. Hugo après un regard reconnaissant à Anna, se précipita pour récupérer le revolver qu’il jeta au fond de son sac, pendant que Félix ligotait l’individu, les bras dans le dos après un pied inamovible de la table. Hugo le bâillonna fermement et lui lia les jambes avec des colliers serflex.
Ils avaient réussi la phase majeure de leur mission, sans incident notable. Ils ne leur restaient plus qu’a quitter les lieux de la même manière qu’ils étaient venus, et ni vu ni connu ils repartiraient, Hugo pouvait rejoindre sa sœur. C’était compter sans Félix.
Il avait remarqué qu’une quinzaine de personnes étaient toujours détenues dans le centre. Il décida unilatéralement d’aller les libérer, mettant ses compagnons au pied du mur. Malgré l’argumentation et les récriminations d’Hugo et d’Anna, ainsi que les ordres formels de Günther, éructant de colère, crachant dans les écouteurs qu’ils devaient revenir. Félix avait pris sa décision, il était sorti de la pièce et avait pris le chemin du quartier pénitentiaire. Ses compagnons l’accompagnèrent. Sur le chemin, Hugo fractura deux nouvelles portes, ne prenant même plus le soin de shunter les alarmes. Ils débouchèrent dans un vaste couloir, desservant de part et d’autre, des cellules grillagées. Félix se hâta vers un bouton poussoir rouge de centralisation de l’ouverture des portes, qui se trouvait à l’autre bout du couloir. Il le percuta et revint en courant, ouvrant les cellules une à une au passage, criant que les occupants devaient sortir.
Hugo et Anna les regroupaient. Ils étaient nus, ne disposant que d’une sommaire couverture en laine grise pour s’abriter. En même temps, ils sécurisaient les lieux. Un petit groupe d’une quinzaine de personnes s’était formé. Félix leur expliqua en Allemand, qu’ils étaient libres, et que leurs implants n’était plus une menace. La colonne s’ébranla, deux par deux, Félix en avant-poste, Anna gardait le flanc, et Hugo fermait la marche. Ils empruntèrent le chemin du retour pour rejoindre le tobogan et fuirent cet enfer. Hugo contacta Günther pour qu’il trouve une solution de transport en urgence, car le Sprinter n’était pas assez grand pour accueillir tout le monde. Günther lui répondit que la solution était en marche, il l’avait prévue, dès que Félix avait dévié du plan. Traçant rapidement leur chemin dans ce dédale, ils s’enfilèrent dans un second couloir où ils tombèrent nez à nez avec un groupe de quatre gardes armés de tonfas et d’armes de poing. Deux autres les prenaient à revers, les attaquants dans le dos. La confrontation était disproportionnée et inévitable. Chacun fit face, protégeant les otages libérés. Un affrontement d’une violence inouïe s’engagea. Des coups de pieds, de poings, de tonfa et de bâton télescopique pleuvaient. Anna esquiva trois assauts vicieux, de deux agresseurs, voulant la maitriser voir plus en cas de victoire rapide. Elle les repoussa, usant des prises de Krav maga qu’elle entretenait depuis son adolescence. Ses assaillants ayant sorti leur tonfa, elle utilisa son shocker pour les immobiliser, l’un a distance, par la projection des griffes, le second en le touchant directement à la poitrine lors d’une nouvelle attaque où elle avait échappé de justesse aux coups. Hugo, formé à l’usage du bâton télescopique, faisait des miracles. Il s’opposait aux deux gardes les ayant pris en tenaille. Il enchainait les parades et les coups non létaux, brisant une clavicule à l’un et le genou de l’autre en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le plus teigneux des deux, ayant le genou fracassé, avait sorti son revolver et s’apprêtait à en faire usage. D’un geste sec et bien ajusté, il le frappa vigoureusement au niveau de l’articulation du poignet, le lui brisant dans un hurlement de douleur. Avec Anna, il se précipita vers Félix qui luttait toujours. Il avait réussi à en éliminer un, en lui donnant un méchant coup de pieds au visage, et à faire chuter l’autre. Alors qu’il allait lui sauter dessus pour le finir, l’homme sorti son revolver et ouvrit le feu à deux reprises. La première balle tirée à bout portant, le toucha à l’épaule, le projetant violemment au sol. La seconde balle vint se ficher dans le thorax d’un des otages, qui s’écroula dans un gargouillis indistinct, raide mort. Une marée humaine s’interposa avant qu’il ne tire à nouveau. Les anciens otages se ruèrent sur le garde au sol, le frappant et le mordant, le laissant sanguinolent et inanimé sur le carrelage, le visage défoncé. Hugo du s’interposer avant qu’ils ne l’achèvent. Les moutons étaient devenus des loups assoiffés de vengeance. Les mercenaires étaient hors d’état de nuire, gisant en geignant ou inanimé pour certain, sur un sol ensanglanté. Hugo récupéra tout l’armement, qu’il jeta en vrac dans son sac. Il en sorti d’ailleurs une dizaine de colliers serflex, avec lesquelles ils ligotèrent les vaincus, dos à dos. La colonne se remis en marche, abandonnant leur mort sur place, mais épaulant Félix. Au passage ils donnèrent quelques coups de pieds gratuits, mais vengeur a leurs geôliers. Après cette lutte acharnée, Anna, Hugo et Félix blessé, couvert de sueur et de sang, escortèrent les ex-otages jusqu’au grillage. Leur temps était compté, avant qu’une alarme générale ne soit donnée. Ils n’avaient pas une minute à perdre, et se pressèrent jusqu’aux grillages. La mission était une réussite, ils avaient déconnecté les détonateurs, récupérés les données dont ils avaient besoin et cerise sur le gâteau, ils avaient libéré quatorze esclaves, le quinzième avait malheureusement été tué en cours d’évacuation. Repassant par les brèches de la clôture, ils arrivèrent dans le chemin extérieur. Günther avait avancé le Sprinter jusqu’à eux. Il aida les deux personnes qui soutenaient Félix à le faire monter et l’allonger dans la fourgonnette. Il avait suivi leur pérégrination en directe sur les écrans, et avait sollicité l’assistance d’un renfort pour l’évacuation. Un minibus de couleur foncé, vitres teintées était stationné à côté du Sprinter. Un homme de carrure athlétique, vêtu de noir et cagoulé, invita la troupe à monter dans son véhicule, pendant que Günther, Anna et Hugo sautaient dans leur propre camionnette. Le minibus démarra, escorté par le Sprinter, s’éloignant rapidement, alors que les lumières du centre se rallumaient et que des gyrophares zébraient la nuit d’une lumière tournoyante rouge, accompagnées des hurlements stridents de sirènes lugubres. Ouf, il était temps, ils avaient réussi à partir avant que la cavalerie arrive. Ils firent un bref arrêt à l’hôtel pour se changer, et récupérer leurs affaires et le van de Günther. Ils prirent la route, direction la frontière Polono-Allemande le plus vite possible, accompagnant le minibus. La réputation des autorités Polonaise était célèbre pour son manque de diligence, et ils comptaient dessus, pour rejoindre l’Allemagne avant qu’ils n’aient réagi. Ils avaient une longueur d’avance. Günther avait pris le volant du Sprinter, laissant son van au bon soin d’Anna, accompagné par Hugo. Félix était assis à côté de son père qui gardait un œil sur lui. Il compressait un linge contre son épaule sanglante, et avait gobé des gélules d’antibiotique et d’antalgique. Sa blessure était douloureuse mais sans gravité. Il avait juste une déchirure cutanée, la balle avait coupé superficiellement un muscle de l’épaule, sur un centimètre, frôlant la clavicule, mais n’avait touché ni tendons ni os. Cependant, il souffrait, il était blême et transpirait, serrant les dents, mais il ne se plaignait pas. Ce n’était pas le moment de le soigner, ils s’arrêteraient après la frontière. Leur mission était presque un succès, mais la mort d’un des otages venaient l’entacher d’un voile sinistre de deuil. Ils avaient encore tous en tête les risques considérables qu’ils avaient pris, ainsi que la violence terrible de l’affrontement qui était encore très fraiche dans leurs esprits. Ils avaient conscience qu’ils venaient de faire un pas de géant vers la vérité. Ils étaient déterminés à foncer jusqu’au bout. Le convoi s’acheminait à vive allure, et franchissait la frontière à Francfort sur l’Oder en un temps record. L’aube se levait, enveloppant la ville d’un suaire blafard. Ils s’arrêtèrent à la Klinikum Frankfurt, le seul hôpital de la ville. Une colonne de zombis emmaillotées dans une vulgaire couverture grise descendit du minibus et se tassa dans le hall des urgences. Le véhicule quitta les lieux directement, pour disparaitre à jamais. Günther s’occupa de son fils. Il aseptisa la plaie et lui fit six points de suture, il lui donna aussi une nouvelle dose d’antalgique par voie sou cutanée. Il récupéra tout le matériel utilisé qu’il chargea dans le Sprinter, y compris les combinaisons, ne laissant aucune trace du passage des gardiens. Même l’hypothèse farfelue de l’existence d’une structure organisée n’était pas envisageable. Avant de quitter ses amis, il les informa que l’alerte provoquée par Jessica était lancée. Les téléscripteurs des organes de presse internationaux, ainsi que les cabinets présidentiels ou ministériels de l’intérieurs, des vingt-sept pays de l’union européenne avait été servis. Les premiers démentis émanant de la Russie, d’Arabie saoudite ou encore de l’Afrique du Sud, commençaient à arriver, criant au scandale. Günther confia son Van à Anna, car des mains plus douces seraient moins agressive pour son bébé. Puis il embarqua dans le Sprinter et disparu avec Félix.
Hugo et Anna se retrouvaient seul pour gérer le gigantesque bordel qui n’allait pas tarder à s’animer. Il téléphona à Frantz pour l’informer de la situation. Celui-ci lui confirma que l’alerte de Jessica, était tombée dans les corbeilles de la présidence et de l’intérieur. Les autorités prenaient cette tempête au sérieux, et comme il avait été le premier à leur en parler, ils lui avaient passé la patate chaude, avec carte blanche, a condition qu’ils ne soient pas éclaboussés. Frantz se chargeait donc d’alerter la police d’état, ainsi que les autorités locales. Etant haut placé au sein de la brigade criminelle de la Bundespolizeï, (Police fédérale), il prenait l’affaire en compte, et arrivait, le temps de faire la route. Hugo avait remarqué que les otages avaient un code barre, souligné par un numéro, tatoués au-dessus de l’emplacement ou la micro-puce étaient implantées. Anna s’était installée avec son ordinateur dans le bureau d’accueils de l’hôpital. Elle avait transféré les données de son disque dur amovible, sur celui de son PC, avant de le confier à Günther. Elle identifiait les patients au regard des numéros inscrits face à leur nom. Elle expliqua aux soignants, la nature exacte de la puce, faisant état de leur nature explosive. Elle précisa que chaque code barre devait être photographié avant l’intervention, et que les implants devraient être remis aux policiers.
Ils s’agitèrent autour des patients et du personnel soignant, jusqu’à l’arrivée de la Polizei. Ils s’attendaient à être bousculés et à devoir répondre à tout un tas de questions, du moins au début. Ils étaient prêts. Gunther et Félix resteraient dans l’ombre. Ils se retrouveraient plus tard. Pour eux, une partie de l’énigme était résolue, mais l’affaire n’était pas terminée. Il leur restait à récupérer Charline et Danuta ainsi que tous les autres captifs. Hugo devait aussi boucler l’enquête débutée au gour de Tazenat. Jessica réclamait justice. Les nuits s’annonçaient encore courtes.Haut du formulaire
Chapitre 16 : Le jour d’après.
Une armada de voiture verte et blanche vint saturer le parking de la clinique, dans un maelstrom de gyrophares bleus et de sirènes hurlantes. Un bis repetita sonore et visuel des dernières images qu’ils emportaient du centre. Une escouade de flics en tenue et en civil, investit les lieux, en courant et en criant, créant un joyeux bordel. Hugo n’était pas chagriné par cette situation, il en avait l’habitude. Comme en France, l’abordage d’une situation grave ou exceptionnelle, commençait toujours par une période de flou institutionnelle, aussitôt suivi par une crise de panique générale. Les hauts responsables aboyaient des ordres perchés, suivis immédiatement par des contre-ordres tout aussi inefficaces. Ils se morfondait sur leur sort, et les conséquences néfastes à venir pour leur carrière. Puis se lassant, voyant que la situation leur échappait, ils se déchargeaient de leur responsabilité sur le premier professionnel qui croisait leur chemin, le bombardant directeur d’enquête. Hypocritement ils savaient que leur avenir professionnel était sans intérêt pour eux, et qu’il ferait d’excellents fusibles. En tous cas ils suivraient l’affaire de près pour aiguillonner, dénoncer et sanctionner, ou à terme, recevoir une médaille bien méritée. Quelquefois deux ou trois directeurs d’enquêtes se succédaient, se dérobant face à la complexité de situations inextricables, mais en bout de chaine, il y en avait toujours un qui apparaissait, faisant retomber la mayonnaise, et impulsait une direction sérieuse aux investigations. En d’autres termes, il était urgent d’attendre. Une bonne heure s’écoula avant que l’on ne prête réellement attention à eux. Un policier affecté à un service judiciaire, se présenta à Hugo et à Anna. Sur ses instructions, ils furent écartés de cette agitation bouillonnante, et placés en retrait dans un bureau, où ils furent plus ou moins oubliés pendant deux ou trois heures supplémentaires. Anna brandissait sa carte professionnelle de journaliste. Elle invoquait le droit de liberté de la presse, à qui voulait l’entendre. Très excitée, elle râlait, pestait, menaçait de procès quiconque lui interdirai de couvrir l’évènement. Hugo, assis dans un coin du bureau, stoïque, s’amusait intérieurement de la voir se démener ainsi. Au bout de cette longue attente, un nouvel enquêteur se manifesta dans le bureau. Anna lui sauta littéralement dessus en l’invectivant. Dans un monologue fort et endiablé, elle lui expliqua qu’elle était protégée par son statut de journaliste d’investigation. Elle était encartée auprès du quotidien Der Spiegel, lu dans tout le pays, et que si on ne la laissait pas libre de ses mouvements, elle rédigerait un article assassin, les mettant en cause, à la une de son journal. Désarçonné par une telle véhémence, et quelque peu hésitant, le policier la laissa partir. Hugo quant à lui fut dirigé sur le commissariat central de la ville. Ils avaient confié à Günther tout ce qui aurait pu les incriminer, le disque dur, le fichier en bois etcétéra. Ils ne possédaient plus d’arme, ni rien qui pouvait les relier directement au coup de main sur le centre Polonais. Comme ils étaient masqués, ils ne pouvaient pas non plus être identifié par les ex-otages. Anna papillonnait de ci-de-là, apportant son soutien aux soignants et aux victimes, s’intéressant à eux, à leurs origines, à leurs histoires, à la durée de leur détention et aux sévices qu’ils avaient subis. La confusion était telle que personne ne faisait attention à personne. Elle grapillait des informations de tous les côtés, les consignant sur un bloc qu’elle avait fauché à une infirmière. Hugo pendant ce temps, était retenu, sans l’être officiellement, dans une salle d’attente vétuste du commissariat, hors cadre juridique. Il en profita pour prendre un peu de repos, après avoir créé une nouvelle panique en se présentant comme Gendarme Français, en vacances chez une amie journaliste. Deux hauts gradés passèrent le voir, marchant sur des œufs dans leurs petits souliers vernis. Ils s’adressaient à lui en allemand, et il répondait invariablement avec une moue d’incompréhension en haussant les épaules. Détendu, mais lassé par leur brillante incompétence, il tira une chaise devant lui, y posa les pieds, appuyant le dossier de l’autre chaise contre le mur, et ferma les yeux pour une légère sieste, laissant ses hôtes désemparés. Il savait que la valse des téléphones avait commencée, et il espérait être loin quand on commencerait à s’intéresser à lui. Après deux heures d’attente, il perçu un raffut de tous les diables dans le couloir. Un troupeau d’éléphants en rut déboulait, ponctué de propos en Allemand dans lesquels il ne capta que les mots de : Bundespolizeï, Kriminalpolizeï, Schnell, Verboten. La porte de la salle d’attente s’ouvrit avec fracas sur son ami Frantz, accompagné par une demi-douzaine d’hommes et de femmes en civil, portant des brassards de la Polizeï. Il vint vers Hugo et le briffa succinctement, lui expliquant qu’il dirigeait une cellule d’investigation exceptionnelle, dument mandatée conjointement, par les ministères de la justice et de l’intérieur. Ils étaient officiellement chargés de gérer cette affaire que le gouvernement prenait très au sérieux.
Il lui relata le scénario farfelu du ministère de l’intérieur Polonais, qui se faisait tirer l’oreille pour adhérer à l’alerte donnée par Jessica. Ils étaient en pleine recherche d’un commando de terroristes Russes, qui avait détruit ce centre de stockage de donnés informatiques européennes. Les méchants avaient laissé derrière eux, un tas de vigiles blessés et un inconnu mort par balle. Les locaux techniques et l’informatique avaient été saccagés. Pour des raisons de confidentialité, relative au secret industriel, ils n’avaient pas reçu l’autorisation d’investir les lieux pour enquêter. Ils n’étaient pas aller plus loin que le sas d’entrée et avaient assisté impuissant au balai des ambulances transférant les blessés, sans qu’ils puissent les interroger. Le mort avait été évacué, mais ils l’avaient perdu, et ne connaissait pas son identité. Frantz montra à Hugo une douzaine de photographies, voilées, en noir et blanc, représentant des ninjas noirs, non identifiable, se battant contre les vigiles. En dehors des tonfas et du bâton télescopique, aucune arme de poing n’était apparente. C’était ce commando Russe que les policiers Polonais recherchaient. Ils butaient cependant contre la volonté inébranlable du responsable, qui ne voulait pas de vague, et ne souhaitait pas engager de poursuite judiciaire, évoquant une discrétion commerciale. Il ne voulait pas de mauvaise publicité.
La position de l’Allemagne était plus réaliste et conventionnelle, d’autant plus que la présence des réfugiés à l’hôpital prouvait les allégations de Jessica. Le retrait des implants piégés confortait leur conviction, et tout était mis en œuvre pour mettre un terme aux agissements de l’aigle de l’ombre. Cette dénomination avait été officiellement reprise dans les plus hautes sphères de l’état, et globalement dans quasiment tous les pays de l’union Européenne, en dehors de la Pologne et de la Hongrie, qui ramaient toujours à contre-courant.
Tout en quittant les lieux, sous le regard soulagé des policiers locaux, Frantz et Hugo reprirent le chemin de l’hôpital. Profitant de leur relative tranquillité, Hugo lui rapporta en détail l’opération, protégeant fermement les Gardiens. Il expliqua avoir reçu l’aide de Günther et de Félix, ce dernier en tant qu’ex-victime. Günther avait apporté un soutien logistique en faisant appel à ses amis en poste dans l’armée Allemande. Frantz n’était pas dupe, mais respectait les partis du récit restant dans l’ombre. De toute façon l’implication de la Bundeswehr dans l’équation, résonnait comme une épine dans le flanc du gouvernement. Mieux valait que certains détails ne soient jamais rendus public, et conserver un flou artistique sur ces zones inexpliquées. Ils rejoignirent Anna à la clinique. Celle-ci se démenait toujours tous azimuts, excitée comme une puce, photographiant, notant, questionnant tous ceux qui passaient à sa portée. Toujours en mode guerrière, elle invectivait, suppliait, menaçait et obtenait toujours satisfaction. Elle avait collecté la totalité des matricules tatoués et avait photographié les codes-barres de chacun. Elle communiqua ces éléments à Frantz, lui faisant gagner une grosse semaine de recherches fastidieuses dans les méandres des diverses administrations intervenantes. En croisant ses propres informations sur son ordinateur portable, elle avait même pu identifier l’otage tué dans le centre. Frantz était d’ores et déjà en mesure de communiquer tous ces renseignements aux pays concernés par les enlèvements. Cette méthode était plus rapide que les voies diplomatiques officielle, car pareillement à celles du seigneur, en plus d’être tortueuses, elles étaient impénétrables. Ils étaient conscients des lourdeurs politiques et administratives auxquels ils se seraient heurtés, en suivant les circuits officiels comme de bons petits soldats. leur manœuvre directe, s’affranchissant de ces étapes, ferait grincer bien des dents, mais le but recherché était quand même l’urgence et l’efficacité.
Frantz, Hugo et Anna, se replièrent dans le Kleistpark, petit restaurant sympathique de la rue KleistraBe. L’établissement était désert en raison de l’heure tardive, mais ils consentirent aimablement à les servir. Frantz s’adressa à ses amis dans la langue de Molière qu’il maitrisait parfaitement :
– De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J’ai enquêté sur la holding berlinoise : Jonas Schneider onderneming. Outre la possession de cette société de stockage enregistrée au nom de Wolke en Pologne, elle détient également la galerie Müller de Göttingen, mais ça, vous le saviez déjà. Un examen plus approfondi, m’a permis de déterminer qu’elle détenait plus de cent cinquante affaires distinctes, disséminées dans toute l’Europe et dans le monde entier. Nous avons trouvé cinq autres sociétés identiques a Wolke, une implantée sur chaque continent. Nous en avons avisé les autorités compétentes. Elles portent toutes le nom « nuages » traduit dans la langue des pays d’implantation. Nous avons établi des liens de partenariat économiques et commerciaux, entre cette holding et les personnes mises en cause par Jessica Frémont. On peut affirmer que ses investigations c’était du lourd, mais que les preuves transmises sont de véritables shrapnels qui vont arroser la planète. Tout un pan de l’économie mondiale va être secoué. Des signalements internationaux sont déjà lancés, afin de juguler l’effondrement de certains secteurs, et traduire les mises en cause devant la justice des pays démocrates. Les autres vont se diluer dans les circonvolutions de tribunaux internationaux, et finir comme un serpent de mer. À moins que la justice divine ne s’en saisisse. Mais, attendez ! La cerise sur le gâteau, c’est l’identification formelle de l’aigle de l’ombre. Tenez-vous bien. Le monde entier en est sur le cul ! Au sommet de la pyramide, sur le trône, un seul Kaiser. Jonas Schneider né à Munich le 4 janvier 1967. Vous ne le connaissez certainement pas, mais tout le monde a entendu parler de son grand-père. Il est l’héritier direct d’un nom chargé d’histoire. C’est le fils de l’implacable homme d’affaires Ulrich Schneider et de sa discrète épouse Frida Braun. Celle-ci n’est autre que la fille légitime, inattendue et méconnue d’Adolf Hitler et d’Eva Braun. Jonas est âgé maintenant de cinquante-quatre ans. Il règne sans partage, sur un empire financier colossal d’import-export d’or, de diamants, et de pierres précieuses entre l’Afrique et l’Europe. Il est le dictateur terrifiant d’un conglomérat d’affaires, qu’il dirige seul. Une de ses filiales gère un négoce d’armes, alimentant des théâtres de guerre aux quatre coins du monde. Une autre s’implique dans la traite des blanches et des êtres humains par le biais de ses sociétés fictives de stockage de datas. C’est lui l’aigle de l’ombre. Il dirige cet ordre occulte depuis trente ans, secondé par les membres de la descendance Müller. Tirant les ficelles, retranché dans la pénombre discrète de sa base, une tour inaccessible, mais bien en vue dans Berlin, implantée entre la tour Mercédès et l’église du souvenir, dite l’église cassée. Un aigle stylisé gigantesque, noir et en relief, surplombe le bâtiment, faisant face au logo démesuré de la tour Mercedes. Avec ses amis, il rayonne sur toute la planète, créant une économie parallèle. Depuis les coulisses il a creusé un sillon inaltérable dans lequel l’humanité s’est engouffrée. Notre quotidien en est profondément imprégné. Il est riche à Milliard, possédant, Châteaux, villas, Yachts luxueux et jets privés, s’appropriant au passage la vie d’êtres humains pour les asservir et s’en débarrasser. Un mandat d’arrêt international est délivré à son encontre, mais il a déjà pris la fuite on ne sait pas où. Nous avons placé sous séquestre son immeuble du Kurfürstendamm, ainsi que tous les biens de la société. Sa fouille et son exploitation vont prendre des mois. Ah ! J’allais oublier, Il faudra également que vous fassiez tous les deux une déposition officielle en tant que témoin pour la justice, mais on en reparlera plus tard, il y a plus urgent pour le moment.
Hugo n’avait jamais entendu son ami parler aussi longtemps, avec autant de passion et d’enthousiasme, surtout en français. Ils avaient terminé leur casse-croute, et quittèrent le restaurant, tout en continuant à débattre sur la suite de leur aventure. Hugo et Anna avait deux priorités. En repartant, ils s’arrêteraient à Göttingen pour s’enquérir de la position et de l’état de santé de Danuta. Ils ne voulaient pas l’abandonner et la laisser en plan. Ils devaient aussi foncer à Genève pour récupérer Charline. Hugo ne trouverait pas la paix tant qu’il n’aurait pas atteint cet objectif. Grëtta leur avait affirmé par téléphone, quelques minutes auparavant, que les deux femmes étaient en bonne santé, et qu’elles avaient été prises en charge. Les implants avaient été retirés sans incident. Charline se trouvait sous la surveillance discrète d’une de ses amies à Genève. Elles étaient toutes les deux hospitalisée pour un check-up, en attendant qu’ils viennent les chercher. Ça faisait six jours qu’Hugo avait quitté la France. Il lui restait encore quinze jours avant de reprendre le travail. Il était fou de joie à l’idée de revoir sa sœur et d’en apprendre plus sur son histoire. En moins d’une semaine, il avait participé au sauvetage de prisonniers en Pologne, levé une épée de Damoclès menaçant des centaines de personnes, permis le démantèlement d’une organisation mafieuse internationale, et repris contact avec son ami Frantz. Cette semaine riche, s’était également ouverte pour lui sur une seconde vie. Il avait traversé et retraversé l’Europe, et ce n’était pas fini. Il avait croisé et échangé avec des gens formidables, découvert un monde souterrain insoupçonné, découvert une jeune femme qui l’enchantait, et pour couronner l’ensemble, il allait retrouver Charline. En faisant ce rapide bilan, il s’apercevait qu’il avait vécu plus intensément que jamais, et accompli plus de chose en une semaine qu’au cours des dix dernières années. Il ressentait au plus profond de son être, qu’Anna et lui devenaient indissociables. Tous deux se tenaient par la main, en marchant. Anna silencieuse, semblait suivre le cours de ses pensées. Elle lui assura qu’elle ne le laisserait pas tomber. Ils étaient sur le même bateau et ils arriveraient ensemble à bon port. Un lien mystérieux semblait les unir, sans qu’ils puissent l’expliquer. Ils ne se connaissait que depuis si peu de temps, mais ils avaient le sentiment réciproque d’être les deux faces d’une même pièce. Ils se séparèrent de Frantz, et reprirent leur route immédiatement. La première étape, Göttingen, se trouvait sur leur route, ainsi que Danuta. Ensuite ils continueraient à Genève, pour Charline, puis retour sur Wolschheim pour voir les Schwartz et prendre des nouvelles de Félix. Ils rendraient le van à Günther et récupéreraient le Kuga d’Hugo, ainsi que leurs affaires à l’hôtel. Ils établiraient la suite de leur plan après. Pour l’instant, ils étaient partis pour mille cinq cents kilomètres, soit deux bons jours de voyage pour atteindre Genève. Ils n’envisageaient pas de longue halte sur l’itinéraire, si ce n’est quelques arrêts buffet et les pleins du véhicule. Ils arrivèrent à Göttingen en fin de journée, et se rendirent directement chez Anna à Rosdorf. Ils étaient épuisés et n’avaient rien manger de consistant depuis le casse-croute pris avec Frantz. Leurs estomacs criaient famine, et ils s’arrêtèrent prendre des sandwichs au kebab du coin de la rue. Ils décidèrent de passer la nuit dans l’appartement d’Anna, avant de reprendre la route de très bonne heure le lendemain matin. Ils s’écroulèrent face à face sur les sofas du salon, dévorant avec avidité les sandwichs et les frites, faisant glisser la nourriture avec un Mass de bière bien fraiche. Anna vint se lover contre Hugo, et lança RTL Plus, l’équivalent Allemand de Deezer sur son enceinte acoustique. Elle sélectionna « Human II Nature de Nightwitsh, un groupe finlandais très en vogue. Ils se laissèrent aller l’un contre l’autre, sans bouger, se laissant bercer par la musique de métal symphonique. Ils sirotaient leur bière, sans parler, sans bouger, échangeant juste de temps en temps des regards amoureux, puis le sommeil les embarqua, sans prévenir, comme ils étaient. Demain serait un autre jour.
Chapitre 17 : La libération de Danuta.
Ils se réveillèrent comme ils s’étaient endormis. Face à face dans les bras l’un de l’autre, avachis sur le sofa, la bouche pâteuse et la langue râpeuse, à cause du kébab et de la bière de la veille. Toujours vêtus de leurs vêtements sales, ils étaient hirsutes et sentaient la transpiration. Un véritable remède contre l’amour. L’ambiance était peu glamour mais leur arrachât un sourire amusé. La lumière pâle du jour commençait à filtrer à travers les rideaux occultants. Plus courageuse, Anna se leva et se dirigea vers sa chambre où elle récupéra des vêtements confortables et propres. Le passage par la salle de bains la transforma, et lui rendit toute sa fraicheur et son dynamisme. C’est une Anna toute guillerette et taquine qui en ressorti une demi-heure plus tard. Elle rejoignit Hugo, toujours en vrac sur le canapé. Tout en souriant franchement, elle lui désigna la salle de bains du menton en disant :
– Tu ressembles à un ours mal lécher, croisé avec un putois, ayant une haleine de poney. Va vite te doucher, tu sens le bouc. N’oublie pas de te laver les dents si tu veux un baiser. J’ai des brosses neuves dans l’armoire, au-dessus du lavabo. Désolé, pour le rasoir, il n’y en a qu’un pour femme et il est scrupuleusement réservé à mes jambes. Je n’ai pas non plus de vêtement à ta taille.
Puis elle s’activa dans le coin cuisine, organisant un petit déjeuner avec ce qu’elle avait dans les placards. Elle programma la cafetière et fit couler un café serré à l’ancienne. Elle était réfractaire aux dosettes et n’aimait que le café de jus de chaussette, comme disait sa mère. Elle sortit des viennoiseries du congélateur et les réchauffa au four micro-onde, diffusant une fragrance douce et chaude. Elle disposa sur la table des bols, des biscottes, du beurre et de la confiture, donnant le temps à Hugo de se préparer. En sortant de la salle de bains, celui-ci huma à plein poumon l’odeur des viennoiseries chaudes, mélangées aux effluves de café. La fatigue de la veille et les traces de l’inconfort de la nuit sur le sofa étaient gommées. Il était en pleine forme, le sourire aux lèvres, l’œil coquin. Il s’approcha d’Anna, l’enlaça et lui glissa à l’oreille :
– Pour le baiser, c’est maintenant, avant que la journée ne s’emballe et ne nous laisse aucun répit.
La jeune femme se colla contre lui, et ils échangèrent un langoureux baiser, tout en douceur. Hugo s’écarta doucement, en lui susurrant :
– La température monte, et elle n’est pas toute seule à monter. Si tu veux que nous poursuivions notre route, il faut bouger. Je suis navré.
Anna le regarda en riant, lui passant doucement la main sur la protubérance que son pantalon tentait vainement de dissimuler. Elle répliqua, le regard carnassier :
– Tu ne sais pas ce que tu perds. J’ai un appétit de lionne, et on est parti pour au moins vingt-quatre heure d’abstinence. Tant pis pour toi, Il te faudra attendre maintenant. Après un nouveau baiser torride, ils s’arrachèrent l’un à l’autre et déjeunèrent copieusement, ne sachant quand il pourrait prendre leur prochain repas ou profiter de leurs prochains ébats.
Danuta attendait à l’hôpital de Göttingen. Les médecins avaient retiré son implant et lui avait fait subir toute une batterie de tests. Elle était sous alimentés et déshydratée. Ils l’avaient placé sous perfusion pendant une journée. Maintenant, elle pouvait partir quand elle le souhaitait. Désormais elle était libre, mais ne savait pas trop quoi faire de cette nouvelle liberté. Jusqu’à présent, Hugo et Anna ne l’avaient aperçue que dissimulée derrière des vêtements trop amples, et des chapeaux trop bas. Ils la découvraient réellement, pour la première fois. C’était une belle jeune femme, vêtue d’une robe crayon vert bouteille, s’arrêtant à mi-cuisse. Elle était très légèrement maquillée, ses pommettes hautes étaient mises en valeur, ses lèvres teintées de rose pastel, et deux traits de liner sur les cils lui conférait un regard de biche aux abois. Ses cheveux châtain clair étaient relevés en une queue de cheval haute sur la nuque. De fines lunettes dorées encerclaient ses yeux noisette, qui renfermaient toute la détresse du monde. De la même taille qu’Anna elle était plus mince et filiforme, presque maigre. Un sourire triste et las ourlait délicatement ses lèvres. Elle avait une petite trentaine d’années, trainant derrière elle un vécu compliqué qui exsudait de toute sa silhouette. Elle s’était soumise aux interrogatoires policiers, détaillant son histoire depuis son enlèvement jusqu’à sa libération. Ils avaient consigné sa déposition, mais n’avaient montré aucune empathie. Ils n’avaient retenu que sa nationalité Polonaise et son absence de statut légal. On ne lui avait fait aucune proposition, ni sociale, ni pour assurer sa sécurité. Elle ne pouvait pas se projeter, elle n’avait aucun avenir immédiat. Elle n’existait toujours pas. Elle était considérée comme un dégât Co-latéral, dont on ne savait pas quoi faire. Jusqu’alors, elle vivait recluse dans une chambre sordide, au-dessus de la joaillerie Müller, c’était son chez elle, même si elle y était battue et subissait des contraintes quotidiennes. L’établissement avait été perquisitionné et saisie par la police. Du fait, elle n’avait plus accès à cette chambre mansardé, sans confort, qu’elle occupait jusqu’alors. Sa libération la jetait dans la rue sans papier et sans argent. Son seul bien était la robe qu’elle portait, et ses chaussures. Comme en France, beaucoup de droits étaient ouverts, dans tous les domaines, et pour tous les cas de figure. Mais voilà, comme en France il fallait remplir des conditions et biffer toutes les cases d’un listage long comme un jour sans fin. Il lui manquait malheureusement une ou deux cases pour accéder à une quelconque assistance. Elle passait comme beaucoup à travers un filet en forme d’entonnoir à l’envers. Un vague signalement avait été communiqué aux autorités polonaises, sans écho de leur part.
Elle réitéra à Hugo et à Anna, une nouvelle fois, son histoire mille fois contée aux flics. Elle avait été enlevée à Gdansk en Pologne, une dizaine d’années plus tôt. Elle n’avait alors que dix-neuf ans. Orpheline, elle vivait dans un foyer pour femme isolée dans la vieille ville. Un soir d’hiver, alors qu’elle rentrait du travail, sur les docs, un homme l’avait abordée lui demandant du feu. La nuit était d’une noirceur d’encre, et les lieux absolument déserts. Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Sans qu’elle s’y attende, il l’avait violemment frappée sur le visage, et chargée de force à l’arrière d’une fourgonnette, où il l’avait bâillonnée et ligotée. Elle avait repris connaissance entièrement nue, dans une baraque de chantier. À la suite des coups, elle avait un œil gonflé et fermé, et la lèvre inférieure éclatée. Elle se sentait poisseuse, collante du sang qui avait coulé sur elle, durant son inconscience. Elle entendait au loin le bruit du chantier maritime, et la sirène des bateaux quittant le port. Elle resta captive environ une semaine, elle ne pouvait se repérer dans le temps, vivant dans une obscurité totale, ayant pour seul confort un vulgaire seau de maçon pour ses besoins. Elle avait hurlé, et tambouriné sur les tôles de sa prison, se cassant les ongles et s’égratignant les mains. Personne n’était venu la secourir. Son agresseur passait la voir tous les jours ou tous les deux jours, elle ne pouvait être précise sur ce point. Il lui apportait un crouton de pain et de l’eau. Chaque visite étaient assorties de violences et de viols. Il la frappait et lui imposait des relations sexuelles, l’utilisant de toutes les façons possibles. Elle pensait qu’il la tuerait lorsqu’il en aurait fini avec elle. Elle n’avait plus aucun espoir. Un matin il revint accompagné par deux autres hommes. Sans lui adresser la parole, ils lui lièrent les mains dans le dos et la jetèrent dans la caisse d’une camionnette intégralement tôlée. Elle rejoignit quatre jeunes femmes, âgées de seize à vingt ans, et deux adolescents. Tous étaient entravés par des collier serflex. Ils portaient des traces de coup sur le corps et le visage. Les garçons étaient nus, ainsi que deux des filles. Ils portaient manifestement les stigmates de violents sévices sexuels, ayant laissé des traces sanglantes sur leurs appareils génitaux et leurs anus. Ils étaient sales et marqués par les coups. Après un long trajet d’une durée indéterminée, ou ils furent ballotés, se roulant les uns sur les autres, heurtant violemment les parois de la fourgonnette, ils furent jetés sur le quai d’un entrepôt en rase campagne. Guidés à coups de bâton électrique, comme du bétail, ils furent conduits et enfermés dans des cellules grillagées, réparties de part et d’autre d’un couloir. Ils avaient à leur disposition un simple évier en inox et des WC turc, avec du papier hygiénique, au fond de la cellule, sans aucune intimité. Leur possession était limitée à un gant de toilette et à une serviette en éponge, à une brosse à dent et à un demi-cube de savon brut. Pour tout vêtement ils portaient une blouse unisexe grise sans poche, qui descendait jusqu’aux genoux, variant en fonction de la taille de son utilisateur. les sous-vêtements étaient prohibés. Elle vécue ainsi pendant six mois, chaque jour apportait son lot de coups, d’humiliation et de viols. Elle parvint cependant à faire connaissance avec ses voisins de cellule. A gauche Félix, numéro huit cent quarante-cinq, et à droite Charline numéro huit cent quarante-sept. Elle ne put établir aucun autre contact avec les prisonniers. Les seuls choses qu’elle connaissait d’eux, c’étaient les cris et hurlement qu’ils poussaient lors des séances de torture quotidienne. Six mois de souffrance s’écoulèrent. Elle était brisée et détruite, quasiment lobotomisée. Ils lui implantèrent une puce GPS explosive dans la nuque, et lui tatouèrent un code barre avec son numéro d’identification, le : « 846 ». C’est comme ça que désormais on l’appellerait. Afin d’enfoncer le clou, et leur montrer les risques qu’ils encouraient, les gardes choisirent aléatoirement un détenu, qu’ils sortirent de sa cellule en le frappant et en l’aiguillonnant au bâton électrique. Ils le firent tomber d’un méchant croche pieds. Un des gardiens s’approcha de lui, et glissa son téléphone portable sur sa nuque pour scanner le code barre. Dans la foulée, les deux autres gardes le remirent sur pieds, le relevant en le tirant par les aisselles, lui donnant au passage de nombreux coups de poings et des claques retentissantes. Ils le laissèrent divaguer dans le couloir comme un zombi, durant une bonne minute, en se moquant de lui. Le premier gardien s’avança théâtralement au centre du couloir, tenant sont téléphone devant lui, de façon que tous les détenus le voient. Il appuya ostensiblement sur une touche. Un faible claquement perça le silence. Le prisonnier dans un spasme s’écroula, raide mort, la nuque déchiquetée. Le gardien tout sourire, se courba, saluant son public comme un acteur de théâtre après une macabre prestation. Ils évacuèrent le cadavre en ricanant, contents de leur petit effet, le trainant sur le sol par les pieds, laissant derrière eux une trace sanglante, qu’ils firent nettoyer par les autres détenus. Danuta reconnu dans le cadavre, un des adolescents arrivé en même temps qu’elle dans la fourgonnette. Elle ne connaissait même pas son nom. A partir du jour de l’implantation de la puce, les coups s’arrêtèrent et les viols s’espacèrent. On commença à leur fournir des sous-vêtements, des vêtements et les produits d’hygiène de base. Elle reprit petit à petit une apparence humaine. Les prisonniers commencèrent à quitter leurs geôles, le plus souvent seul, parfois à deux ou à trois, pour une destination inconnue, on ne les revoyait plus. Un jour ce fût son tour. Ils vinrent la chercher et la briefèrent longuement. Un homme en costume gris, escorté par deux vigiles armés, commença l’entretien. En préambule, il lui assénât froidement une gifle sur le visage, la blessant à la lèvre inférieure, provoquant une douleur cuisante et lui arrachant des larmes. Il expliqua qu’elle partait servir un nouveau maître en Allemagne. Il insista sur le fait qu’elle n’avait aucune existence. Elle ne serait ni salariée, ni libre, mais restait exclusivement le numéro huit cent quarante-six, jusqu’à la fin de ses jours. Il lui assura qu’au moindre faux pas, ils activeraient le détonateur pour la tuer. Elle devait obéir aveuglément, sans poser de question. Elle n’avait pas le choix. Une épée de Damoclès était suspendue au-dessus de sa tête. Puis vint l’énumération d’une série d’interdictions sous peine d’une mort immédiate et violente. Elle avait l’interdiction formelle de contacter qui que ce soit, de dévoiler le moindre détail sur sa captivité ou de dévier des itinéraires fixés par son nouveau maître. Elle devait rester parfaitement invisible. Il finit en lui disant qu’elle n’était qu’un produit commercial, et qu’elle avait été vendue à un nommé Gerhart Müller. Sa vie lui appartenait. Il pouvait l’utiliser à sa guise comme pute, tueur à gage ou tout autre selon sa volonté. Voilà maintenant dix ans qu’elle menait cette vie de servitude. C’est au détour d’une de ses missions qu’elle avait croisé Félix à Göttingen, lui-même revenait d’un recouvrement de dette musclé pour son maître. Ils avaient pu parler un peu. Il en allait de même lorsque Danuta s’était rendue à Sofia en Bulgarie, pour convoyer des bijoux volés et revenir avec une valise d’euros. Au retour elle avait accidentellement croisé Charline dans un train. Elles avaient échangé leur point de chute respectif. Charline avait parlé de son frère en Auvergne et lui avait confié la photo qu’elle gardait sur elle, comme si elle jetait une bouteille à la mer. Elle espérait que Danuta pourrait l’exploiter. Elle n’avait aucun répit et ne pouvait pas lancer d’alerte. La surveillance sur sa personne s’était accrue et elle sentait que sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Dans la discussion, elle avait confié que son kidnappeur était le photographe.
Danuta avait conservé cette photo, sous une lame du plancher de sa chambre, pendant quatre ou cinq ans. Elle ne connaissait pas Hugo, mais en avait fait son frère par procuration. Un jour que Müller venait de lui donner une correction, il lui fit savoir pour l’impressionner que « 845 » avait été exécuté. Sa puce avait été déclenchée. Il l’avait menacée de la même sanction. Elle avait reconnu ce numéro comme celui de son voisin de cellule. Plusieurs mois plus tard, par le plus grand des hasards, elle avait croisé « 845 », bien vivant à quelques pas de la joaillerie. Il surveillait les allées et venues autour de l’établissement, c’est là qu’il l’avait repérée. Il l’avait discrètement abordée, lui avait donné son prénom réel, Félix, et dit qu’il était libre. Il promit qu’il essaierait de l’aider, mais que ce n’était pas simple. Ils convinrent de se voir tous les deux ou trois jours de la même manière furtive, c’est lui qui l’aborderait sur son trajet. Elle avait réussi à lui passer la photo de Charline et d’Hugo, et lui avait demandé de le retrouver et de le contacter pour lui dire que sa sœur était toujours vivante, en Suisse. Ils s’étaient revus plusieurs fois, y compris le soir ou elle avait manqué sa filature d’Hugo et d’Anna, commanditée par Müller. Il l’avait d’ailleurs pistée dans cette filature, et avait fait le rapprochement avec le Hugo de la photo. Il demanda à Danuta si elle voulait bien faire quelque chose pour lui, mais que c’était très risqué. Elle accepta. Il lui redonna le cliché de Charline, au dos duquel des indications et coordonnées étaient inscrites et lui confia la mission de le leur remettre. C’est ce qu’elle fit lors du rendez-vous nocturne qu’elle avait provoqué. Le soir, au retour de son escapade, elle crut avoir été démasquée. La porte de sa chambre n’était pas encore totalement refermée qu’elle se réouvrit avec fracas. Gerhart Müller, brute avinée se dressait devant elle. Il bavait, écumait et hurlait comme un fou. Il la gifla hargneusement sur le visage, puis la repoussa avec force sur le lit. Il lui arracha ses vêtements, baissa d’un seul geste son pantalon et son slip, et la pénétra bestialement, assouvissant une tension sexuelle primaire, grognant comme un porc. Ce n’était pas la première fois qu’il agissait ainsi, cette fois, c’était la punition pour ne pas avoir été à la hauteur lors du piratage des données qu’elle devait récupérer à la bibliothèque. Cela faisait moins d’une semaine que ces faits s’étaient déroulés. Lors de son audition, les flics avaient consigné ces viols répétés et les violences subis depuis dix ans. Ils semblaient incrédules, dépassés par la gravité des actes commis, ils tournaient comme des guêpes folles dans un sabot, sans apporter de soutien à la victime. Danuta dans son cœur renfermait toute la haine du monde. Elle savait que si la justice ne s’occupait pas de Müller, elle le ferait elle-même, sans hésiter.
Anna mesurait le désarroi de Danuta. Elle proposa de lui prêter son appartement, le temps qu’elle accompagne Hugo chercher Charline à Genève. Dans tous les cas elle trouverait une solution pour l’aider. Hugo était d’accord, mais son esprit était déjà parti. Il avait hâte de retrouver Charline. Danuta, quant à elle ne savait pas quoi faire. Elle ne voulait pas rester seule et inactive. Finalement elle décida de les accompagner. Elle n’avait plus de famille en Pologne, et ne connaissait personne en Allemagne. Ses seuls amis étaient ces inconnus. Une heure plus tard, ils étaient tous les trois dans le van de Günther. Ils s’arrêtèrent à Rosdorf, le temps de trouver une tenue adéquate pour Danuta dans la garde-robe d’Anna. Un nouvel arrêt dans un super marché pour acheter des produits hygiéniques ainsi qu’un ou deux vêtements pour Hugo et ils prirent l’autoroute, direction Genève.
Chapitre 18 : La libération de Charline.
Ils avaient neuf heures de routes à parcourir et se relayaient régulièrement tous les trois, toutes les deux heures. Danuta participait à l’effort de guerre. L’ambiance tendue du départ s’allégeait. Hugo et Anna parlaient de leur vie professionnelle, et privée, racontant des histoires, apprenant à mieux se connaître. Ils partageaient sur leurs hobbies et leurs passions. Danuta introvertie, n’avait qu’une vie de misère à raconter, et c’était déjà fait. Elle écoutait, murée dans un mutisme impénétrable, fermée comme une huitre. Elle se décontractait pourtant, au fil des anecdotes cocasses de ses compagnons et des carricatures qu’ils brossaient de leurs connaissances professionnelles. Certains portraits lui arrachaient même un petit hoquet de rire. Ses références musicales à elle, dataient des années 2010. En ce temps-là, CHOPIN était toujours dans le TOP 10, très à la mode en Pologne. Le groupe Kasia Nosowska venait de sortir un album de reprises des années révolutionnaire de 1980. Les cinémas diffusaient « L’ombre de Staline » ; « Sous la ville » ou encore « Les révolté de l’île du diable ». Elle était à des années-lumière des programmations actuelles et des formations musicales en vogue. Cependant elle commençait à prendre plaisir à les écouter babiller. Elle était témoin des prémices d’une histoire d’amour, et ça l’amusait. Les discussions ralentissaient ou reprenaient de la vigueur, fluctuant en fonction de leur état de fatigue. Danuta s’intégrait petit à petit à leurs commérages. Elle leur apprit qu’elle parlait couramment le polonais, l’allemand, le français mais aussi l’anglais. Elle avait à la base un diplôme d’électromécanicienne, et avant de se faire enlever, elle travaillait sur le chantier naval de Gdansk. Elle avait nulle attache. Elle était terrorisée par son futur immédiat. Elle se sentait socialement morte, rayée du monde des vivant. Le couple la rassurait, lui promettant de ne pas l’abandonner. Hugo s’engagea en lui assurant qu’il entreprendrait les démarches nécessaires pour la remettre en selle, que ce soit en Allemagne, en Pologne ou en France. Ils comptaient également sur les Schwartz et les Gardiens pour les aider. Il y avait le cas Danuta, certes, mais il y avait un bon millier de personnes à aider et les structures étatiques, toujours auto-satisfaites, étaient trop souvent à la ramasse.
Ils arrivèrent à l’Hôpital universitaire de Genève, Rue Gabrielle-Perret-Gentil vers dix-neuf heures. L’établissement d’une propreté immaculée, brillait de tous ses feux, comme la piste d’atterrissage d’un aéroport international. Ils franchirent le sas d’entrée, un tambour rotatif géant, et se heurtèrent à une infirmière bougonne qui leur barrait le passage, tel un cerbère mythologique. Ses bajoues et son faciès aplatie, rougeaud, lui donnait un air de bouledogue prêt à mordre. Agressivement, elle leur refusa l’accès à Charline, prétextant qu’ils se présentaient en dehors des heures de visites légales. Elle se mit dans tous ses états lorsque Hugo insista, lui demandant la délivrance d’un bon d’autorisation de sortie pour sa sœur. Il était à bout d’argument devant ce monument d’indifférence, et il commençait à envisager sérieusement de lui donner une bourrade pour l’écarter du chemin, et d’enlever sa sœur avant de s’enfuir vers la France voisine de dix kilomètres à peine. Il s’expliquerait et assumerait quant ils seraient tous en sécurité. Anna, plus calme et tranchante, prit le leadership. Encore une fois, elle exhiba sa carte de presse, et la fourra sous le nez de l’infirmière. Elle menaça froidement son interlocutrice de rédiger un article sur les conditions inhumaines de rétention d’une victime d’enlèvement, ressortissante française de surcroît, en dehors de tout cadre sanitaire et juridique légal. L’infirmières se laissa fléchir devant autant de détermination et appela le responsable de la direction. Un petit homme ventru, ne portant qu’une couronne de cheveux gris sur un crâne chauve, âgé d’une soixantaine d’années se présenta. Il était vêtu d’une tenue d’intérieur luxueuse et arriva en fulminant, très en colère. La courtoisie devait l’avoir déserté depuis des années, car il interpella insolemment l’infirmière, la réprimandant pour l’avoir dérangé pour un problème qui était de son ressort. Puis, s’adressant à Hugo, il lui servi dédaigneusement la même histoire règlementaire de sortie impossible après dix-huit heures. Devançant la réaction épidermique de son ami, qui commençait à bouillir et avait le regard noir du toro s’apprêtant à foncer, Anna répéta son laïus d’articles salés à venir. Comme tout bon haut fonctionnaire qui se respecte devant ce type de menace pouvant engendrer une publicité négative, l’homme se dégonfla comme une baudruche, et fit marche arrière, faisant preuve d’une obséquiosité déconcertante. Il s’excusa servilement auprès du trio, expliquant avoir mal été renseigné. Il rédigea sur le champ un bulletin de sortie pour Charline, rabrouant vertement une nouvelle fois cette infirmière, incapable de communiquer les bonnes informations, et s’enfuit à toute jambe vers la douce chaleur ouatée de son appartement de fonction. Munis du précieux coupe fil, guidés par la pauvre infirmière désavouée, ils traversèrent l’hôpital silencieux, jusqu’à la chambre de Charline. La porte était entrouverte, et elle attendait prostrée, assise sur le lit que son frère vienne la chercher. Elle avait été avisée de sa venue par l’amie de Grëtta. En fait d’amie, plutôt une ombre que personne ne pouvait décrire ou nommée, fugace et discrète comme un fantôme. Ils y virent la pâte des Gardiens. Hugo franchit la porte en courant pour la rejoindre. Il n’en croyait pas ses yeux. Elle avait changé, mais pas tant que ça. Elle se leva et fit un pas pour le rejoindre. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant. Entre deux hoquets, ils se murmuraient qu’ils s’étaient manqués, qu’ils étaient heureux car ils pensaient ne jamais se revoir. Hugo lui dit qu’il la croyait morte. Anna et Danuta attendaient sur le pas de la porte, émues, les yeux remplis de larmes, n’osant pas bouger pour ne pas troubler ces retrouvailles. Avant de s’éclipser, l’infirmière bouledogue leur proposa de prendre tout leur temps, et de partir lorsqu’ils seraient prêts. Charline repéra Danuta dans l’entrebâillement de la porte, elle lâcha son frère et se précipita pour la prendre dans ses bras. Elle la regardait, interrogative. Danuta lui dit avec un sourire :
– Moi aussi je suis libre. C’est ta photo que j’ai fait passer à Félix, 845, qui était déjà libéré et qui a déclenché tout ça.
Charline lâcha Danuta en découvrant Anna. Elle se tourna face à elle, la regarda avec attention, pensant qu’elle faisait partie elle aussi des ex-captifs de l’aigle de l’ombre. Cependant, tout dans son attitude et sa tenue vestimentaire criait le contraire. Hugo la lui présenta, se collant à elle en l’enserrant par la taille. Charline n’ayant aucun effet personnel, ils décidèrent de partir sur le champ. Avant de quitter les lieux, Charline leur dit qu’ils avaient quelqu’un d’autre à emmener. Elle les conduisit jusqu’à la chambre voisine. Un enfant d’une douzaine d’années, maigre, cheveux rasés, portant des cicatrices récentes sur le crâne et les bras sommeillait. Il était d’origine malienne, et provenait de la même maison qu’elle. Ils avaient d’ailleurs été conduit ensemble à l’hôpital, dans la même ambulance. Pendant que des médecins retiraient l’implant de Charline, d’autres soignaient le petit pour des fissures anales et des lacérations infectées dans le dos, provoquées vraisemblablement par une cravache. Il avait été acheté par le même maître, et servait à ses jeux sexuels pervers. Fermement, Charline affirma qu’elle ne pouvait pas l’abandonner. En dix ans, elle avait vu se succéder cinq jeunes garçons, venant tous d’Afrique sub-saharienne. Ils avaient entre huit et dix ans lorsqu’ils arrivaient, et ne dépassaient pas douze ans avant de disparaître définitivement. Ce gamin n’avait ni famille, ni lieu où se réfugier. Depuis son arrivée, deux ans plus tôt, ils s’étaient mutuellement épaulés. Il embarrassait les autorités Suisse, plus que stricte au regard du droit sur l’immigration. L’enfant se réveilla sous les câlins de Charline. Il avait une bonne frimousse souriante, toute ronde, une petite stature et semblait peu bavard. Il portait un nom alambiqué, imprononçable pour des européens. Charline l’avait rebaptisé Yéyé, ce qui correspondait aux deux dernières syllabes de son prénom. Ce sobriqué fut adopté à l’unanimité. De toute façon, ils embarquaient illégalement un patient de plus, et n’avaient donc pas de temps pour mégotter sur un prénom. Ils l’entrainèrent avec eux, estimant que plus on était de fou, plus on avait de chance de rire. Ils retraversèrent l’hôpital en sens inverse, sans croiser leur infirmière bouledogue. Ils rejoignirent le van de Günther et sans s’attarder, prirent la direction d’Annemasse en France, à une quinzaine de kilomètres. Ils seraient chez eux en France dans un petit quart d’heure, et laisserait la partie diplomatique se décanter par des gens autrement plus compétents qu’eux. Ils pourraient se poser et établir un plan d’action pour la suite de leur aventure. En entrant dans l’agglomération, ils optèrent pour l’hôtel du centre, au cœur de la ville. Hugo réserva une chambre double et trois simples. La nuit tombait et ils étaient épuisés. Il commençait à faire froid, la bise s’engouffrait dans les ruelles étroites, les transperçant jusqu’à la moelle. Ils trouvèrent un petit restaurant à deux pas, place de la gare, qu’ils rallièrent à pied, ratatinés sur eux par ce froid polaire. Ils s’attablèrent lourdement autour d’une grande table ronde. Un grand feu brulait dans l’âtre d’une cheminée géante, les réchauffant doucement. Ils étaient seul dans le restaurant, ou papillonnait une gracieuse et discrète serveuse. Ils se laissèrent tenter par une fondue savoyarde aux morilles, arrosée par une bouteille de Gewurztraminer, à l’exception de Yéyé qui eut droit à un soda. Ils se régalèrent de ce plat typiquement savoyard, tout en écoutant Charline et Yéyé raconter leurs histoires. Charline avait vécu le même parcours que Danuta. Son maître ne la violait pas lui-même, c’était un pédophile exclusif. Cependant, il ne se privait pas pour la livrer à d’autres hommes ou à des femmes, en tous cas à de richissimes clients. C’était sa manière à lui d’accomplir de sympathiques gestes commerciaux. Il s’agissait de monsieur Keller François, président directeur général de la plus importante banque de Suisse, dont les plus grosses succursales étaient implantées à Berne, Zurich et Genève. Comme Danuta, Charline était remplie de haine, et ne le laisserait pas passer à travers les mailles du filet. Pour l’heure il était en garde à vue dans les locaux de la police cantonale de Genève. Afin de préserver son intégrité physique, il était préférable qu’il y reste le plus longtemps possible, Charline et Yéyé l’ayant déjà condamné à mourir dans d’atroces souffrance.
Yéyé, avait une tout autre histoire. Il faisait partie d’un groupe de migrants qui fuyaient l’Affrique. Lorsqu’il avait dix ans, accompagné par ses parents, ils avaient quitté le Mali sous les balles des milices russes de Wagner, des terroristes intégristes de Daesh, et d’un gouvernement vendu au plus offrant. Ils n’avaient rien, et avec le peu de rien qu’ils possédaient, ils avaient tenté l’aventure pour rejoindre la France, qui depuis l’Affrique semblait briller d’une aura de richesse et de bien-être. D’ailleurs tous partaient pour l’Europe, l’Eldorado pour des africains affamés et pourchassés. Il avait franchi la méditerranée à bord d’une grande barque à fond plat. En pleine mer, le passeur s’était débarrassé de ses parents, en les poussant vivant par-dessus bord, le confiant à un migrant, un Soudanais nommé Mahmoud. Dans l’indifférence générale, Il avait réservé le même sort à trois autres couples, remettant leurs progénitures à ce même individu. Arrivée à Lampedusa en Italie, il les avait vendus à la dirigeante d’une ONG, chargée d’accueillir les réfugiés. Elle avait fait son marché parmi les quatre ou cinq bateaux accostant journalièrement sur l’ile, s’attachant à ne prélever que des jeunes garçons sans parents. Elle avait jeté son dévolu sur dix enfants dont Yéyé, tous orphelins de fraiche date. Elle les avait faits évacuer discrètement le jour même, en direction du continent, à bord d’un yacht de plaisance. Dès le lendemain, elle les avait remis à son commanditaire, empochant au passage une somme conséquente d’Euros en espèces. C’est par cette filière que Yéyé avait abouti chez Keller, où son calvaire avait perduré jusqu’à sa libération.
Une question brûlait encore les lèvres d’Hugo. Elle concernait le photographe qui avait enlevé Charline. Impatient, il voulait embrayer sur l’étape suivante. Il souhaitait qu’elle lui explique ce qui c’était passé le jour de son enlèvement. Le cliché représentait Hugo, Charline et leurs copains, Arthur et Ethan. Ils posaient insouciant, au bord du gour de Tazenat. Celui qui prenait la photo était Gabin Fiola, l’amoureux fou de Charline. Elle leur raconta qu’il était devenu un peu trop entreprenant, et qu’elle l’avait remis à sa place ce qui l’avait vexé. Son petit groupe connaissait l’intérêt qu’elle portait à la légende du gour. Un jour Gabin était venu la voir, lui révélant certains secrets d’époque, et surtout, il se vanta de travailler pour l’aigle de l’ombre, comme homme à tout faire. Il avoua que cette entité avait survécu à la guerre, et qu’elle était active. Il avait à peine vingt ans, vantard et farfelus assorti d’une grande gueule, et faisait le beau auprès d’elle. Charline ne l’avait pas pris au sérieux. Elle s’était même un peu moquée de lui, et de sa façon de faire le paon, ce qui l’avait rendu furieux. Elle n’en avait parlé à personne, estimant qu’il faisait beaucoup de cinéma pour rien. Elle trouvait ses propos totalement aberrants. Cependant, très insistant, il lui promit de lui dévoiler d’autres secrets et de lui montrer les grottes nazies qu’il connaissait aux alentours. Intriguée, elle convint d’un rendez-vous avec lui sur les hauteurs du gour. Ne pressentant pas le danger, elle s’y rendit par pure curiosité. Il lui dévoila effectivement une grotte historique, mais ne lui laissa pas le temps d’y pénétrer. Il la poussa, la faisant chuter sur un sol caillouteux, et l’immobilisa. Un second personnage qu’elle n’avait pas vu arriver, et qu’elle ne pouvait identifier, vint à sa rescousse. Il lui plaqua un bâillon de chloroforme sur la bouche et le nez, l’emportant dans un sommeil profond et sans rêve. Elle ne reprit conscience que bien plus tard, alors qu’elle était bringuebalée, ligotée et bâillonnée dans la caisse nue d’une fourgonnette inconnue, sentant le chiffon huileux et la graisse de vidange. La suite était un copié-collé conforme à l’histoire de Danuta. Epuisés par toute ces émotions, ils rentrèrent à l’hôtel. Yéyé, Charline et Danuta filèrent dans leur chambre individuelle. Anna et Hugo rejoignirent la leur. Les cloches de l’église saint André venaient de marteler les douze coups de minuit. Malgré la fatigue, Anna vint se lover contre Hugo, en minaudant, le titillant comme une chatte, lui rappelant sa promesse du matin. Ils se retrouvèrent nus en un tour de mains, allongés sur le lit King Size, s’embrassant à pleine bouche, se caressant et faisant l’amour comme des morts de faims. Ils s’éteignirent tard dans la nuit, épuisés après leurs ébats et avoir bavardé à voix basse, entrecoupant leurs propos de baisers. Dans les chambres voisines, Danuta, Charline et Yéyé reçurent quelques échos sonores, mais la fatigue l’emporta, et ils se laissèrent porter dans les bras de Morphée, à l’exception de Charline qui resta éveillée toute la nuit, n’osant croire au bonheur de sa liberté retrouvée. Le petit jour s’était levée depuis un moment. Hugo et Anna avait remis le couvert, profitant de ce moment où l’urgence était derrière eux. Ils flânèrent un moment, puis rejoignirent les trois autres pour le petit déjeuner, encore humide de leur douche coquine.
Charline et Danuta les attendaient en bavardant, contente de se retrouver et d’être libre, ébauchant une réflexion sur leurs reconstructions. Charline vouait une confiance aveugle à son frère. Elle savait qu’il ferait tout pour elle et ses compagnons de galère. Yéyé, en les voyants arriver, ne put se retenir et dit en riant :
– J’ai entendu plein de souris cette nuit. Elles faisaient la fête. Il y en a qui couinaient et d’autres qui pleuraient. Il faudra se plaindre au chef de l’hôtel, pour qu’il mette des pièges.
Un fou rire communicatif emporta Danuta et Charline, faisant rosir les joues du couple prit en flagrant délit. Redevenant sérieux, Hugo s’adressa à eux en ces termes :
– Charline Danuta et Yéyé peuvent d’ores et déjà rejoindre notre maison familiale en Auvergne, et m’attendre. Il leur faudra être très discret, pour ne pas attirer l’attention avant que tout soit rentré dans l’ordre. Anna et moi devons retourner en Allemagne. Je dois récupérer ma voiture, et nous devons libérer notre chambre d’hôtel à Wolschheim. J’aimerais également faire le point avec Grëtta sur les rebondissements de cette affaire. Anna doit commencer à réfléchir pour rédiger son article et le remettre à son journal. Nous devons contacter Frantz, car il doit nous auditionner officiellement pour nous sortir des griffes de la justice. Il nous reste encore pas mal de boulot à accomplir, avant d’attaquer le sprint final pour résoudre le meurtre de Jessica, et l’enlèvement de Charline.
Charline, Danuta et Yéyé se regardèrent, puis Charline prit la parole au nom du trio :
– Okay mon frangin d’amour ! On vient de finir une partie du chemin et maintenant nous sommes libres. Nous choisissons de vous accompagner, si ça ne vous dérange pas. Nous voulons rester ensemble jusqu’au dénouement de cette affaire. Je pense pouvoir parler sans me tromper, au nom de mes deux amis. Tu viens de me retrouver et de me libérer, ne crois pas que tu vas te débarrasser de moi comme ça.
Yéyé rajouta sérieusement :
– Vous savez je n’ai plus de maison, et ils ont tué mes parents. Je suis comme Danuta, et Charline c’est ma grande sœur. Je veux rester avec vous et je des nulle part ailleurs où aller.
Avant de remonter en voiture, Hugo s’arrêta au kiosque pour acheter des journaux et des revues en français et en allemands. Il les distribua aux filles et à Yéyé, ainsi qu’un assortiment de bouteilles d’eau et de boîtes de biscuits pour patienter tout au long de la route. Ils repartirent directement dans la matinée à destination de Wolschheim, toujours en alternant les conducteurs.
Chapitre 19 : Nouveau départ.
Ils étaient repartis à dévorer l’asphalte de l’autoroute A31. Au bas mot une dizaine d’heures à se taper les fesses dans le van de Günther. Les quatre adultes se relayaient au volant, rendant le voyage ainsi plus confortable. Ils avaient collégialement pris le parti de tracer leur chemin essentiellement sur le sol Français. L’itinéraire était légèrement plus long, mais plus sure en cas de contrôle. Ils contournèrent Dijon, Nancy, Metz, sortant de l’autoroute à Kaiserlautern en Allemagne. Ils empruntèrent ensuite les petites routes bucoliques de Rhénanie-Palatinat, jusqu’à Wolschheim, où ils retrouvèrent aisément le Zum Ochsen, toujours très cubique, toujours très jaune. Hugo réserva trois nouvelles chambres individuelles pour les deux filles et Yéyé. L’urgence était derrière eux, et ils avaient le temps de voir venir. Ils souhaitaient passer une nuit tranquille, s’ils le pouvaient. Danuta avait relégué sa timidité au vestiaire au contact des autres, elle était plus ouverte, plus enjouée et c’est sur un mode blagueur qu’elle dit à Hugo en riant :
– Pas trop mal notre conduite à Charline et à moi, quand on sait que nous n’avons pas de permis de conduire. On aurait même pu faire conduire Yéyé, c’était tout droit sur l’autoroute !
Hugo se frappa le front en la regardant, interloqué. Il répliqua en râlant :
– Mais vous êtes complètement folles ? On ne doit pas se faire remarquer, imaginez le désastre si on avait été contrôlé lorsque l’une de vous deux conduisait.
La tête d’Hugo et sa sortie, arrachèrent un éclat de rire communicatif à Anna et Yéyé, qui les entrainèrent tous dans un fou rire incoercible. Leur tension nerveuse se relâchait, dans la bonne humeur. Charline regardait son frère avec tendresse, droit dans les yeux, elle lui prit la main et enchaina :
– Tu es bien mon frère, tu n’as pas changé d’un iota. Je suis si heureuse, ça fait du bien de te retrouver. C’est vrai tu es tellement rigoureux que tu aurais pu finir gendarme. Enfin rappelle-toi, je l’ai bien obtenu ce satané permis, au bout de la troisième fois. Tu t’es assez moqué de moi à l’époque. Mais imagine, ça fait dix ans que je suis rayée de la surface de la terre, et je pense que ce petit carton rose est devenu invalide aujourd’hui. En tous cas il est vrai que je ne peux pas prouver que je l’ai eu un jour. Pour ce qui est de Danuta, je pense qu’elle ne l’a jamais passé officiellement, mais sa conduite était parfaite. Je vote pour lui accorder ce permis, ce n’est semble-t-il plus une novice. Pour Yéyé on va attendre un peu.
Au milieu du rire enjoué de ses amis, Hugo répondit, usant des termes taquins qu’ils utilisaient lorsqu’ils étaient enfants :
– Te casse pas ma Bichette ! Tu as raison, j’ai bien fini gendarme, je le suis toujours d’ailleurs. Tu pourras le constater de tes propres yeux la semaine prochaine, lorsque j’aurai repris mon service et que je brillerai de mille feux dans mon habit de lumière. D’autre part, tu es toujours titulaire de ton permis, même si tu ne possèdes plus le carton rose, qui cela dit en passant, a été remplacé par un document de la taille d’une carte bancaire, et qui n’est plus rose.
Anna moqueuse, renchérit en prenant une grosse voix :
– J’ai hâte de te voir en habit de lumière, bichette ! Faisant redoublez de rire ses compagnons.
Battant en retraite devant la coalition hilare qui s’organisait face à lui, Hugo repris plus sérieusement :
– Si vous vous en sentez le courage, je vous propose d’aller immédiatement au chalet chez les Schwartz. Qui veut venir ? Ça sera rapide. On fait le point, on rend le Van à Gunther, on revient, on dort et on repart demain matin de bonne heure.
Charline et Yéyé ne connaissaient pas la famille Schwartz. Aiguillonnés par la curiosité, ils décidèrent de se joindre à Hugo Anna et Danuta.
Yéyé riait toujours, et ses éclats redoublaient à l’idée de la bonne blague qu’il allait sortir :
– Hugo, quand tu dis on dort, c’est tout le monde ? ou uniquement Charline Danuta et moi. Parce que quand il y a la fête des souris, j’ai un peu de mal à m’endormir.
Souriant à la blague de Yéyé, Hugo repris la parole.
– Allez, c’est parti, Je prends le van de Günther, et Anna conduira ma voiture. On va éviter les problèmes avec ces histoires de permis.
Ils se répartirent entre les deux véhicules, Charline avec son frère, Danuta et Yéyé avec Anna, et ils prirent la route en se suivant.
En arrivant, ils stationnèrent les véhicules à l’arrière du chalet, à couvert sous les pins et les mélèzes bordant la propriété. La nuit étendait son voile obscur au-dessus des taillis, absorbant la forêt dans un abîme ténébreux, accompagnant le hululement angoissant des chouettes et des grands ducs. De temps à autre le glapissement éraillé d’un renard brisait sporadiquement le silence, appelant l’obscurité avec insistance. La bise froide et mordante, entraînait les arbres dans une danse macabre, provoquant des murmures sinistres à travers les basses branches. Les Pas feutrés de la faune sauvage, froissant les aiguilles de pin, caressait le sol, glissait comme des fantômes sur la couche holorganique. Le premier quartier de lune éclairait chichement les lieux d’une lueur pâle, jouant avec de lourds nuages bas. Pas d’étoile. Un angoissant son et lumière se mettait en scène. Le chalet s’érigeait devant eux, tel un spectre désincarné. Seule une timide luciole vacillait derrière les rideaux de la fenêtre au rez-de-chaussée, signalant une présence humaine. Hugo releva son col, et ferma la fermeture éclair de son blouson en frissonnant. Tous s’emmitouflèrent dans leurs vêtements, grignotés par le froid et l’ambiance résolument terrifiante. Yéyé claquait des dents de froid, ou peut-être de peur, certainement un peu des deux à la fois. Danuta et Charline portaient des manteaux trop légers, elles grelottaient. Anna s’en fit l’observation, se promettant de remédier à ce problème dès le lendemain. En file indienne, ils atteignirent la porte. Frappant légèrement, sans attendre de réponse, Hugo l’ouvrit et ils s’engouffrèrent dans l’unique pièce, la fouillant des yeux à travers l’éclairage diffus.
Grëtta se tenait debout dans la cuisine, s’activant devant la cafetière. Sans se retourner, le regard rivé sur un petit écran plat elle leur dit :
– Je vous attendais. Vous en avez mis du temps ! Un café ? Un Thé ? Une soupe ?
Devant leur mimique interrogative, elle leur désigna un petit moniteur vidéo de la taille d’un téléphone portable, inséré entre deux pots sur un coin d’étagère devant elle.
– Je vous surveille depuis que vous vous êtes engagés pour monter au chalet. Une douzaine de caméras et des alarmes muettes sont disséminées sur la route, les chemins, autour et dans la maison, même les bois en sont équipés. Je suis alertée dès qu’un intrus de plus de cinquante kilos est en approche.
Grëtta saisi un grand plateau en plastique bariolé ovale. Elle y déposa une cafetière en porcelaine blanche, fumante, diffusant une délicieuse odeur de café frais. Une bouilloire sifflante vint la rejoindre, ainsi qu’un sucrier, un petit pot de lait, et une boite en céramique contenant des sachets de thé et de soupe lyophilisée. Telle une serveuse de l’Oktoberfest à Munich, Grëtta transporta et déposa le plateau sur la table de la cuisine. Elle fit un second voyage avec des assiettes de saucisses et de charcuterie pour le salé, du beurre, du pain, et pour le sucré, un énorme saladier de Plätzchen à la cannelle. Yéyé toujours transi de froid, regardait cette avalanche de nourriture les yeux brillants, l’eau à la bouche suintait aux commissures de ses lèvres au sourire épanoui. Il frétillait comme un Gardon au bout d’une ligne. Grëtta le remarqua et lui proposa de ne pas attendre. Sans se faire prier, il s’attaqua à une énorme tartine de beurre recouverte d’une épaisse tranche de jambon. Il l’avait englouti avant même qu’ils aient pris place autour de la table.
Grëtta, après deux ou trois formules conventionnelles d’accueil, entra dans le vif du sujet, souhaitant avoir un résumé de leurs aventures à partir de la clinique de Francfort sur l’Oder. Hugo et Anna exposèrent à tour de rôle ce qu’ils avaient vécu jusqu’aux libérations de Danuta, Charline, et Yéyé, soulignant le fait qu’ils n’avaient ni papier, ni existence légale. Yéyé insouciant, se sentait en sécurité. Il continuait à s’empiffrer sans relâche, avalant des tonnes de charcuterie et de gâteaux recouverts de confiture. Rassasié, collant de sucre et de graisse, il fila sur un des canapés, tira un plaid sur lui, et se laissa glisser dans un paradis de somnolente digestion. Danuta, puis Charline, retracèrent leur calvaire dans un silence religieux. Grëtta écoutait en hochant la tête, respectant le rythme haché des narratrices. Anna se tenait collée à Hugo en le tenant par la main, de temps à autre ils écrasaient une larme qui roulait sur leurs joues. Aucun d’entre eux ne pensait à manger, indifférent au mug de café et de thé fumant devant eux et aux odeurs alléchantes qui planaient au-dessus de la table.
Après les avoir écoutés sans les interrompre, Grëtta accusait le coup devant toute cette cruauté, laissant planer un lourd silence avant de reprendre la parole :
– Mon époux et mon fils sont actuellement à Bruxelles pour suivre l’approche des autorités européennes et leurs décisions vis-à-vis des victimes. Comme vous vous en êtes rendu compte, elles proviennent de tous les pays européens, et ont été revendues en Europe, mais dans des pays différents du lieu de leur enlèvement. Le Parlement européen essaie de mettre de l’ordre, et de synchroniser au moins les États membres. Il y a mille deux cent vingt-trois personnes vivantes, recensées, avec le fichier qu’Anna nous a remis. Je pense que nous sommes en dessous de la réalité, mais c’est une base de travail. Il faut leur rendre leur identité, leur statut social, et les réadapter à une vie normale. Pour Yéyé ce sera beaucoup plus difficile. Bien que mineur isolé, il est considéré comme migrant clandestin, et à ce titre, il doit être enregistré dans les bases du pays où il a été trouvé. Lorsqu’il atteindra sa majorité il va rencontrer des problèmes avec son pays d’accueil, qui va tenter de le refouler par tous les moyens. Il est en dehors du circuit des victimes pucées par l’aigle de l’ombre. Il a quitté la Suisse sans y être autorisé, ce qui a généré un monstrueux bazar entre les autorités diplomatiques Suisse et Française. Ils ont bien capté que c’est vous qui l’aviez emmené dans vos bagages en même temps que Charline. Il n’a pas été entendu par les policiers Helvétique, ce qui en a remis une couche sur leur grogne. Pour l’heure Yéyé est considéré comme un banal migrant clandestin, et non comme la victime de l’honnête et incorruptible banquier pédophile et esclavagiste Keller François, dixit le gouvernement Suisse. Il nous faudra trouver une solution alternative pour lui. Deux solutions sont envisageables. Il peut être placé dans un foyer, Français ou Allemand, voir rendu à la Suisse le cas échéant. Son avenir sera décidé par des fonctionnaires ayant un tableur Excel à la place du cœur, à plus ou moins longue échéance. Ma seconde proposition nécessite un engagement formel de votre part, car il s’appuiera sur un socle indéboulonnable, mais factice. L’un d’entre vous prend la responsabilité de le garder. Ce qui veut dire qu’il n’y aura pas de marche arrière possible. Seuls Hugo ou Anna peuvent prendre cette décision, car pour l’instant, nous n’avons pas réglé les cas de Charline et Danuta. De mon côté je régulariserai la situation en établissant des documents qui seront validez par un tribunal pour enfant, français ou allemand, et vous en attribuera la garde officielle, voire son adoption plénière si vous le souhaitez. Mes contacts peuvent me permettre cette option. Dans tous les cas, il faudra lui créer une fausse identité et un faux parcours. Pour vous les filles, dit-elle en s’adressant à Danuta et Charline, je peux vous établir de faux papiers provisoires, en attendant que votre situation soit rentrée dans l’ordre. Ça risque d’être un peu long pour Danuta, car la Pologne est une mauvaise élève de l’Europe et traine des pieds, mais Bruxelles les talonne et elle finira par réagir.
Comme à l’école, Danuta leva la main et demanda :
– On aura même des permis de conduire ?
Etonné par la maîtrise de leur interlocutrice, et surtout par l’impression de pouvoir qu’elle dégageait, Hugo et Anna se regardèrent, puis Hugo prit la parole :
– Je vis seul, et je suis gendarme. Ces deux états de fait cumulés risquent de rendre difficile l’accueil d’un enfant de douze ans chez moi. Je n’ai aucune expérience en la matière. Je pense que Charline sera bien là pour m’aider, mais le temps qu’elle reprenne ses marques risque de prendre du temps.
Anna le fixa droit dans les yeux et lui dit doucement :
– On ne se connait pas depuis très longtemps, mais on s’entend plutôt bien. Si tu le souhaites nous pouvons tenter l’aventure ensemble. Pour ma part, comme toi je suis célibataire. Mon travail de journaliste me permet de me déplacer à ma guise. J’ai la possibilité de travailler à distance via le net, surtout dans le domaine de l’investigation. Je peux conserver mon poste au der Spiegel, et je doublerais en travaillant en free-lance comme le faisait Jessica. Après, advienne ce que pourra, l’avenir n’est pas gravé, et ça nous permettra de laisser la situation se décanter.
Danuta et Charline ne se cantonnèrent pas à rester à l’écart. L’une et l’autre s’engageaient à aider Hugo pour élever et protéger Yéyé. La première assurait ne pas craindre de vivre en France, la seconde affirmait qu’elle le considérait comme un petit frère. Grëtta avait chaud au cœur de voir autant de dévouement et de grandeur d’âme. Elle leur affirma qu’ils pourraient également compter sur les Gardiens. Tout en discutant à bâton rompu, ils décidèrent que leur installation se ferait dans la maison familiale d’Hugo et Charline. C’était l’endroit le plus propice pour les accueillir, Hugo l’entretenait et s’y retranchait lors de ses repos et de ses permissions. Il s’agissait d’une vieille ferme bourgeoise, en pierres de Volvic, couverte de lauze en roches tullières et Sanadoire, bâtie en fin de dix-neuvième siècle, par un ancêtre de la famille. Elle était constituée par un corps de ferme sur deux étages, et d’une grande dépendance annexe, certainement une grange ou une étable à l’origine. L’ensemble était construit sur un éperon rocheux dans les Combrailles, juste au-dessus du village de Manzat, au lieu-dit du bec. Elle disposait de suffisamment de chambres pour accueillir tout le monde. Hugo l’avait reçu en héritage à la suite du décès de leurs parents, Charline avait déjà été enlevée et était toujours portée disparue. Il y avait également une cave et des sous pentes aménageables. Bien que ce soit le bout du monde, L’électricité y arrivait, ainsi que le réseau de fibre optique pour le téléphone. L’agglomération de Manzat se trouvait à une dizaine de minutes en voiture, ainsi qu’un collège pour Yéyé. Le cas du gamin étant réglé, Grëtta satisfaite changea de sujet.
– Voilà un souci pris en charge, je ne pensais pas trouver une solution aussi collégiale et rapide. Nous sommes donc d’accord sur votre futur commun immédiat. Il nous reste à régler les problèmes présents. Les témoignages de Danuta, Hugo et Anna doivent absolument et formellement être recueillis par la police. Pour cela Günther a déjà pris attache avec votre ami Frantz qui vous attend. Celui-ci a suivi la monté en puissance pour l’organisation de la chute de l’aigle de l’ombre, à travers vous, et se trouve à même de comprendre l’ensemble des tenants et des aboutissants. J’ai actionné mes contacts auprès du gouvernement fédéral, et j’ai obtenu sa nomination comme coordinateur et directeur des investigations sur le volet Allemand de cette affaire. Il porte la double casquette des ministères de l’intérieur et de la justice. Il est en relation directe avec les administrations correspondantes dans toute l’Europe. En France c’est l’Office Central de Lutte contre les Crimes contre l’Humanité qui a reçu cette charge. (L’OCLCH). C’est un des Offices centraux de la Gendarmerie Nationale. Normalement, Hugo, vous devriez être tranquille pour la suite de votre enquête. Sur ce plan, je crois que vous avez les prémices d’une piste. De mon côté, je peux vous affirmer que l’antenne de l’Aigle de l’ombre en France est dirigée par un haut fonctionnaire de la préfecture. Je ne l’ai pas encore identifié catégoriquement, mais dès que j’aurais la bonne information, je vous la communiquerai. Je pense que vous ferez d’une pierre deux coups, avec le meurtre de Jessica et l’enlèvement de Charline.
Chapitre 20 : Retour au chalet.
Grëtta poursuivi son laïus, leur disant que Frantz les attendait à Bonn le lendemain à quinze heures, pour enregistrer leurs auditions. D’ici leurs départs, elle leur aurait établi des pièces d’identité, ainsi que le permis de conduire souhaité par Danuta. Elle rédigerait également le document officiel pour la garde de Yéyé, qui sera transmis à un juge pour enfants Français, avec qui elle était en relation, pour validation officielle. Il sera signé par ce magistrat, et attendra sagement leurs retours à la maison.
Laissant Yéyé comaté sur le canapé, et le couple à table, elle pria Charline et Danuta de l’accompagner. Elles se rendirent dans l’angle d’où Grëtta était miraculeusement apparu à Hugo et Anna, lors de leur première visite. Sous l’escalier, une porte blindée se dressait, camouflée par un faux placard. Elles empruntèrent un escalier abrupt pour descendre dans une vaste salle, brillamment éclairée par des rangées de diodes électroluminescentes. Au centre, une large table supportait six unités informatiques qui ronronnaient comme des chats au coins d’un feu. Elles étaient cernées par des moniteurs, des claviers et des souris bien entendu. Sur le mur le plus éloigné au fond de la pièce, un écran géant recouvrait toute la surface. Le mur opposé supportait une mosaïque de moniteur plasma, sur lesquelles on distinguait la route d’accès au chalet, ainsi que, les sentiers, les sous-bois alentours et la pièce de vie dans laquelle leurs trois amis attendaient. Grëtta les entraina dans un angle encore plus lumineux. Un appareil photo, a trois objectifs, posé sur un trépied fixait un fond vert, devant lequel un tabouret semblait les attendre. Grëtta les fit assoir à tour de rôle, et les photographia. Les clichés furent directement enregistrés sur l’ordinateur qui était relié à l’appareil. Elle pianota quelques secondes sur le clavier, sollicitant des renseignements d’identité aux jeunes femmes, afin de s’approcher le plus possible de leur réalité. Les filles regardaient autour d’elles impressionnées. Elles avaient le sentiment de se trouver dans une base militaire secrète, ou plus exactement, dans un bloc médical aseptisé. Des consoles débordantes de moniteurs étaient installées dans tous les espaces disponibles. Des centaines de diodes clignotaient, donnant la réplique à des synoptiques qui scintillaient sur une symphonie de bips discrets. Des circonvolutions sinusoïdales se dessinaient sur des écrans d’oscilloscopes, comme des moniteurs d’hôpital surveillant le cœur blessé d’un monde en perdition.
Grëtta reprit la parole :
– Vous êtes dans un des quartiers généraux d’un ordre secret, nommé Les gardiens. Vos amis sont au courant de qui nous sommes. Notre vocation est de nous opposer aux agissements d’organisation, telle que celle de l’aigle de l’ombre. Je vous l’assure elles sont légion. Nous agissons dans l’ombre, sans aucune existence reconnue ou légale, a l’écart de toute politique et de tous gouvernement. Certaines présidences connaissent notre existence, mais nous ne sommes au service d’aucune en particulier. Les états sont bloqués par leurs procédures complexes, soumises à des politiciens qui ne parlent que la langue de bois. Généralement, ils ne font que protéger leurs propres intérêts. En ce qui nous concerne, Günther et moi avons totalement basculé dans l’ombre, lorsque Félix nous a été enlevé. Avant nous n’étions que des sympathisants et nous avons travaillé légalement pendant dix ans, pour le sortir de son piège, sans aucun résultat. Nous avons décidé de devenir les acteurs occultes pour le libérer, quitte à enfreindre une loi ou deux. D’où notre disparition de la scène publique. Officiellement Gunther et moi sommes en retrait de nos postes respectifs. Cependant, nous agissons toujours en usant de nos anciennes prérogatives, sans jamais apparaître. Nous avons des fonds propres, ce qui nous permet d’engager d’importants moyens en cas de besoins. Des subventions nous sont allouées par le parlement Européen de Strasbourg, qui est devenu tellement tentaculaire qu’il ne sait plus ce qu’il donne, ni à qui, ni pourquoi. Notre autre source de revenus, la plus importante, ce sont les prises de guerre. Nous siphonnons les organisations mafieuses ou terroristes, en détournant les avoirs, argent, immobilier et tout ce qui est monnayable, sauf ce qui est prohibé. Voilà, vous savez qui nous sommes, et vous comprenez pour quelle raison vous ne devez jamais parler de nous.
Tous trois remontèrent rejoindre Anna et Hugo, qui s’étaient assoupis l’un contre l’autre sur le second divan. Après une séance d’adieux et quelques effusions, ils s’entassèrent tous les cinq dans le Kuga d’Hugo. Ils avaient noté le numéro de téléphone et l’adresse électronique de Grëtta, avec qui ils resteraient en relation. Elle promit toute l’aide et l’assistance possible, et laissait la porte ouverte, s’ils souhaitaient rejoindre les gardiens.
Ils arrivèrent à l’hôtel à deux heures du matin. Hugo porta Yéyé qui dormait comme un bienheureux. Le gosse était léger comme une plume. Il l’allongea sur son lit, et Anna le recouvrit d’une épaisse couette. Danuta et Charline fourbues, allèrent se coucher sans discuter, elles s’endormirent sans tarder. Hugo et Anna les suivirent de près. Ils avaient en tête leur nouveau statut de parents, alors qu’une semaine avant ils ne se connaissaient pas. Ils n’en étaient pas traumatisés pour autant. Ils s’aimaient de fraiche date, certes, mais ils avaient pris un engagement vis-à-vis de Yéyé. Ils étaient conscients que cette décision chamboulerait leurs existences, qu’ils poursuivent ou non l’aventure ensemble. En attendant ils étaient nus dans le même lit, et profitaient pleinement du moment de plaisir que la vie leur offrait. Ils évacuaient leurs tensions en échangeant des gestes tendres, et des paroles a peines formulées dans un murmure câlin. La main d’Hugo courait d’elles même sur la poitrine tendue de Charline. Ses doigts suivaient le galbe de ses courbes délicates, agaçant doucement ses pointes érigées. Elle avait des petits seins, doux et fermes, en forme de pomme, fièrement dressés. Le couple était épuisé, bercé par cette douce quiétude. Ils se laissèrent gagner par la torpeur, blottis l’un contre l’autre, interrompant le flot des mots et des caresses, basculant vers un néant de béatitude.
Le lendemain matin, ils se retrouvèrent au bar de l’hôtel. Ils avaient dormi comme des masses, et semblaient bien reposés. Yéyé leur dit tout de go :
– Je n’ai pas entendu la dance des souris cette nuit. J’étais trop fatigué. Je ne me souviens même pas être aller dans mon lit.
– C’est normal, lui répondit Anna en riant, tu as tellement mangé que tu t’es endormi. Tu étais tellement gros et rond qu’on t’a fait rouler comme un ballon jusqu’à ta chambre. En plus tu n’as pas pu entendre les souris, parce que tu étais tellement rempli qu’il y avait des saucisses qui te sortaient par les oreilles.
Yéyé repris :
– Oui d’accord, mais si j’ai autant manger que tu le dis hier soir, pourquoi j’ai encore faim ce matin, je mangerais un buffle à moi tout seul.
Ils s’attablèrent devant un pantagruélique petit déjeuner à l’Allemande, avec saucisses, tartines, jus d’orange et café. Yéyé engloutit au passage une demi-douzaine de viennoiseries supplémentaires, qui trainaient sur une desserte, et qui n’étaient à personne. Hugo le regardait en souriant et dit :
– Mais on ne va pas pouvoir le nourrir ce gosse, il va nous ruiner. Il est taillé come une ablette, et il mange comme un silure. En plus, il va falloir qu’il élimine tout ça, je vais devoir faire livrer le papier hygiénique par palette entière, et le mettre au sport.
Anna capta le mot sport, et rebondit aussitôt s’adressant à Hugo :
– En parlant de ça Bichette, ça fait à peine une petite semaine que je te connais, et le sport est sorti de ma vie. Je ne suis pas allée courir une seule fois, et n’ai même pas croisé une salle de fitness. J’espère que tu es un peu sportif, parce que c’est moi qui vais t’y mettre. Footing-vélo-piscine le triathlon du flémard.
Danuta et Charline se moquèrent gentiment de lui, lui faisant remarquer qu’il aurait du mal à chambrer Yéyé. Trois lionnes étaient prêtes à lui tomber dessus au moindre faux pas, pour protéger le petit. Ils se séparèrent pour rejoindre leurs chambres, se donnant rendez-vous une demi-heure plus tard pour partir à Bonn. Hugo et Anna en profitèrent pour faire un petit câlin rapide, sur le lit, sans préliminaires, emportés par leur fougue et leurs désirs, à la hussarde. Puis ils se précipitèrent dans la salle de bains pour des ablutions éclairs, et un brossage de dents, tout en riant de leur folie. Ils jetèrent en vrac dans leurs sacs les quelques affaires qu’ils avaient amenés, ainsi que l’ordinateur portable d’Anna. Hugo repensa à son téléphone mobile qu’il avait laissé chez elle à Rosdorf. Il faudra bien qu’il passe le récupérer pour vérifier sa messagerie. Ils descendirent avec dix minutes de retard, sous les quolibets de Yéyé, et les regards moqueurs de sa sœur et Danuta. Maugréant entre ses dents, Hugo leur dit :
– Ils faudra bien vous y faire, si on habite tous sous le même toit. Provoquant l’hilarité de tout le monde, y compris d’Anna. Juste avant de partir, l’hôtesse d’accueil leur apporta une enveloppe, leur spécifiant que c’était une inconnue qui l’avait déposée à l’attention de Danuta et Charline. A l’intérieur ils découvrirent les papiers d’identités, et les permis de conduire pour les deux jeunes femmes. Une chose était sûre, c’est que Grëtta était plus qu’opérationnelle.
Ils se tassèrent dans le SUV d’Hugo. Ils n’avaient que deux cents petits kilomètres à couvrir, une promenade de santé. Ils seraient à l’heure pour rencontrer Frantz. Anna pris le volant d’autorité, laissant Hugo se débattre avec l’itinéraire à suivre. Yéyé à l’arrière, avait entrainé les filles dans un jeux dont Hugo ne comprit aucune des règles. Les trois riaient, ils chantaient par moment des refrains qu’il ne connaissait pas non plus. Il était conscient qu’il n’aurait jamais pu gérer seul cet enfant. Trop militaire, trop impliqué dans son métier, complètement absorbé depuis des années par le sérieux de son travail. Il s’était oublié en route. Une semaine avant, il avait quitté l’Auvergne sans attache. Il y revenait avec une femme, un gosse et toute une famille. De quoi perturber le plus équilibré des hommes, mais il était heureux. La cerise sur le gâteau sera l’arrestation de l’ordure ayant kidnappé sa sœur, et de démasquer la vipère tapit au sein de la préfecture. Il portera ainsi, un coup vicieux à sa capitaine qui tombera de haut. Il amènera sur un plateau la tête de l’assassin de Jessica aux magistrats, qui auront toutes les cartes en mains pour le faire condamner. Il fantasmait sur ses objectifs, lorsqu’Anna l’interrompit dans ses songes :
– Dit donc mon gros lapin, c’est bien beau de rêver, j’espère que c’est de moi d’ailleurs, mais ça serait pas mal si tu me guidais un peu maintenant. Nous arrivons à Bonn, et je ne connais pas du tout cette ville. Nous avons deux heures d’avance sur l’horaire de notre rendez-vous. Nous aurons le temps de réalimenter notre petit glouton s’il est en manque, je ne voudrai pas prendre le risque qu’il nous fasse une crise d’hypoglycémie.
Complice, ils se regardèrent et s’esclaffèrent, surprenant les passagers arrière qui ne comprirent pas les raisons de cette soudaine bonne humeur.
Hugo, tout en riant, s’afféra au réglage du GPS. Il indiqua l’itinéraire à Anna qui les amena à bon port. Elle gara le SUV sur le parking devant le musée BEETHOVEN. Le commissariat ou ils devaient rencontrer Frantz se trouvait à cinquante mètres, en bordure du Rhin. Cette ville recensait trois cent trente mille habitants. Elle avait été la capitale de la RDA à l’époque où les deux Allemagnes était séparées. Elle s’étalait de part et d’autre du fleuve, abritant le fameux palais Popp Elsdorf, musée minéralogique de renom. Fervent minéralogiste, Hugo était frustré de ne pas avoir le temps de le visiter. Ils achetèrent des sandwichs et des bouteilles d’eau, dans un kiosque bordant le fleuve, et se restaurèrent assis sur des bancs en bordure du coure d’eau. Yéyé, courait, sautait et se dépensait sans compter comme un gamin de son âge, jouant au foot avec une boite de soda vide. A quinze heures, ils gagnèrent le commissariat, où ils furent accueillis chaleureusement par Frantz. Les deux hommes se serrèrent vigoureusement la main. Ils furent répartis auprès de quatre enquêteurs chargés de les auditionnés. Frantz, parlant français, auditionna Hugo. Chacun narra son histoire qui fut sérieusement consignée. Après trois bonnes heures d’audition complètes et précises, ils les émargèrent content que cet exercice soit derrière eux. Aucun d’eux ne mentionna les gardiens. Les flics étaient pâles devant tant de cruauté infligée à des humains. Hugo et Anna furent appelés pour lire et parapher la déposition de Yéyé, en tant que représentant légaux. L’enfant avait donné son nom réel qui était imprononçable. Le policier avait bataillé pour l’écrire correctement et avait mis un point d’honneur à y parvenir. Cependant, comme les autres, il l’appelait Yéyé. C’est très ému qu’il avait dit au revoir au jeune garçon, son histoire sordide l’avait profondément touché, et il souhaitait tous les malheurs du monde à l’infâme banquier Keller François.
Frantz et Hugo se séparèrent à nouveau, se promettant de rester en contact pour partager les rebondissements de cette histoire. Frantz s’engagea à le prévenir lorsque Jonas Schneider tomberait. Avant qu’ils ne repartent, Il leur indiqua que Müller Gerhart avait été retrouvé pendu dans son établissement. Il avait été énucléé et castré, une bouteille de soda enfoncé dans le rectum. Cette nouvelle ravit Danuta, regrettant de ne pas avoir pu y procéder elle-même.
Un bref conciliabule décida de leur prochain objectif. Ils décidèrent de se rendre à Göttingen. Anna devait rendre des comptes à son journal le Der spiegel. Elle voulait remettre l’article rédigé par Jessica et un article qu’elle-même avait écrit. Elle proposerait aussi à son journal, l’exclusivité sur les péripéties de la destruction du centre de rééducation de Treblinka, et de la libération des prisonniers, photos à l’appui. Elle proposerait aussi la rédaction d’un livre documenté, sur l’histoire de l’aigle de l’ombre.
Chapitre 21 : Retour à Göttingen.
Après quatre heures d’une route fade et monotone, ils arrivèrent chez Anna, pensant se restaurer et se reposer. Qu’elle ne fût pas leur surprise en découvrant que la porte de son appartement avait été fracturée. Le logement avait été vandalisé. Une vision apocalyptique se présentait à eux. Tout était sans-dessus dessous. Les cadres arrachés des murs, étaient brisés sur le sol, les canapés éventrés et retournés. Les portes de placard et les tiroirs étaient ouverts et leurs contenus éparpillés. Le dressing était entièrement vidé, les vêtements et les chaussures répandus sur la moquette comme de vulgaires chiffons. Les livres de sa bibliothèque jonchaient le parquet du salon, déchirés pour certain, et un amas de papier épars saupoudraient l’ensemble. A l’épicentre de ce cataclysme, trônait le téléviseur à écran plasma, complètement explosé par un coup asséné au milieu. Anna fouillant au milieu de ce fatras, retrouva leurs téléphones, éclatés sur le sol jonché de débris de bibelots, et de meubles brisés. Un cyclone n’aurait pas fait plus de ravage. Le mur blanc de la salle à manger était tagué d’un énorme symbole noir, représentant un aigle, les ailes déployées, souligné par une multitude de svastikas. La signature des auteurs. Anna inquiète fonça dans la salle de bains. Le miroir au-dessus du lavabo était étoilé par un impact violent, renvoyant une image caléidoscopique, mais il était resté fixé sur son support, vissé au mur. Usant de mille précautions pour ne pas se couper, et avec l’aide d’Hugo, elle le fit coulisser sur ses glissières et le déposât sur l’évier. Dissimulé derrière la glace, une cache rectangulaire d’une quinzaine de centimètres sur dix avait été aménagée, par le retrait d’une brique. La planque contenait un disque dur externe, la clé USB bleue, le bristol manuscrit et la chevalière ornée d’un Aigle provenant du coffre de Jessica. Hormis le disque dur qui était à elle, et contenait le fruit de ses propres investigations, il s’agissait des éléments que Jessica lui avait laissés en héritage. Heureusement, les malfaiteurs n’avaient pas mis la main dessus. En tous cas Anna avait eu la sagesse de transférer tous les fichiers de Jessica sur son cloud professionnel sécurisé, limitant la casse s’ils avaient trouvé la clé. Elle appela la Polizei. Lorsque les policiers arrivèrent, elle se référât aussitôt à l’enquête de Frantz pour expliquer la situation, et les raisons du cambriolage. Les agents, hiérarchiquement sensibilisés à cette affaire, prirent la situation au sérieux. Ils procédèrent à toutes les constatations, et aux prélèvements techniques d’usage. Très professionnels, ils proposèrent à Anna une sécurisation des lieux ainsi qu’une protection physique, le temps qu’elle prenne ses dispositions. Anna accepta les mesures de surveillance autour de son appartement, le temps que ses amis y resteraient, mais déclina la présence d’un garde du corps attaché à sa personne. Elle voulait rester libre de ses mouvements. Elle laisserait Charline, Danuta et Yéyé, dans le logement, le temps qu’elle règle ses activités professionnelles au journal. Elle prit quelques photos pour les joindre à son article, reprenant la devise d’un grand hebdomadaire français : « Le poids des mots, le choc des photos ». Elle invita Hugo à l’accompagner. Il serait son Kevin Costner dans le rôle du body-garde chargé de sa sécurité. C’était un beau bébé de presque deux mètres, et son allure en découragerait plus d’un. Il s’empressa d’accepter, pour rester avec sa belle. Ils abandonnèrent le trio d’amis, chargé de la gestion du serrurier alerté en urgence. Il devait arriver d’un moment à l’autre. Ils procéderaient également au nettoyage sommaire de l’appartement, se débarrassant de ce qui était irrécupérable. Anna n’était pas matérialiste, et avait déjà fait son deuil de ce qui avait été son chez elle. Le concierge avait été alerté de la situation, et il était venu proposer son aide. Anna restait préoccupée. Elle devait faire le point avec son rédacteur en chef, et lui proposer l’article de Jessica. Elle rédigerait le sien sur les conditions de libération des otages à Treblinka, et proposerait l’écriture d’un livre racontant toute l’histoire, nommant les principaux protagonistes, ainsi que les lieux impliqués. Jonas Schneider serait sa cible principale. Elle pouvait même envisager un livre sur ce personnage, sorti des entrailles puantes de l’histoire. Ils prirent la direction de Göttingen, à bord du Kuga d’Hugo. Ils avaient la sensation d’avoir quitté la ville depuis des décennies, alors qu’il y avait à peine une semaine. Ils avaient le sentiment de s’être toujours connu. Ils étaient en parfaite adéquation et leurs pensées voguaient à l’unissons. Ils ne voulaient pas que ça s’interrompe. Hugo conduisait silencieux et concentré. Anna tournée de trois quart face à lui, observait son profil avec tendresse, le détaillant, scrutant les moindres détails de son visage. Elle nota la petite cicatrice traversant son sourcil droit. Elle voyait ses yeux naviguer rapidement entre ses rétroviseurs et la route. Son héro en pleine action. Bien qu’ils arrivassent au journal sans encombre, Hugo avait la sensation d’avoir été filé. Non pas par un véhicule, mais par deux. Il avait remarqué dans leur sillage, la présence d’un combi Volkswagen beige, transportant deux personnes à l’avant. Beaucoup plus loin, et par intermittence, il avait également remarqué un Mercedes Vito vert bouteille aux vitres fumées, plus discret. Stationnant son Kuga sur une place du parking devant le journal, il remarqua le Combi s’arrêter au bout de la rue. Il le montra discrètement à Anna. Le Vito quant à lui n’était plus dans le paysage. Ils pressèrent le pas jusqu’à l’entrée à tambour du journal. Anna présenta son badge à la borne implantée devant le portique, puis se dirigea vers l’hôtesse d’accueil assise derrière son bureau, protégeant l’accès au couloir desservant le bâtiment. Elle se saluèrent en se faisant la bise et s’appelant par leur prénom. Anna lui demanda d’établir un badge visiteur pour son compagnon. La démarche effectuée, elle conduisit Hugo à travers une succession de couloirs, aboutissant à un énorme open-space délimité par une paroi vitrée. Anna fit patienter Hugo derrière la vitre et entra dans le saint des saints, la salle de rédaction, interdite à toute personne étrangère au service. Elle traversa les divisions de la pièce, elles-mêmes partagées par des blocs bien distincts. Elle entra dans un espace, ou un homme en bras de chemise était attablé devant une pile de documents et un ordinateur. Elle s’entretint quelques minutes avec lui. Il l’écoutait sans l’interrompre, hochant la tête de temps à autre en signe d’approbation. Puis, se relevant, il balaya des yeux le couloir vitrés encerclant l’open-space, où il aperçut Hugo. Il lui fit signe de poursuive dans la coursive, afin de les rejoindre sur le côté opposé, où ils se retrouvèrent tous les trois. Anna présenta Kurt Herman, son rédacteur en chef à Hugo. Elle fit de même en retour et présenta Hugo à Kurt, comme étant son petit ami, précisant qu’ils allaient s’établir ensemble en France. Kurt les invita à entrer dans une pièce fermée, dénuée de toute décoration, juste meublée par une table de réunion ovale. Ils s’assirent dans des fauteuils arts-déco, beaux, mais définitivement inconfortables. L’échange se déroula en allemand, entre Anna et son chef. Hugo n’y comprenait rien, si ce n’est les Jawohl avec lequel l’interlocuteur d’Anna ponctuait les phrases de celle-ci. Il était tout sourire et semblait fermement intéressé par les propositions de la journaliste. Dans ce qui sembla être à Hugo une seconde partie, il le voyait grimacer quelques fois, interrompant parfois son interlocutrice en proférant des : « Nein es ist nicht gut ». Il y avait visiblement des points d’achoppement, mais Anna ne s’en laissait pas conter, et revenait systématiquement à la charge. Finalement ils semblèrent trouver un compromis satisfaisant. Anna lui remis la clé contenant l’article de Jessica, ainsi que la chevalière en or rhodié assorti de l’aigle énucléé en platine. Kurt examina le texte contenu dans le support USB, puis il appela un assistant, lui confia la clé et l’envoya en salle de rédaction pour que le texte soit relu, corrigé et transmis aux rotatives pour impression. Il avait déjà son idée pour la mise en page. Kurt parti déposer la bague dans le coffre du journal, et revint avec un ordinateur portable pour qu’Anna rédige l’article qu’elle avait en tête. Il espérait bien pouvoir mettre les deux articles en kiosque dès le lendemain matin. Laissant Anna à sa rédaction, il invita Hugo à la cafétéria du journal pour lui offrir un verre. Il s’adressa à lui dans un français haché, fortement imprégné de son accent germanique, presque caricatural, rappelant à Hugo cette vieille série américaine, Papa Schultz :
– Fous saller bartir afec nodré bétite fraulein. C’est une chournaliste de grosse talent, mais elle être têtue comme fieille mûle. Che feut pas quelle guitte meine chournal, che la carde, elle sera touchours la pien fenue dans der spiegel. Elle écrira pour moi tepuis Frankreich. Achtung ! Fous defoir faire très attention à elle. C’est mein bétite princesse. Che serais très colère si fous pas la protéger. Che fous donne doute ma félicitations bétit feinard. Sie ist eine tolle frau.
Sur ces entrefaites Anna franchit la porte de la cafétéria, Hugo qui n’avait pas compris la dernière phrase, se retourna vers elle lui demandant la traduction. Anna la lui fit en riant :
– Il a dit que j’étais une femme formidable. Surtout ne le croit pas, ça fait des années qu’il essaie de me caser.
La jeune femme rendit l’ordinateur à Kurt en lui disant que l’article était écrit, et que ce n’était qu’un début. D’autre se succéderaient, car elle en avait plein la tête. Anna embrassa son rédacteur en chef pour lui dire au revoir, et les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de mains. Le couple quitta les lieux, mais avant de partir Anna appela la Police pour signaler qu’ils étaient suivis. Elle donna le signalement du combi au planton, qui lui recommanda d’être prudente et de laisser son téléphone ouvert pour qu’il puisse la géolocaliser aisément en cas de besoin. Il promit d’envoyer une patrouille sur leur itinéraire de retour, pour intercepter les suiveurs. Ils reprirent la route pour rentrer à Rosdorf. Anna appela Danuta avec son téléphone jetable pour vérifier que tout allait bien. Une patrouille de deux policiers faisait le pieds de grue en bas de l’immeuble. Le concierge leur avait donné un bon coup de mains, et le nettoyage de l’appartement était en bonne voie. Il faut reconnaitre qu’il n’était pas très grand, et le déblaiement avait été rapide. Ils roulaient depuis plusieurs minutes, lorsqu’Hugo remarqua que le combi se rapprochait dangereusement. Il accéléra et s’engagea dans des rues traversières qu’il ne connaissait pas, en vue d’échapper à leurs poursuivants. Sans savoir où ils allaient, ils débouchèrent dans une vieille zone industrielle, plus ou moins désaffectée. Ils entrèrent dans un secteur ou des entrepôts en ruine, succédait à des bâtiments vétustes et déserts. Des terrains vagues étaient encadrés par des trottoirs herbeux, et les carrefours étaient dépourvus de signalisation. Ils se trouvaient dans une vaste plaine ou rien ne pouvait leur servir d’abri. Hugo regrettait se choix d’itinéraire fort peu judicieux. Un Kangoo, circulant à vive allure dans une rue transversale, vint se planter en travers au milieu de la chaussée, à une cinquantaine de mètres devant eux, l’obligeant à freiner violemment. Le combi avait gagné du terrain et venait le prendre en étaux, arrivant derrière lui. Toutes voies de repli étaient coupées. Six hommes armés jusqu’aux dents, furent vomis par les deux véhicules, pointant des armes de poing dans leur direction tout en avançant vers eux. Hugo n’avait plus le SIG Sauer, qui était resté avec Günther. Il s’apprêtait à démarrer pour foncer dans le tas, et demanda à Anna de s’allonger sur le sol à l’arrière de leur véhicule. Alors qu’elle enjambait les sièges avant pour se glisser entre les banquettes, le Mercedes Vito qu’Hugo avait précédemment repéré, déboula à grand renfort de craquement de pignons, et de crissement de pneumatiques qui dérapait sur le bitume. A peine l’avait-il vu arrivé que le staccato caractéristique d’armes automatiques claquait à leurs oreilles. Quatre hommes, vêtus de noir, cagoulés, et armés de kalachnikovs étaient descendu du Vito et fonçaient sur leurs agresseurs en courant, lâchant de brèves rafales, faisant place nette en un temps records. Puis ils se replièrent comme des diables, grimpant dans le Vito où un chauffeur se tenait prêt à démarrer. Ils s’enfuirent, terminant le travail en lâchant des rafales sur le combi et le Kangoo, afin d’éliminer ceux qui se trouvaient encore à l’intérieur. Le bilan s’emblait simple, quatre corps inertes semblaient réduit à l’état de cadavre, deux autres geignaient en remuant à peine, baignant dans leur sang. En tous cas, tous semblaient hors d’état de nuire. Si le combi et le Kangoo avait encore eu des occupants, Hugo ne donnait pas cher de leurs peaux. Les deux véhicules étaient quasiment découpés par les balles à hauteur des portières. Hugo et Anna était choqué par la rapidité du raid, moins de vingt secondes. Anna tenait la police informée en direct avec son téléphone resté ouvert. Ils entendaient au loin le hululement des sirènes qui s’approchaient. Ils attendirent sur place l’arrivée d’une escouade de policiers qui sécurisèrent les lieux avec des rubalises, avant l’arrivée d’enquêteurs, tout d’abord de la Landespolizeï, puis de la Bundespolizeï. Après trois heures interminables de patiences, et d’explications maintes fois répétées, ils furent à nouveau entendus officiellement. Durant cette attente forcée, Frantz avait appelé Hugo pour lui demander des nouvelles. Il avait fait accélérer la manœuvre auprès des policiers, leur expliquant la position de ses amis, et l’ampleur du phénomène. Frantz avait chambré son ami en lui disant :
– Dit donc mon pote, c’est le bordel partout où tu passes. Fais-moi penser à ne pas t’inviter pendant mes vacances. Rappelle-toi que tu m’en dois une, et que lorsque je viendrai te rendre visite chez toi, au pays du fromage, attends-toi à ce que je te rende la pareille.
Avant de se séparer, Hugo lui fit remarquer :
– Tu vas me faire pleurer mon copain ! Tu n’as vraiment pas de chance. Tu dois gérer l’aigle de l’ombre, mais pour l’instant je pense que tu as d’autres soucis. Il va te falloir conserver ces fripouilles bien au chaud, parce que j’ai l’impression que tu as un justicier, ou plutôt des justiciers dans la ville. Un vrai remake des sept mercenaires avec Charles Bronson. En tout cas je ne vais pas pleurer sur leurs sorts. Ils n’étaient pas venus nous conter fleurette, et ils n’ont fait que récolter ce qu’ils avaient semé. Bon courage à toi mon ami. Demain matin nous reprenons la route, et je rentre chez moi en Auvergne.
Les formalités policières achevées, Hugo et Anna repartirent pour rentrer chez elle. Elle était pâle et ne disait pas un mot, elle baissait la tête, réalisant ce à quoi ils venaient d’échapper. Ils arrivèrent rapidement. Essayant de prendre un air dégagé elle s’adressa à Hugo en lui disant :
– C’est toujours comme ça la vie avec toi ? On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer ! Et toi, tu prends ça comme si on venait d’écrabouiller une simple mouche sur un carreau. Tu as intérêt à y calmer, parce que je ne ferai pas de vieux os à ce rythme. Tu auras une compagne toute ridée et fripée, mais tu ne pourras pas te débarrasser de moi comme ça, car comme le dit mon rédac-chef, je suis plus têtue qu’une vieille mule. En tout cas, je suis bien avec toi, tu es solide, gentil et calme, en plus tu es beau gosse ce qui ne gâte rien. Ils entrèrent dans l’appartement, attendu par le trio de leurs amis rongés par l’inquiétude. Ils expliquèrent leur mésaventure assez rapidement, car Yéyé à qui ces détails de vie ou de mort passaient largement au-dessus de sa tête rasée, insistait pour leur faire les honneurs de l’appartement rangé.
Cinq gros sacs poubelle de deux cents litres, noir, étaient entassés dans l’entrée. Il contenait les vestiges d’une vie passée. Les lieux étaient redevenus propres, mais complètement impersonnel. Plus de cadres, plus de tableaux, plus de bibelots et le dressing était vide. Les vêtements étaient entassés dans deux énormes valises. En fait c’était devenu un appartement-témoin. Hugo crut bon de rajouter :
– Les filles, je vous propose de prendre la route pour l’Auvergne. J’espère qu’il n’y aura pas d’autre bagage parce que mon Kuga a un coffre de décapotable. Je ne pense pas que l’on puisse charger beaucoup plus. Je vous propose de fermer l’appartement dès ce soir. On décolle maintenant, on s’arrêtera sur la route où on dégotera un petit hôtel cool. Je nous déclare officiellement en vacances !
Emballés par cette décision, ils débranchèrent l’électro-ménager et coupèrent les compteurs d’eau, de gaz et d’électricité. Anna après un dernier regard, ferma à clé la belle porte toute neuve qu’on lui avait installé l’après-midi même. Ils descendirent les sacs poubelles dans le local prévu à cet effet. Anna passa chez le concierge, lui remis un jeu de clé, tout en le remerciant pour ses services, le chargeant d’avoir un œil sur son appartement. Il lui appartenait et elle voulait le conserver.
Comme convenu, ils quittèrent Rosdorf, direction la terre natale d’Hugo et Charline. Cette dernière rechercha un hôtel sur leur itinéraire. Elle en trouva un à une centaine de kilomètres dans un petit village, bordant leur chemin. Le frère et la sœur avaient hâte de retrouver leurs volcans. Pour les autres, une nouvelle aventure s’ouvrait à eux. Chacun s’était réfugié dans ses pensées, envisageant leur nouvelle vie, mais tous avaient la certitude d’appartenir à une même famille.
Chapitre 22 : Retour au pays des volcans.
Ils passèrent une nuit sans histoire, un peu agitée du côté d’Anna qui revivait sans trêve dans ses rêves, l’attentat dont elle avait été victime la veille. Hugo à ses côtés, dormait comme un gros bébé, recevant quelques légers coups de pieds de son amie, jalouse de sa respiration régulière et apaisée. Elle envisagea même de le réveiller pour lui offrir une nuit d’amour. Il ne râlerait certainement pas pour ça, un homme était toujours partant, ils n’avaient jamais la migraine pour se défiler. Quoique, à deux heures du matin ce n’était pas gagné. Elle ne dormait pas, il n’y avait pas de raison qu’il ne partage pas. Elle eut pitié de sa béatitude bien heureuse, et attendit le petit matin pour passer à l’acte, le réveillant par des caresses précises et bien appuyées, couronnant ses assauts par des baisers fougueux. Hugo, tiré de son sommeil patienta un moment, faisant semblant de dormir, la laissant se démener. Il ne tint pas longtemps, excités par les attouchements de son amie, il réagit à ces stimuli, il était en forme et ça se voyait. Le jour n’était pas levé, qu’il commençait cette journée sous les meilleurs auspices. Leurs sens apaisés, Anna s’extirpa du lit, et lui proposa de visiter la salle de sport de l’hôtel. Tout en maugréant, Hugo s’arracha des draps à son tour, il aurait bien prolongé la séance par un peu de tendresse câline, mais Anna était remontée comme une vraie pile électrique. Elle sautillait et trépignait. Il lui fallait un autre exutoire, l’amour l’avait contenté mais ne l’avait pas assouvie. Elle n’avait pas dormi, perturbée par ses songes et par l’excitation liée à la nouvelle vie qui s’ouvrait devant elle. Fini le train-train routinier dans ses habitudes, elle devrait se réinventer. Main dans la main, ils rallièrent la salle de sport, encastrée à l’arrière de l’hôtel. Elle était plutôt imposante et proposait de multiples agrées, passant du vélo elliptique au tapis de course pour le cardio, à des bancs de musculations variés pour la gonflette. Au fond sur la largeur, une piscine à courant offrait deux lignes d’eau. Ils saisirent des serviettes empilées à l’entrée. Anna se dirigea sans hésiter vers le tapis de course. Hugo, lui monta sur les pédales du vélo elliptique. Ils réglèrent la puissance de l’effort, et le minutage sur quarante-cinq minutes. Hugo ne portait qu’un caleçon, restant torse nu. Anna qui avait adopté le No Bra, était vêtue d’un CropTop de sport et d’un mini short. En d’autre lieu, leurs tenues totalement impudiques auraient provoqué une émeute, mais vue l’horaire très matinale, ils ne risquaient pas de rencontrer grand monde. Le temps programmé écoulé, ils quittèrent leurs agrès. Pour se débarrasser de la sueur, ils prirent une micro-douche, et sautèrent dans la piscine, nus comme des vers. Ils nagèrent à contrecourant une vingtaine de minutes, puis regagnèrent la margelle du bassin. Dégoulinant, ils se séchèrent et se sauvèrent dans leur chambre pour partager une douche. Ils n’étaient pas encore huit heures lorsqu’ils se rendirent au restaurant pour déjeuner. Ils furent surpris de trouver Félix attablé. Il les attendait. Ils bavardèrent de tout et de rien, n’abordant aucun des sujets qui leur brulaient les lèvres, attendant l’arrivée de Charline Danuta et Yéyé. Le trio arriva peu après. Ils se servirent un copieux petit déjeuner, salé pour les uns, sucré pour les autres. Félix attaqua en Allemand, après avoir demandé à Anna de traduire :
– Je pense que vous vous posez plein de questions. Je vais m’efforcer d’y répondre. La veille de notre opération en Pologne, cent quatre-vingt-treize personnes ont été exécutées à travers l’Europe, par le biais des implants. Danuta faisait partie de la vague suivante. Müller avait communiqué son code barre aux bourreaux du centre. Sa mort était programmée pour le matin même, avec une cinquantaine d’autres personnes, si nous n’avions pas déclenché notre raid. En fait, elle avait bel et bien été démasquée lorsqu’elle vous a remis la photo. C’était ma faute, et je tiens à m’excuser auprès de toi Danuta. On a trouvé la preuve de ce que je vous dis sur le disque dur que tu nous as remis Anna. Son bourreau voulait la punir lui-même, avant de la faire exécuter, d’où la correction et le viol que tu as subi. C’est cette barbarie qui nous a donné un délai supplémentaire. Müller Gerhart a été violemment et sauvagement assassiné, à l’image de ce qu’il pratiquait lui-même. Comme vous pouvez vous en douter, Danuta n’était pas sa seule victime. Il avait à sa disposition cinq autre serfs, dispersés entre Berlin et Göttingen. J’ignore si Danuta a eu un jour l’occasion de les croiser, mais ils étaient soumis au même régime de discrétion qu’elle. Ils les utilisaient dans le cadre de ses trafics d’or et de pierres précieuses, ainsi que pour assouvir ses pulsions sexuelles malsaines. A l’origine ils étaient six, mais il en a éliminé un, comme Danuta allait l’être. Ils ont été enlevés en Pologne et dans les Balkans. Ces personnes, trois hommes et deux femmes pour être précis, ont été libérées en même temps que tous les autres. Leur soif de vengeance était à la hauteur de ce qu’il vous avait fait subir. Ils ont décidé de faire justice eux même. Maintenant, ils se sont constitués en un groupe organisé, d’une quinzaine de personnes, bien décidées à faire rendre gorge à tous ces barbares. Hier, se sont eux qui sont intervenus pour vous secourir. Rien ne pourra les arrêter, surtout pas les flics. D’autres groupes identiques se sont constitués en Europe. Nous Les Gardiens, n’interviendront pas. Je pense que les exploiteurs qui pensaient passer au travers les mailles du filet, ont du mouron à se faire. Nous allons seulement essayer de les canaliser, et inciter les victimes à faire confiance en la justice. Après il se passera ce qu’il se doit, nous n’y pouvons rien. La terreur a toujours fait écho à la terreur. J’ai une proposition à vous faire. Vous pouvez nous rejoindre, surtout Charline et Danuta. Vous avez été effacée de la surface de la terre pendant dix ans, et vous avez survécu. Vous pouvez nous aider. Vous savez vous fondre dans le paysage. Bien sûr, ce n’est pas un engagement à plein temps, avec un contrat et tout le toutim, mais des interventions ponctuelles en cas de force majeur. Nous souhaiterions pouvoir compter sur vous, comme on l’a fait avec la femme qui est venue récupérer Charline à Genève. Vous resteriez toujours dans l’ombre. La situation est différente pour Hugo et Anna, ils doivent être présents, et assurer officiellement la garde de Yéyé. Pour nous rejoindre, ils devraient démissionner de leur fonction. Nous vous avons attribuez une bourse prélevée sur les avoirs de Müller. C’est un petit dédommagement naturel pour Danuta et Charline. Nous avons aussi ouvert un compte pour aider à l’éducation de Yéyé. Il a le droit d’aller à l’école et de faire des études s’il le souhaite. Vous trouverez tous les détails bancaires dans votre boite aux lettres à Manzat.
Ayant terminé leur petit déjeuner, ils se levèrent et remercièrent Félix. Celui-ci embrassa les trois femmes et donna l’accolade aux garçons, ne sachant s’ils se reverraient. Ils se souhaitèrent mutuellement bonne chance et se séparèrent. La route du retour serait longue, plus de mille kilomètres, soit une douzaine d’heures de voyage. C’était parti, toujours entassé dans le Kuga d’Hugo. Charline, craintivement, lui demanda de parler de la fin de leurs parents. Elle ne les avait jamais revus après son enlèvement. Elle n’avait reçu aucune nouvelle d’eux, ni de lui, pas même de leur région. Les seules nouvelles qu’elle avait de la France provenait des gros titres de presse qu’elle pouvait approcher. Il expliqua le cancer fulgurant de sa mère, cinq ans auparavant, la détresse qui s’ensuivie, précipitant son père dans la tombe pour la rejoindre. Ils ne s’étaient jamais remis de la disparition de leur fille. Charline pleurait sans bruit, assise sur la banquette arrière, sa tête reposait contre la vitre, indifférente aux paysages qu’ils traversaient. Les yeux rouges embués, la gorge sèche, elle pensait à tout ce qu’on lui avait volé, et à tout ce qu’on lui avait fait subir. L’aigle de l’ombre, c’était l’antichambre d’Hadès, le purgatoire, le neuvième cercle de l’enfer de Dante. C’était les trois réunis dans une même horreur. Combien de vies comme la sienne avait été brisées et bafouées. Où se cachaient les bons penseurs ? les défenseurs omnipotents de tout et de rien ? Qu’allait-il arriver à tous ces tortionnaires ? bien installés dans une société les adulant hypocritement, au regard de leur réussite sociale. Se perdraient t’ils dans les méandres d’une justice, très sereine et sûre d’elle, incapable de les protéger, eux les victimes ? Seraient-ils relaxés ? avec les formes, en raison de crimes insuffisamment caractérisés, ou par manque de preuve, à peine sermonnés pour des délits mineurs. Seraient-ils absous par le temple de la fourberie humaine qui passe son temps à se repentir, mais laisse se commettre les pires exactions. Dans son esprit elle rejoignait les vengeurs de Göttingen. Jamais châtiment ne sera à hauteur de son calvaire. Elle était perdue dans ses pensées, reniflant de temps à autre. Yéyé lui tenait la main, touché par sa tristesse.
Charline toute à sa peine, brisa le lourd silence qui planait dans l’habitacle du véhicule :
– A part Danuta et Yéyé, personne ne peut imaginer ce que Keller m’obligeait à faire. J’ai dû avoir des relations sexuelles avec de parfaits inconnus, hommes ou femmes indistinctement, et satisfaire leurs fantasmes les plus dégradants. J’étais présente lorsqu’il torturait Yéyé et qu’il lui imposait les actes les plus pervers. Il m’a contrainte, à une dizaine de reprise de coucher avec des personnes, et à enregistrer nos actes avec une caméra cachée dans un sac. Ces images servaient à faire chanter ces gens, généralement bien en vue sur la scène publique. Il m’a obligée, sous peine de mort, à exécuter un type qui n’avait pas réglé une dette, et qui l’avait dénoncé au fisc.
Charline se tu, enchainée à sa sordide histoire. Danuta, dans un souffle, repris en disant :
– C’est vrai qu’avec Yéyé, nous sommes les seuls à comprendre ce que tu as vécu. Nous avons traversé ce même enfer indescriptible, et personne ne pourra jamais se mettre à notre place. Je voue à ses ordures une haine sans borne. Je suis avec toi, si tu veux aller régler son compte à Keller. La raison me recommande de rejoindre Félix et Les Gardiens, mais la partie sombre de mon cœur me hurle de rejoindre les vengeurs, je suis vraiment borderline. Ces salauds doivent payer, y compris les profiteurs passifs qui se sont servi de nous. Müller m’a aussi jetée en pâture à des inconnus qui ont abusé de moi. J’ai dû aussi faire chanter des gens, et sous la contrainte j’ai tué trois hommes. C’étaient aussi des crevards qui jouaient dans la même cour que lui. Je ne suis ni une pute ni une meurtrière, mais je n’ai pas mauvaise conscience pour les avoirs éliminés. Eux aussi m’avaient violée, comme ce gros porc de Müller. J’en fait toujours des cauchemars la nuit.
La route se poursuivait, entrecoupée de petits monologues des uns ou des autres, chacun enfermé dans sa peine. L’ambiance n’était pas festive, mais au fond, ils étaient contents d’être tiré d’affaire. Ils firent le trajet d’une traite, alternant les conducteurs, ne s’arrêtant que pour faire le plein du véhicule et se dégourdir les jambes.
Hugo profita d’une pose pour insérer son ancienne carte SIM dans son téléphone jetable. Il lista ses appels et ses messages. Sa boîte vocale, et sa messagerie SMS étaient saturées. Il en était de même pour ses courriels. Les trois quarts émanaient de sa commandante de compagnie, la capitaine Justine Devaux. Au fil, les messages devenaient agacés, impérieux puis hystérique. Hugo en écouta et en lut quelques-uns. Aucun ne s’enquerrait de sa santé. Ils démarraient par des : « rappelez-moi », secs, « Qu’est-ce que vous foutez », agacés, « Il y a urgence », et « C’est quoi le bordel que vous mettez », tout ça sur un mode crescendo, allant jusqu’à la menace sublime. « J’ai la direction générale qui me talonne, vous allez dérouiller. » Ce qui le fit rire. Puis lassé il déconnecta sa carte Sim, rangea son téléphone et dit :
– Je verrai ça plus tard. Je m’occuperai de cette pagaille demain et je pense que la journée ne sera pas de trop. De toute manière, je suis encore en vacances jusqu’à la fin de la semaine il me semble !
Ils se détendirent, après Lyon, sur l’autoroute A89. Clermont trente kilomètres. Ils étaient presque à destination, ils contournèrent la ville et attaquèrent les premiers contreforts des Combrailles. Enfin, la sortie MANZAT. Hugo conduisait tranquillement. Ils traversèrent le village, puis empruntèrent une petite route sur la gauche, frôlant la salle des fêtes et la gendarmerie. Après une poignée de kilomètres sur une route étroite et sinueuse, ils découvrirent la vieille maison familiale, flanquée de sa grange. La route n’allait pas plus loin. Ils étaient arrivés au bout du monde. La bâtisse était isolée, cernée par de petit pâturage et de vieilles sapinières.
Tous sautèrent de la voiture, content de se dégourdir les jambes, heureux d’être arrivée. Le voyage avait été long. Pour ne pas changer, Yéyé avait faim et le faisait savoir à qui voulait l’entendre. Il courait partout, montant et descendant les escaliers, jusqu’à ce qu’il trouve la chambre mansardée au second étage, spacieuse et lumineuse. Il décréta en être l’ultime et unique occupant légitime. A l’étage en dessous, trois chambres donnaient sur le palier. Charline repris possession de celle qu’elle occupait jeune fille, et s’y enferma. Hugo et Anna adoptèrent la chambre parentale, la seule équipée d’un grand lit deux place. Danuta s’installa dans l’unique chambre restante, qui était celle d’Hugo. Anna vida ses valises et rangea ses vêtements dans l’armoire vide. Hugo avait récupéré ses affaires dans sa chambre, libérant l’espace pour Danuta, qui n’avait rien à ranger. Il installa ses vêtements à côté de ceux d’Anna. La chambre était équipée d’une salle d’eau et de sanitaire privatifs. Le pallier et le troisième étage en était également équipés, ce qui laissait une certaine intimité a chacun. En redescendant il trouvère Yéyé affalé devant la télévision. Il avait trouvé une boite de biscuits et les engloutissait aussi vite que ces mains pouvaient faire la navette, entre sa bouche et le paquet. Hugo se rendit jusqu’à la boite aux lettres. Il y trouva le document du ministère de la justice, estampillé et signé, confiant la garde officielle de Yéyé conjointement à Anna et à lui-même. Grëtta avait tenu ses engagements. Ce qui était fantastique, c’est de constaté que les voies officielles étaient longues fastidieuses et sinueuses, alors que la gardienne avait géré le problème en moins d’une semaine. Ils attendirent que les filles réapparaissent. Hugo voulait leur proposer de les accompagner au village, pour acheter des vêtements, des produits de toilette, et surtout pour remplir le frigo. Il n’avait dans la maison que de quoi substanter un vieux garçon peu exigeant. Danuta apparut, mais Charline restait dans sa chambre. Hugo monta voire si elle allait bien. Elle avait vidé son armoire sur le lit, et se débattait dans des essayages, se regardant dans un miroir. Elle lui dit :
– Vous ne vous êtes pas débarrassé de toutes mes vieilleries ? Je rentre encore dans tous ces vêtements. Ils me vont toujours, mais ils sont terriblement passé de mode. Si je les porte, je n’ai plus qu’à me laisser pousser les couettes et à me maquiller avec des taches de rousseur. Je ressemblerai à une gamine de quinze ans et je vais attirer tous les pervers d’Auvergne. Elles ne correspondent plus à la femme que je suis aujourd’hui. J’ai besoin d’un peu plus de sobriété.
– Tu n’as qu’à mettre ces vieilles fripes dans des sacs. Nous les déposerons dans un container des Emmaüs. Maintenant, on file faire des courses à Manzat. Veux-tu venir avec nous ? On va chercher de l’alimentaire, je n’ai plus rien, et on achètera aussi quelques vêtements. Danuta Yéyé et toi en avez besoins, les journées se sont bien refroidies. On va prendre l’essentiel, et on ira à Riom ou à Clermont dans la semaine pour reconstituer vos gardes robes.
– Je pense que je peux durer un jour ou deux avec ce que j’ai. J’ai plus envie de rester, et de m’imprégner de la maison. Je vais reprendre mes marques. Je suis au milieu de mes affaires, de ma vie d’avant, et ça me fait du bien. Est-ce que vous vous êtes débarrassé de ma vieille deux chevaux ? Elle était dans la grange lorsqu’ils m’ont enlevée.
– Je n’ai pas eu le courage de la vendre. Cette voiture c’était toi et ta bonne humeur. Je l’ai entretenue et l’ai régulièrement fait rouler. Elle n’attend plus que toi.
Chapitre 23 : Atterrissage forcé.
Après une bonne nuit de sommeil, le matin qui se levait les trouva tous les cinq avec une sensation de gueule de bois. La veille, ils étaient descendus au village faire des emplètes, mais ils n’avaient pas prêté garde à l’horaire, et tous les commerces étaient fermés. Ils s’étaient rabattus sur une pizzéria, dans laquelle ils avaient commandé huit pizzas et autant de sodas. Le patron qu’Hugo connaissait bien, leur avait donné du pain, du lait et du beurre végétal, pour le petit déjeuné du lendemain. Ils étaient rentrés directement à la maison, et avaient avalé leur repas rapidement avant d’aller se coucher. Les draps et les couettes étaient pliés dans des sacs sous-vides en plastique, rangés au-dessus des armoires de chaque chambre. Ils durent faire leur lit avant de s’effondrer comme des masses. Les tensions nerveuses s’évacuaient, comme le ressac des vagues se retirant de la plage. Le lendemain matin, c’est comme des méduses échouées qu’ils se retrouvèrent tous dans la salle à manger. Seule Anna était comme la veille pétillante et pleine d’entrain. Elle avait déjà fait couler le café et griller du pain. Elle avait dégotté des pots de confiture maison dans le buffet de la cuisine, et disposés des bols et des cuillères sur la table. Hugo n’avait pas franchi la porte qu’elle l’interpellait en ces termes :
– On va se dérouiller les pattes mon gros lapin ? Mémère est prête à découvrir tes volcans. On va courir une petite heure et on déjeune après ?
Hugo la mine à moitié endormi, trainant les pieds lui répondit.
– T’es sûre ma poule ? J’aurais apprécié une petite accalmie dans ce monde de brute.
En fait il était prêt, et n’attendait que ça, il avait déjà enfilé un short et un sweat. Il allait courir régulièrement trois ou quatre matins par semaine, et ces deux semaines il n’avait pas fait de sport, ça commençait à lui peser. De plus, la journée qui l’attendait allait être stressante et compliquée. Ils chaussèrent leurs baskets, et partirent faire un tour à travers les chemins et sentiers de montagne, laissant leurs compagnons comater. Il fit découvrir à Anna de superbes panoramas sur la chaine des puys, et sa majesté le Puy de Dôme. Au retour, petit déjeuner, douche, et ils étaient d’attaque pour repartir. Hugo proposa à l’assemblée de l’accompagner à Riom, ou ils pourraient faire des courses, pendant qu’il rendrait des comptes à sa hiérarchie. Sans énergie, ils déclinèrent son invitation. Charline proposa de le rejoindre à midi. Elle conduirait tout le monde à bord de sa deudeuche. Hugo se leva pour partir, Anna lui emboita le pas, lui avouant qu’elle était curieuse de visiter Riom, ville judiciaire par excellence, bâtie en bordure de la chaine des Puys, avec de la pierre noire de Volvic. En arrivant à la caserne de gendarmerie, rue Alphonse CORNET, Hugo lui fit faire le tour du propriétaire de son appartement de fonction et lui en confia les clés. L’abandonnant là, il gagna son bureau situé dans le bâtiment de service, en empruntant la porte arrière. Il fila directement dans le bureau de son chef, affectueusement surnommé Papajoe par ses subordonnés. Il longea le couloir, trainant dans son sillage les quatre autres membres de l’équipe, hilares, qui lui donnaient au passage de chaleureuses tapes amicales sur l’épaule, lui demandant s’il allait bien. Papajoe, bienveillant, réunit le groupe dans l’étroite salle à café de l’unité, prenant soin de fermer la porte. Il attaqua directement :
– Comment vas-tu Hugo. Tu tiens bon ? Pas de blessure ? Tu es en forme ? Bon voilà la situation. Ici C’est la révolution à l’étage. J’ignore dans quelle situation tu t’es fourré, mais la Justine est en train de couler une bielle. Elle qui ne supporte que les mers d’huile, se retrouve sur des montagnes russes, et ça la met de mauvais poil. Elle est exécrable, elle enguirlande tout le monde, et jure de te torpiller dés que ton nom est prononcé. Pour être franc, on ne parle que de toi. Tu es la star de ces lieux mon vieux. Je propose de boire un café entre nous, on mange un croissant, tu te détends avant d’aller affronter l’ouragan Devaux. Habituellement, elle aboie beaucoup mais ne mord pas, mais là, fait quand même gaffe, elle est enragée. Le standard est en surchauffe. Ça téléphone de partout ! Les ministères des armées, de l’intérieur et de la justice, La direction générale de la Gendarmerie, La Région, le groupement, en fait tout ceux qui sont au-dessus de nous. J’ai même cru comprendre que notre capitaine avait reçu un appel de la présidence de la république, mais je ne pourrais pas le certifier. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point la répartition des tâches était disproportionnées. C’est très clair et officiel, il y a bien plus de chefs que de guerriers, c’est peut-être pour ça qu’on rame ? Bon ! tu règles le problème avec la capitaine Fury, et tu rappliques dare-dare. On fera le point sur le meurtre Fremont. On a du nouveau, même si on avait l’ordre de laisser cette affaire en roue libre. Ah au fait, en plus des appels dont je t’ai parlés, il y en a un récurant qui émane de la préfecture. La secrétaire générale du directeur de cabinet appelle sa toute nouvelle meilleure copine de l’étage, quatre ou cinq fois par jours, ce qui à chaque fois la met dans tous ses états, et la fait flipper. Sans vouloir être vulgaire, tu lui glisse une olive entre les fesses, et elle te produit de l’huile pour alimenter un régiment.
Hugo se mit à rire en disant :
– C’est le Why ici. Je pars à peine quinze jours en vacances et quand je reviens c’est la grosse panique. Je ne savais pas que je pouvais vous manquer à ce point-là, surtout à Justine. En fait les gars, moi aussi j’ai ratissé large. J’en ramène des pleines cantines. Je vous expliquerai tout à l’heure, pour l’instant, je vais affronter la dame de fer. Je suis bien peigné ???
Pichot, enquêteur de premier ordre, mais ainsi surnommé à cause de ses blagues pourries et de sa grande délicatesse, sorti du groupe et vint lui tapoter l’épaule. Il s’esclaffa tout en lui disant :
– Dit donc mon nounours, j’ai vu par la fenêtre que tu n’avais pas ramené que des cantines !
Hugo s’éclipsa, monta à l’étage, salua en passant le staff des secrétaires, et fila directement frapper à la porte du bureau de la capitaine Justine Devaux. Le chef secrétaire couru pour le suivre, lui susurrant à l’oreille, compatissant, que c’était la catastrophe et qu’il allait se faire défoncer. Derrière la porte, la capitaine cria.
– Une seconde.
Elle termina son entretien téléphonique, le laissant patienter devant la porte. Un bref instant s’écoula avant qu’elle ne crie sur le même ton « entrez ». Hugo était déjà dans l’ambiance. Il entra, elle ne lui proposa pas de s’assoir. Elle était remontée comme une pendule. Elle restait assise, le toisa de ses petits yeux froids plissés, étirés en deux fentes étroites, laissant filtrer des pupilles noires meurtrières. Raide, au garde à vous, il attendait qu’elle ouvre les hostilités. Sans une parole d’accueil, elle l’attaqua de front, directement sur le fait qu’il ne réponde pas au téléphone. Elle enchaîna avec une longue litanie de griefs qu’elle tenait à son encontre. Elle lui reprocha son départ en congé inopiné, malgré sa ferme opposition, elle poursuivie par sa continuation d’enquête en Allemagne, en dehors de tous cadre légal. Sa colère atteignit son paroxysme lorsqu’elle l’accusa d’avoir participé à un coup de main en Pologne, s’associant à la libération d’otages, sans lui en rendre compte. Ce fait avait entrainé une déferlante d’interrogation de la part de toutes les sphères de l’état, à laquelle elle ne pouvait apporter de réponse. Elle l’invectiva ainsi pendant trente bonnes minutes, sans relâche. Hugo, ne bougeait pas devant cette furie, un léger sourire indifférent flottait sur les commissures de ses lèvres, le regard perdu dans le néant. Le flot d’arguties tari, il resta stoïque, impassible, laissant filer un lourd silence.
Il faisait toujours face à sa supérieure, assise, écumante de rage. Soudain, il se détendit comme un ressort, restant debout, il quitta brusquement son allure martiale. Il la fixa intensément, lui accrochant le regard de ses yeux marron clair. Les paillettes d’or qui les incrustaient libéraient des éclairs. Calmement, il prit la parole, sans hausser le ton, restant dans les basses de sa voix déjà grave.
– Capitaine. Je vous sais gré de votre accueil et de votre sollicitude, surtout de vous enquérir si soucieusement de ma santé. Vous ne faites que confirmer ce que je pense de vous, et de votre intérêt pour les militaires placés sous votre commandement. Donc pour commencer, je vais répondre à une question que vous ne vous posez même pas. Je vais bien, merci, ni moi ni mes proches n’avons été blessés. Si je n’ai pas répondu à votre harcèlement téléphonique, c’est que je n’étais plus en possession de mon téléphone portable. Je vais vous la faire courte, mais il faut quand même en revenir aux fondamentaux, c’est-à-dire au meurtre de Jessica Frémont et de votre insistance pour que nous classions cette affaire. Il semblerait que vous vous soyez éloigné de notre cœur de métier. Je vous rappelle que le seul maître en matière de police judiciaire, c’est le procureur de la république et son parquet. Visiblement vous prenez vos ordres ailleurs. J’ai contacté le substitut, Tony Picateille, a qui j’avais donné l’information le soir même de la découverte de la journaliste assassinée. Il m’a certifié qu’il n’avait jamais été question de lever le pieds sur cette enquête, ni de nous en retirer. Votre insistance pour nous virer du dossier m’a parue suspecte, et c’est pour cela que j’ai pris un congé afin de poursuivre mes investigations. Je ne vous en dirai pas plus, car j’ai l’impression que vous êtes fortement impliquée. Comme vous avez pu le comprendre avec tous ce ramdam qui se fait autour de moi, et de cette affaire, il s’agit d’une enquête internationale, dans laquelle je ne suis qu’un grain de sable, qui nous dépasse, et vous, et moi. Vous avez trahi ma confiance, et mes comptes rendus seront adressé au parquet et au commandant de groupement, que cela vous plaise ou non. Brandissez toutes les menaces que vous voulez, mais surtout ne vous loupez pas, moi je suis en mesure de déclencher un tsunami sur votre bol de soupe. Ah au fait, j’aimerais que vous me donniez votre contact à la préfecture, vos agissements sont contraires à l’éthique. Je crois qu’il va falloir fermer le robinet avec cette taupe, car vous courez à la catastrophe.
Pâle comme un linge, la capitaine se dressait devant lui, vibrante de frustration et de colère, les deux points plantés sur son bureau, le regard assassin. L’inquiétude commençait à la gagner, ne sachant pas sur quel pied danser. Elle devait choisir son camp tout de suite, la préfecture ou Hugo. Celui-ci était sûr de lui, et semblait la tenir, mais ce n’était qu’un petit major, un simple sous-officier. Pour faire bonne mesure, il rajouta :
– Si la Direction ou un ministère quelconque appel, vous leur dites que je serai présent lundi, je rentre de congés. Ne cherchez pas à donner une réponse dont vous n’avez même pas le début. J’aurais mon nouveau téléphone. En attendant, je vais terminer mes vacances tranquillement.
Sur ce, il procéda à un demi-tour règlementaire et quitta le bureau en claquant fortement la porte pour bien marquer son mécontentement, laissant la capitaine dépitée. Il était temps de calmer cette femme. Une parvenue carriériste qui ne songeait qu’a son propre intérêt, visant sans vergogne un postillon étoilé.
En franchissant le seuil, il tomba nez à nez avec Pichot, qui trainait accidentellement dans le couloir, une oreille collée à la porte. Il riait tout en secouant la main dans un ou lala muet. Il accompagna Hugo dans les bureaux de la brigade des recherches, rameutant le reste de l’équipe au passage, ils s’enfermèrent dans le bureau de Papajoe. Un conseil de guerre improvisé se mettait en place. Chacun sa place, chacun son rôle qui serait déterminant. Maman, le technicien en investigation criminelle, Pichot, le bombé, papy les enquêteurs, et Papajoe le leader, sans oublier Hugo qui avait rang de directeur d’enquête sur cette affaire. Les six hommes se connaissaient depuis longtemps et n’avaient pas besoin de long préliminaire pour se comprendre. Maman, le TIC, commença à exposer les traces et éléments de preuve recueillis sur la scène de crime. Une chaînette en or, cassée, dépourvue de pendentif avait été découverte dans les buissons à proximité du corps de Jessica. Il présenta des photos de la scène de crime, avec le rétroprojecteur, sur un écran en toile plastifiée enroulable. Passant à la phase deux de son exposé, il montra l’empreinte digitale complète d’un pouce, qu’il avait relevé sur le sac à mains de la victime. Elle ne matchait avec aucune occurrence contenue dans la base de données du FNAEG, mais continuait à tourner jusqu’à une entrée nouvelle, concordante. Le graal pour un enquêteur, un ADN avait été relevé. Une particule de peau était restée coinsée sous un ongle cassé de Jessica, malgré son séjour dans l’eau. En se débattant elle avait griffé son agresseur, mais malheureusement, comme pour l’empreinte, aucune concordance n’avait été trouvée.
Les trois enquêteurs n’avaient aucun élément probant à apporter, si ce n’est que le véhicule de Jessica avait été retrouvé en rase campagne, dans un fossé à deux kilomètres du lac, les portes n’étaient pas verrouillées et il avait été accroché sur l’aile avant gauche. Des traces de peinture noire, apparaissaient à l’endroit de l’impact. Des débris de verre avaient été récupérés sur la chaussée, et ils avaient été envoyé au labo pour déterminer à quel type de véhicule ils appartenaient. Le délai d’exploitation était de six mois, autant dire dans une autre vie. Un véhicule de type fourgonnette, tôlé, sombre, non connu, avait bien été aperçue non loin du gour, mais aucun témoin n’avait pu noter l’immatriculation. De ce côté c’était l’impasse.
Pichot y alla de deux ou trois blagues relatives au recadrage de la capitaine Devaux par Hugo, faisant rigoler l’assistance. Puis ce fut au tour d’Hugo de prendre la parole.
Papajoe l’invita à raconter son périple, souhaitant connaitre tous les détails.
Hugo attaqua son récit par la découverte de la petite aigue marine, entre les galets du gour, à l’emplacement ou le corps de Jessica avait été retrouvé. Il expliqua les méandres où son esprit l’avait entrainé, et l’intuition qui en avait résulté. Le rapprochement lui semblait farfelu. Il voulait faire des vérifications avant d’exposer son idée à ses camarades. Il s’était lancé dans des recherches historiques pour démystifier l’existence de l’aigle de l’ombre, et avait rapidement trouvé un fil d’ariane, l’aidant à dérouler la pelote. L’aigue Marine se trouvait en dépôt chez son ami bijoutier à Clermont-Ferrand. L’autre fait troublant, avait été l’ordre de la capitaine Devaux de ne pas s’impliquer dans cette enquête. Il s’agissait quand même d’un meurtre, et non d’une vague histoire de chien écrasé. C’était la vocation de leur service, et ils avaient certes du travail, mais ils n’étaient pas débordés, et en tous cas, ils n’avaient rien de plus grave à traiter qu’un meurtre. Hugo n’avait donc rien dit pour ne pas impliquer ses camarades, et avait pris quinze jours de congés. Connaissant ses amis, il savait très bien qu’ils continueraient à investiguer discrètement au milieu de leurs autres dossiers. Il leur raconta son périple en Allemagne, la rencontre avec Anna et Danuta. Il passa sous silence les gardiens, invoquant un groupe paramilitaire l’ayant aidé à secourir les otages de Pologne, laissant certains détails dans le flou. Il réinséra Jessica dans ses investigations, faisant monter l’aigue marine en pendentif dans la Joaillerie Müller. C’est là qu’elle avait signé son arrêt de mort. Frantz, lui avait communiquer par mail qu’elle apparaissait bien dans le livre clientèle de l’établissement. Elle s’était jetée dans la gueule du loup. Rien n’expliquait pourquoi elle était revenue en France après cela. Elle en savait déjà beaucoup, et avait déposé des fichiers informatiques dans une banque de Göttingen. Sur un autre plan, Hugo expliqua ses investigations parallèles pour retrouver sa sœur. Tous au sein du groupe connaissait l’histoire de Charline. Il narra son aventure jusqu’en Pologne, la déconnection des détonateurs, la libération des esclaves, les numéros, les codes-barres, les meurtres télécommandés, les violences, les viols, en gros l’enfer de ces victimes. Tous restaient cois, silencieux et impressionnés. Hugo poursuivi son histoire par les récupérations de Danuta, Charline et Yéyé. Il leur annonça que pour l’heure, ils s’étaient tous établis dans sa maison à Manzat. L’information devait rester secrète pour l’instant, tant qu’ils n’auraient pas ficeler leur affaire. En effet, Charline avait été kidnappé par Gabin Fiola, un ancien ami de jeunesse. Hugo le soupçonnait d’être aussi le meurtrier de Jessica. Rien ne l’empêcherait de s’en prendre à nouveau à Charline s’il se sentait coincé. L’autre versant de l’enquête, était l’implication d’un personnel de la préfecture. Celui-ci manœuvrait la capitaine, ou était-elle partie prenante du complot ? Cela restait à déterminer. Hugo leur demanda de localiser Gabin, et de faire son environnement complet, travail, résidence, fiscalité etcétéra. Il leur demanda également d’identifier la taupe de la préfecture. Ça ne serait pas difficile en retraçant le numéro de téléphone appelant la capitaine. Il leur demanda de prévoir l’opération d’interpellation pour le mardi matin, six heures, et d’en aviser le parquet, mais d’en tenir la capitaine à l’écart. Il l’assumerait personnellement. Hugo se rendit à l’armurerie prendre son SIG SAUER. Il le chargea, et le plaça dans son holster. Il fit retomber son blouson par-dessus, le dissimulant au regard du public. Il n’était pas loin de treize heures lorsqu’il vit passer la deux chevaux de Charline. Celle-ci se gara, devant leur fenêtre, sur la place de la Manu. Il invita ses collègues à venir faire connaissance et à manger avec eux dans leur restaurant favori, en périphérie de la ville. Un peu leur quartier général en somme.
Chapitre 24 : Jour de détente.
Ils arrivèrent en convoi au Cherokees-dîners. Ce restaurant aux relents de far West était spacieux et aéré. Sur la droite, un bar immense, équipé d’une batterie de tireuse à bière pression. Au fond, une scène sur laquelle des soirées à thème était fréquemment organisées. Au pied de celle-ci une piste de danse circulaire, encadrée par des tables et des chaises en bois massif. La salle était dominée par un balcon qui courait sur tout son périmètre, auquel on accédait par un escalier en bois. De vieilles motos américaines y étaient suspendues, ainsi que des pompes à essence balisant une imaginaire route 66. Des tables et des bancs étaient réparties dans cet espace. Ils furent accueillis par leur ami et patron de l’établissement, Loïc, qui les précéda sur la terrasse, où ils seraient seul, entre eux. Puis il s’adressa au groupe :
– Salut la fine équipe, mes argalus préférés se portent bien ? Ça fait un bail que je ne vous avais pas vu. Mais qui sont donc ces belles dames et ce jeune damoiseau ?
Hugo procéda aux présentations en précisant que leur présence ne devait pas être ébruitée. Loïc acquiesça et repris :
– Pour vous les viandards, je vous propose un pavé de Salers XXL de quatre cents grammes, avec frites, aligot ou haricots verts en accompagnement. Je sais, pour toi Hugo, pas de verdure, tu la préfère dans les prés pour les vaches. Pour ces dames et ce jeune homme, voilà la carte. Je vous propose le boudin aux pommes, accompagné d’un aligot ou par des frites, a votre guise.
Les hommes bondirent sur la proposition carnée de Loïc, accompagnés par Anna et Yéyé, qui se partageraient la viande. Danuta et Charline optèrent pour du plus léger. Ils commandèrent tous des pintes de bière pression, sauf Yéyé, bien sûr, fidèle au soda. Assis sur des bancs autour d’une longue table, les convives avaient créé une ambiance festive, ils mangèrent et burent copieusement jusqu’à tard dans l’après-midi. Anna, Danuta, Charline et Yéyé se forgeaient une vision précise de l’équipe dans laquelle Hugo évoluait. Tous étaient très à l’aise. Pichot, fidèle à lui-même, plissait ses yeux malicieux et tentait des approches un peu lourdes auprès de Danuta et Charline, qui finirent par lui dire qu’elles étaient lesbiennes pour avoir la paix. Devant sa tête abasourdie, un fou rire emporta le groupe. Papajoe comme à son habitude était empreint de gentillesse et de compassion pour les deux filles et Yéyé. Il les questionna gentiment et offrit son aide en cas de besoin. Il avait des ouvertures dans l’éducation et leur proposa de voir ce qu’il pouvait faire pour leur remettre le pied à l’étrier. La conversation ne dériva jamais sur l’enquête, restant sur un mode insouciant de convivialité. Juste avant de quitter le restaurant, Hugo se pencha par-dessus l’épaule de Papajoe et lui glissa à l’oreille.
– Si tu arrives à mettre la main sur Fiola rapidement, vois avec le parquet pour le mettre sur écoute et géolocalisation. Je veux l’interpeller mardi, en étant sûr de le trouver du premier coup, je n’ai pas envie de courir après lui.
Ils se séparèrent, chacun retournant à ses occupations, l’après-midi était déjà bien entamé. Hugo, Anna et Yéyé, prirent place dans le Kuga. Charline et Danuta repartirent vers la deudeuche en se tenant par la main, rien que pour profiter de la tête de Pichot, qui n’en revenait pas. Ils se retrouvèrent dans la zone commerciale où ils se séparèrent formant deux groupes, celui des filles, et celui des garçons. Hugo emmena Yéyé dans un magasin de vêtement pour jeunes. Il le laissa divaguer dans les rayons, pour faire ses propres choix de pantalons, T shirt, sweat et sous-vêtements. En sortant ils portaient une montagne de sacs. Yéyé dans un dernier sursaut réclama une casquette de base-ball qu’il se vissât sur la tête. Pendant ce temps, les filles faisaient le tour des boutiques de prêt à porter et de chaussures. Anna les conseillait, pantalons, jupes, robes, petits hauts, tout y passait avec frénésie. Elle devait se refaire une garde-robe, vu qu’elle n’avait plus rien. Elles finirent par un magasin de lingerie fine où elles firent le plein. Anna participa à la fièvre acheteuse générale, s’offrant un petit ensemble un peu coquin, disant aux filles.
– Ce soir j’offre un petit cadeau à Hugo, mais ce n’est pas lui qui va le porter.
Elles riaient, détendues, libres, la vie renaissait sur les vestiges de leurs existences passées. Ils se retrouvèrent dans l’officine d’un opérateur en téléphonie au sein de la galerie marchande du centre commercial. Tous sans exception avaient besoins d’un téléphone. Chacun faisait son choix en fonction de ses besoins. Hugo et Anna, changèrent d’opérateur, tout en conservant leurs numéros. Ils expliquèrent au vendeur qu’ils avaient été piratés. Celui-ci les rassura et leurs certifia qu’il n’y aurait pas d’incidence avec ce nouveau compte. Ensuite, comme un vieux couple de parent, ils se concertèrent pour offrir une Nintendo-Switch à Yéyé. Ils prirent la console, en y ajoutant deux jeux, Mario Kart et Farming Simulator. Yéyé était comme fou, sautant et riant à la fois. Il n’avait jamais eu de cadeau aussi fastueux. Après avoir déposé leurs achats dans le Kuga, ils passèrent au super marché faire les courses de bouches, où ils firent un gros plein. De retour à Manzat, ils déchargèrent les véhicules, puis chacun se retrancha dans ses quartiers pour ranger ses emplètes. Hugo et Anna stockèrent les victuailles dans les placards de la cuisine. Il y avait à manger pour un régiment entre les packs de lait, de jus de fruit, de bière et les victuailles. Ils avaient tellement mangé lors du déjeuner, qu’aucun ne voulut diner le soir. Yéyé s’écroula sur le divan dans le salon, hypnotisé par l’écran de télévision. Hugo avait connecté sa Switch, et le gamin s’était perdu dans les circuits de Mario, riant aux éclats, heureux de vivre. Chacun vaquait à ses occupations, prenant ses marques, commençant à se forger des habitudes et à marquer son territoire. Anna et Hugo se retirèrent dans leur chambre, où il déposa son arme de service au-dessus de l’armoire. Elle se plaça devant lui, lui barrant le chemin, l’enlaça et l’embrassa amoureusement. Ils vinrent s’assoir sur le lit côte à côte, en se tenant par la main. A voix feutrée, Hugo lui raconta les péripéties de sa matinée. Il l’informa que l’interpellation du tueur potentiel de Jessica, était programmée pour le mardi matin suivant, à l’aube. Ils avaient un week-end à passer, durant lequel Papajoe s’occuperait des préparatifs. Lui expliquant à son tour sa matinée, elle lui dit qu’elle avait déambulée dans les rues de RIOM. Elle avait même pris contact avec l’agence d’un journal local. Elle lui avoua que la région lui plaisait beaucoup, bien que visiblement moins animée et active que Göttingen. Elle appréciait l’espace et l’air pur, avec ce majestueux Puy de Dôme en toile de fond. Elle émit le souhait de se rendre où son amie avait été tuée pour s’y recueillir. Hugo lui promit de la conduire sur place dès le lendemain matin. Elle se leva et se dirigea nonchalamment vers la salle de bains, où elle s’enferma quelques minutes. Elle ressortie légèrement maquillée, ses cheveux blond retombant en cascade sur ses épaules, vêtue d’une courte robe rouge, très décolletée, ses longues jambes gainées par des bas. Intrigué, Hugo lui demanda si elle avait prévu une sortie. L’œil coquin, elle le fit lever et le déshabilla, le repoussant doucement sur le lit, l’empêchant de la toucher. Elle lança en sourdine, une Play liste de Rock symphonique sur l’enceinte Bluetooth qu’Hugo avait mis à disposition dans la chambre. Elle éteignit le plafonnier, ne laissant allumer que les appliques de chevets, baignant la pièce d’une lumière tamisée. L’ambiance était intime et chaude. Hugo commençait à se laisser gagner par la douceur du moment. Anna ne le touchait pas, ne faisant que l’effleurer, le regardant intensément. Elle était entrée dans un jeu érotique, ne lui laissant rien voir de son corps, juste deviner ses formes par transparence en jouant avec les contre jours. Dans un lent mouvement, elle retira sa robe, la faisant glisser le long de son corps dans un déhanchement suggestif, dévoilant un ensemble rouge composé d’un string brésilien, d’un soutien gorges en dentelle, d’un porte jarretelles et de bas à couture. Elle virevoltait sur la musique, laissant les ombres jouer avec son corps. Hugo la dévorait des yeux, elle était la définition même de la beauté, et lui offrait un spectacle fabuleux le laissant pantois. La sueur perlait sur son front, il n’osait pas bouger de peur de briser cet enchantement qui le transportait dans un monde féérique. Elle se rapprochait de lui, en le frôlant, lui interdisant de la toucher. Elle était la déesse de la féminité, de la douceur et de la beauté. Elle pouvait constater l’effet qu’elle produisait sur son amant, nu devant elle, se trémoussant mais soumis à sa volonté. Elle en retirait une certaine fierté et son amour croissait pour cet homme qui la comprenait et la respectait si bien.
Elle lui dit d’une voix rauque, ou perçait une pointe de fébrilité :
– C’est un cadeau que je t’ai préparé cet après-midi mon amour.
Anna continuait à danser pour lui devant les lueurs tamisées, accrochant de fugaces reflets sur son épaule dénudée, dans ses cheveux ondulés ou sur un sein couvert par des arabesques de dentelle. Elle se fondit dans le lit, se coulant dans une reptation de panthère pour venir se glisser contre lui. Il ne respirait plus, ne sachant quelle attitude adopter. Anna gardait l’initiative. L’inaction était dure à contrôler, Il était prêt à exploser, mais il la laissait venir à son rythme profitant de chaque seconde. Il n’avait jamais vécu une aussi douce torture. Elle lui frôlait le corps de ses longs cheveux, lui interdisant toujours tout mouvement dans sa direction. Elle lui faisait mille baisers sur le corps, lui provoquant des frissons.
Ils étaient suspendus, planant dans un paradis érotique, lorsque le staccato d’une arme automatique les ramena brutalement à la réalité. Hugo, toujours hypnotisé et engourdi dans un monde vaporeux, réagit aussitôt, bondissant du lit pour récupérer son arme sur l’armoire. Anna se saisi de son téléphone en lui criant.
– J’appelles la gendarmerie et Papajoe.
Hugo dévala les marches de l’escalier quatre à quatre, arme en main, prêt à ouvrir le feu. Un rapide regard circulaire lui permit de localiser Yéyé à plat ventre dans le salon, caché derrière le canapé. La télévision avait explosé sous un impact, et le mur face à la fenêtre était criblé de balles, de bas en haut, dans une ligne oblique presque parfaite. Yéyé était couvert de bouts de verre et de plâtre, mais ne semblait pas blessé. Hugo courbé en deux, fit rapidement le tour du rez de chaussée, percevant des impacts s’écraser sur les murs extérieurs de la maison. La porte d’entrée vola en éclat, un individu en treillis noir, le visage masqué par une cagoule de motard entra dans la pièce, kalachnikov à la hanche. Les entrainements de tir rapide qu’Hugo avait suivi durant son cursus militaire, portèrent leurs fruits, et c’est sans réfléchir, juste au jugé qu’il tira deux balles faisant mouche. La première dans la poitrine, la seconde ouvrait un troisième œil sur le front de l’agresseur. Yéyé ne pleurait pas, il avait la sagesse de rester caché, lorsqu’un bruit de verre brisé leur parvint de l’étage. Hugo lança son pistolet à Yéyé pour qu’il défende la porte, dans le même temps, il s’empara de la kalachnikov sur le cadavre, et se précipita à l’étage, dans la direction du bruit de fenêtre brisée.
Dès les premiers coups de feu, Charline avait rejoint les deux autres femmes sur le palier. Elle s’était précipitée vers un placard sous l’escalier pour y récupérer le vieux fusil de chasse de son père. A l’époque, elle savait qu’il le cachait là, dans ce réduit sous l’escaliers donnant accès au grenier et à la chambre mansardée. Elle le trouva, il n’avait pas changé de place. Elle prit des cartouches dans le tiroir et chargea l’arme. Elle savait s’en servir. Elle se revoyait enfant, lorsque son père les entrainait à tirer son frère et elle, sur de vieilles boites de conserves dans le pré derrière la maison. Ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir au rez de chaussée, et deux coups de feu claquer. Juste après, la fenêtre de la chambre de Charline explosa. Deux hommes y pénétrèrent. Ils avaient utilisé une échelle pour accéder à cette ouverture. Ils se précipitèrent sur les trois jeunes femmes, armes en mains. Danuta et Anna, bien que terrorisée firent face au plus proche, se décalant l’une de l’autre, et profitant d’un léger flottement dans son attaque, elles lui sautèrent dessus. Un coup de feu parti, frôlant la tête d’Anna, la balle allant se loger dans la cloison derrière elle. Galvanisées par les risques encourus, elles le frappèrent comme des furies, dans un déchainement de coups de pieds et de poings, l’obligeant à se protéger. D’un croche pied l’une d’elles réussit à le faire chuter et rouler sur le sol. Il échappa son arme. Pendant ce temps, sans se poser de question, le fusil bien calé contre la hanche, Charline ouvrit le feu sur le second. L’homme s’écroula, foudroyé, la poitrine déchiquetée par les impacts de plombs groupés autour du cœur. Elle courut vers ses amies qui se battaient, et donna un magistral coup de crosse sur le crâne de l’autre agresseur, provoquant accidentellement le départ de la seconde cartouche du fusil. Hébétées, les filles se regardèrent et comprirent qu’heureusement personne n’avait été touché par le départ intempestif du coup de feu, occasionnant quand même quelques dégâts au plafond.
Hugo arriva sur ses entrefaites. Il vérifia le pouls des assaillants. Celui qui avait reçu la décharge de chevrotine était mort. Le second avait la boite crânienne enfoncée à l’endroit de l’impact, mais il respirait encore. Anna vint se coller contre lui, lui faisant remarquer :
– Dit donc, c’est bien de te dépêcher pour sauver la veuve et l’orphelin, mais sans vouloir te brusquer tu es à poil. Il y a ta sœur, Danuta et Yéyé, et dans quelques secondes il y aura toute une armada de flics qui grouilleront partout dans la maison.
Hugo se rendit compte de la situation, l’adrénaline refluant de ses veines doucement. Il regarda Anna et lui dit en retour :
– Tu as raison ma toute belle, mais tu n’es guère plus avancée que moi. String, porte jarretelles et bas, tu exciterais un mort. D’ailleurs je ne suis pas sûr, mais je crois que le cadavre là-bas à une érection. En plus quand Pichot arrivera, s’il te voit ainsi, tu ne pourras plus t’en débarrasser.
Ils s’éclipsèrent une seconde pour passer des tenues plus adapter, puis rejoignirent Yéyé. Comme un cowboy, il était encore dissimulé derrière le canapé, pointant le revolver en direction de la porte. Hugo lui retira l’arme des mains. Ils entendaient le moteur hurlant d’un véhicule qui s’éloignait. Au loin, les deux tons poussifs d’un véhicule de la gendarmerie s’approchaient. Hugo rappela aussitôt Papajoe pour lui faire part de l’attaque en règle qu’ils venaient de subir, lui demandant de rameuter toute l’équipe. Déjà informé par Anna, Papajoe lui répondit qu’ils étaient déjà en route. Deux gendarmes de la brigade de Manzat se présentèrent, complètement dépassés par les évènements. Ce n’est pas tous les jours qu’un collègue subissait une attaque à la kalachnikov, surtout dans les Combrailles. Ils dirent avoir croisé sur la route, une fourgonnette tôlée noir, dont l’immatriculation était masquée. Il y avait deux hommes à bord, mais ils avaient privilégié les secours plutôt que de se lancer dans une hypothétique poursuite avec leur véhicule hors d’âge. Hugo s’écarta du groupe, et informa le substitut Tony Picateille de l’attentat dont ils venaient d’être victime. Il passa un second coup de téléphone a son commandant de groupement à Clermont Ferrand, faisant l’impasse sur la capitaine Deveau. Il fit son compte rendu, et informa l’officier de la raison pour laquelle il tenait sa supérieure à l’écart, précisant qu’il en assumerait personnellement les conséquences s’il s’était trompé. Son troisième appel fut adressé à l’Office Central de Lutte Contre les Crimes Contre l’Humanité et les crimes de Haine, plus communément appelé sous l’acronyme OCLCH. Après quelques filtres, il pu parler au général commandant cet office, et lui détailla la situation. Il lui exposa le degré d’urgence. Ce haut responsable, très réceptif à sa demande et visiblement informé en amont, lui promis d’envoyer une solide équipe le plus vite possible, le temps de rameuter ses troupes.
Ayant terminé, Hugo rejoignit les deux gendarmes et sa famille dans le salon, demandant aux militaires de commencer à mettre en place un gel des lieux, en attendant l’arrivée des renforts.
Chapitre 25 : Jour le plus long.
Ils attendirent patiemment pendant une demi-heure, le temps que l’équipe d’Hugo arrive. Ils débarquèrent à deux voitures, armés jusqu’aux dents. Papajoe s’enquit tout de suite sur d’éventuels blessures et sur leur état de santé. Les autres membres du groupe se répartirent sur les différentes scènes de crime, étage, rez de chaussée et extérieur, donnant un coup de main pour le gel des lieux. Maman matérialisa les douilles au sol avec des plaquettes jaunes numérotées. Il chargea un des brigadiers présents de protéger les traces de pas et de pneus autour de la maison, et d’installer un jalonnement avec des rubalises, afin de canaliser la foule de curieux officielles qui ne tarderaient pas à se manifester. L’essentiel était de protéger la scène de crime de toute pollution maladroite. Papajoe et Hugo firent le tour des possibilités de fuite de l’information concernant la présence de Charline Danuta et Yéyé. Outre l’équipe, seul Loïc et la commandante de compagnie pouvait avoir connaissance de la présence des filles et de l’enfant. Elle les avait certainement remarqués par la fenêtre, lorsqu’ils l’avaient rejoint devant la caserne, et en avait vraisemblablement informé son contact à la préfecture. Les gars du groupe et Loïc, étaient logiquement écartés de cette suspicion. En tous cas cet épisode guerrier ne leur laissait aucun choix. Ils devaient donner rapidement un coup de pieds dans la fourmilière, et intervenir immédiatement sans attendre le mardi comme ils l’avaient prévu.
Monsieur Tony Picateille le substitut, arriva avec son véhicule personnel, une vieille guimbarde hors du temps. Citadin pure jus, il ne voyait pas l’intérêt de posséder une voiture, alors que les transports en commun reliaient les villes entre elles, lui évitant de se perdre dans les campagnes. Il était vêtu d’un pardessus gris, enfilé sur une petite veste légère, d’un pantalon de toile et de mocassins en peau de chevreau. Sa silhouette était couronnée par un bonnet de laine noire, qui cachait une épaisse chevelure brune, coupée courte. Une barbe à la hipster lui mangeait en partie le visage, et des lunettes cerclées de noir soulignaient une forte myopie. C’est légèrement essoufflé qu’il déboucha dans le salon, franchissant la porte d’entrée fracassée. Il saluait au passage les gendarmes qu’il croisait et qu’il connaissait sans exception. Il demanda des nouvelles de leur santé au groupe de victimes. Rassuré, il improvisa un débriefing permettant à chacun de s’exprimer. Hugo l’informa de l’arrivée imminente de l’OCLCH. Pour ne pas perdre de temps, le magistrat décida de scinder les investigations en deux pôles distincts, laissant à Hugo la charge de l’enquête sur la mort de Jessica, et la reprise d’enquête concernant l’enlèvement de sa sœur. Il confia le présent attentat conjointement à la section de recherches de Clermont, et à la brigade des recherches de Riom, excluant Hugo de ces investigations.
Papajoe fit part aux enquêteurs présent du résultat des recherches qu’il avait effectué l’après-midi :
– J’ai identifié la taupe. J’ai travaillé sur les fadettes inversées et sur la ligne de la capitaine. Les appels proviennent bien de la préfecture, en remontant sur les créneaux horaires des appels, j’ai pu identifier le correspondant dans la mémoire du standard. Il apparaît que c’est la ligne attribuée directement au directeur de cabinet, et il la partage avec Mme Ozon Françoise, secrétaire générale de la préfecture. Depuis le meurtre de Jessica Frémont, cette femme harcèle la commandante de compagnie. Entre cinq et dix appels quotidiens sont échangés, à l’initiative de l’une ou de l’autre. Madame Ozon est âgée d’une quarantaine d’années. Elle est l’épouse de Georges Ozon qui est bien plus âgé, et fleurte allègrement avec les quatre-vingt-quinze ans. Elle lui doit sa place à la préfecture comme membre indéboulonnable. Monsieur Ozon est le père fondateur de la société du même nom, aujourd’hui cotée en bourse. Moins célèbre que Michelin, il est tout aussi puissant, car seul maitre à bord, secondé par son épouse. Ils habitent tous les deux dans le château de La Bastide, qui leur appartient sur les hauteurs de Royat. Cette ancienne demeure Royale possède des écuries et des dépendances à n’en plus finir, et devinez qui y habite ? Gabin Fiona et sept autres hommes, plus ou moins connus pour des délits divers. Gabin Fiona est employé officiellement par la préfecture comme chef des chauffeurs, et responsable du parc auto. Il est placé sous l’autorité directe de Mme Ozon, comme deux autres salariés de la préfecture, un aux espaces verts, l’autre à l’entretien. Ils sont hébergés dans un bâtiment annexe au château, dans des studios individuels. Je tiens le pari que les deux cadavres abandonnés ici, et le mec amoché à l’étage sont des locataires attitrés de Mme Ozon. Je pense aussi que les fugitifs se sont réfugiés au château. Il ne faut pas attendre, et aller les interpeller demain matin à six heures. Nous avons à peine huit heures pour tout mettre en place. Je m’occupe du PSIG et des modalités d’intervention, et je règle tout ça avec le groupement.
La valse des ambulances, des véhicules de pompiers, de pompes funèbres, ainsi que ceux des techniciens en investigations criminelles, commençaient à tourner dans un balai de gyrophares et dans un concert de sirène. Ces véhicules étaient repoussés en limite de propriété, là où personne ne risquait de détruire par inadvertance les traces ou indices. Disciplinés, les intervenant suivaient le cheminement délimité par les rubalises. Les pompiers avaient descendu le blessé de l’étage, l’avait placé sous perfusion, et installé dans un véhicule de secours. Une patrouille avait été sollicitée pour l’escorter jusqu’à l’hôpital carcéral, où il serait pris en charge le temps des soins.
Hugo aperçu Anna qui se faisait soigner par un pompier à l’arrière d’un VSAB. Il n’avait pas détecté de blessure de prime abord, et c’est très inquiet qu’il se rapprocha d’elle. La jeune femme tenait appuyé une poche de glace sur son œil gauche. Elle lui sourit en le rassurant :
– Ce n’est rien de grave mon chéri, on m’a juste offert une paire de Ray-ban sans monture.
En effet lors de l’échauffourée, lorsque l’agresseur se débattait, elle avait reçu un coup sur le visage, lui occasionnant un superbe hématome sur l’œil. Elle avait aussi des acouphènes dues à la détonation à proximité immédiate de sa tête, mais rien de bien sérieux.
Les enquêteurs de la section recherches prirent le relai. Ils procédèrent aux prises de vue et aux différents prélèvements et relevés nécessaires. Ils moulèrent les empreintes de la fourgonnette utilisée par les malfrats. Les occupants de la maison furent tous entendus individuellement sur le champ, et des prélèvements papillaires furent réalisés aux fins de discrimination. Pendant ce temps, Papajoe préparait l’opération pour le matin. Le bombé et papy, étaient partis en reconnaissance au château de la Bastide, et y avaient installé une planque. Maman surveillait en directe l’écoute de Gabin Fiola, et le suivait par géolocalisation. Pour l’heure, il était en mouvement dans le secteur de Clermont Ferrand, mais n’était pas revenu au château. Il s’y faufila vers cinq heures, à bord d’une camionnette noire tous feux éteints, transportant deux autres hommes.
Pendant ce temps, un groupe de huit gendarmes du PSIG de Riom, avait pris position, dissimulés non loin de la grille du château. Papajoe, Pichot, Maman et Hugo avaient rejoint le bombé et papy. Ils attendaient six heures pétantes pour déclencher l’assaut. Chacun avait sa cible. A l’heure dite, un grand gaillard du PSIG, Ludo, fit sauter la chaine de la grille du parc avec un énorme coupe boulons. Deux colonnes se formèrent. La première à l’assaut du château, commandée par Papajoe, l’autre en direction des dépendances, dirigée par Hugo. L’ouverture des portes se fit sans difficulté. Un violent coup de bélier en eu raison dans un vacarme assourdissant.
Dans le château, Papajoe ne rencontra aucune résistance. Monsieur Ozon dans un pyjama à rayures verticales trop large pour lui, semblait plus vieux que Mathusalem. Ses cheveux blancs épars couronnant un crâne chauve se dressaient parcimonieusement, ébouriffés sur sa tête. Son visage émacié était sculpté comme une tête de vautour posée sur un corps décharné. Il se tenait en bas d’un escalier colossal, se cramponnant à l’arrêtoir de la rampe. Il tremblait de rage, faisant mine de ne rien comprendre, il criait au scandale d’une voix chevrotante. Madame Ozon présentait un tout autre visage. C’était une belle et vigoureuse femme, vêtue d’une longue chemise de nuit sophistiquée, pleine de volants et de dentelles. Ses cheveux entortillés dans une nasse de bigoudis, étaient rassemblés sous un bonnet de contention, et elle portait un masque cosmétique de nuit sur le visage. C’est dans cet accoutrement ridicule de vieille bourgeoise décatie qu’elle les reçu avec arrogance, campée fermement et furieusement à côté de son époux. Parlant fort et très dédaigneuse dans son propos, elle expliqua qu’elle occupait un poste de haute responsabilité à la préfecture, précisant même qu’elle était le numéro trois dans l’ordre hiérarchique, après le préfet lui-même. Elle les menaça de briser leurs carrières, se gaussant de connaitre la capitaine de gendarmerie de Riom, le procureur général, le ministre de l’Intérieur et bien d’autres autorités. C’est tout juste si elle ne se recommanda pas directement de Saint Pierre. Devant l’indifférence de ces interlocuteurs, elle montait le ton jusqu’à hurler après eux. Elle perdu de sa superbe lorsque Pichot vint se placer face à elle, lui notifiant ses droits, et la plaça en garde à vue du chef de meurtre. Puis il la fit se tourner sur elle-même, la menotta sans hésitation les mains dans le dos. Il lui annonça qu’ils allaient procéder à une perquisition dans le château. Estomaquée par autant d’outrecuidance, elle éructait, crachait, insultait. Papajoe l’invita à se calmer, et l’entraina sèchement dans la fouille du bâtiment, sa présence étant légalement requise. Son vieillard de mari, délaissé vu son grand âge, se précipita pour téléphoner à leur batterie d’avocats.
De son côté Hugo pénétra dans les dépendances avec sa colonne d’assaut. Casqués, armés, protégés par des boucliers, la colonne avançait dans le couloir, sécurisant les lieux au fur et à mesure de leur progression. Ils interpellèrent trois individus qui étaient sortis de leurs studios se rendant sans résistance, s’allongeant à plat ventre sur le sol mains sur la tête. Ils les exfiltrèrent au fur et à mesure, leur notifiant leurs droits en les entravants, les laissant à l’extérieur sous la surveillance d’un gendarme du PSIG habillé en Robocop. La colonne arrivait en bout de couloir, lorsque deux individus armés bondirent devant eux, tirant à l’arme automatique. Les militaires abrités derrière leurs boucliers, répliquèrent de façon non létale, les touchants aux membres inférieurs. Hugo s’approcha. Gabin Fiola était bien là, il geignait en se tenant une jambe. Il le saisi par les cheveux, l’obligeant à le regarder droit dans les yeux, et lui dit froidement :
– Dans une autre vie, tu as été mon copain, et nous avions confiance en toi. Aujourd’hui tu as eu de la chance que je sois accompagné de bon professionnels. Si j’avais dû tirer, je l’aurais fait ailleurs que dans les jambes. Maintenant, je te place en garde à vue pour le meurtre de Jessica Fremont et pour l’enlèvement de Laroche Charline, ainsi que pour les tentatives d’homicide sur tous les occupants de ma maison. Rappels toi de cet instant. Tu as volé dix ans de la vie de Charline et plongé notre famille dans la peine. Tu as rejoint une association de malfaiteurs internationaux. Tu fais partie de l’aigle de l’ombre. Tu es une incarnation du mal. Je te haie plus que tout. Prie le bon dieu pour que la justice fasse son job et te protège jusqu’à la fin de tes jours. Dehors tu ne seras plus en sécurité.
Puis, Hugo le releva brutalement le tirant par un bras, le fouilla et lui passa sans ménagement les menottes dans le dos. Il subtilisa le revolver caché sous sa ceinture, et ramassa sur le sol l’arme que Gabin avait utilisée. Son comparse, reçu le même traitement. Tous deux vinrent rejoindre ceux qui attendaient à l’extérieur.
Dix studios étaient répartis de part et d’autre du couloir. Hugo organisa les perquisitions dans les appartements occupés par les voyous. Lors de leur visite, chez les occupants interpellés sans résistance ils découvrirent trois kalachnikovs et six armes de poing, pistolets et révolvers. Dans tous les cas, ces armes pouvaient à minima être reliées aux tentatives de meurtre chez Hugo. Il s’agissait d’arme prohibées et dont la détention était illégale. Poursuivant leurs investigations, ils trouvèrent dans chaque studio des armes et les preuves de leurs implications dans différents meurtres et enlèvements. Hugo découvrit dans les chambres de Gabin et de son acolyte, des ordres de mission délivrés par Mme Ozon, commanditant le meurtre de Jessica. Ils avaient gardé ces courriels en guise d’assurance vie. Ils placèrent sous scellé les kalachnikovs de Gabin et de son camarade ayant ouvert le feu sur la colonne d’assaut. Ces armes s’inscrivaient sur la longue liste de preuves matérielles concernant la tentative d’homicide commise chez lui, ainsi que d’autres crimes ou délits potentiels. L’expert armurier aurait de quoi s’amuser avec des études balistiques comparatives à établir entre toutes ces armes et les nombreux impacts de balles sur les murs et les cloisons de son domicile. Un carton complet de mille munitions calibre 7,62×39 mmM43, fut découvert dans un petit réduit, dissimulé par un contreplaqué à côté de la porte du couloir. Lors des fouilles, Hugo trouva pèle mêle, des menottes, l’outillage et le matériel nécessaire du parfait petit cambrioleur, du coton hydrophile, des bidons de chloroforme, des cagoules, et des gants de latex. De quoi mobiliser plusieurs équipes d’enquêteurs à plein temps pour les cinq prochaines années. Hugo avait rempli une partie de son contrat. L’assassin de Jessica était arrêté et sa sœur était libre. Maintenant il voulait entrer dans le détail, et donné un petit coup de pouce à l’OCLCH. Il était pratiquement quinze heures, et il n’avait rien bu ni mangé depuis la veille. Il commençait à fatiguer et à avoir des crampes d’estomacs. Il fit conduire les deux blessés sous escorte à l’hôpital, et rapatria les trois autres dans les bureaux de son unité. Il dépêcha une patrouille pour livrer des sandwichs et de l’eau aux équipes restées au château, et en profita pour se restaurer. Il savait que la journée était loin d’être finie.
La perquisition menée dans le château fût très longue, mais apporta également son lot de surprises. Papajoe avait débuté par une fouille minutieuse du rez de chaussée, et avait poursuivi par les deux niveaux supérieurs puis par les combles, avant de redescendre fouiller un vaste sous-sol. Dans les étages, y compris sous les combles, ils mirent en évidence un florilège d’objets, de meubles, de tableaux et de bronzes dont l’origine semblait suspecte et dont la provenance ne pouvait être déterminer sur le champ. Papajoe réquisitionna un camion de déménagement et procéda à des saisies conservatoires, le temps d’effectuer les vérifications qui s’imposaient. Jusque-là, rien ne reliait Mme Ozon à l’aigle noir, ou à d’éventuels enlèvement ou homicides. Découragés de ne pas pouvoir l’impliquer directement et matériellement dans le meurtre de Jessica, et pour la violente attaque chez Hugo, ils descendirent au sous-sol. Quel ne fut pas leur surprise de découvrir une immense pièce carrelée de blanc, éclairée par des tubes néons à Leds, ayant toutes les allures du laboratoire de Docteur No, féroce ennemi de James Bond. Ils s’attaquèrent avec acharnement et méticulosité à ce nouveau défi. Dix ordinateurs en batterie ronronnaient sur une console géante. Une imprimante titanesque trônait en bout de chaine. Quatre antiques minitels siégeaient sur un bureau. Des casiers à clapets et des armoires métallique étaient disposées sur chaque mur disponible. Ces étagères contenaient des tas de CD Rom, de DVD, de supports informatiques en tous genre, ainsi que des documents papiers, dont certains étaient estampillés du sceau de l’aigle de l’ombre. Le groupe d’enquêteurs piochait au hasard dans les vidéos qu’ils regardaient aléatoirement en utilisant le matériel sur place. Soudain Pichot se mit à hurler, trouant le silence studieux de la pièce, faisant sursauter toutes les personnes présentes.
– Bingo Papajoe ! Magne toi ! Viens vite voir ce que j’ai trouvé. C’est plié pour leurs culs ! On les tient !
Il lança sous leurs yeux une vidéo dans laquelle apparaissait un Gerhart Müller en grand uniforme noir des Sections Spéciales. Après un cérémonial rituel néo nazi, raide et saccadé, il ordonnait solennellement et clairement en français à Mme Ozon, l’élimination de Jessica Frémont. Il expliquait cette décision, car elle se rapprochait de trop près de l’organisation et qu’ils devaient s’en débarrasser de façon discrète, un accident ou quelque chose dans le genre pour ne pas attirer l’attention. Cet ordre était sans appel. Des photos encadrées sur les murs, montraient Mme Ozon posant en grande tenue des Sections Spéciales, entourée par neuf individus dont Müller, les autres étant inconnus. Ils levaient le bras droit tendu devant eux, dans un parfait salut Hitlérien. Ils arboraient fièrement une chevalière noire ornée d’un aigle dont l’œil brillait d’une Aigue marine, bien en évidence sur l’annulaire de la main gauche. Ces individus étaient répartis de part et d’autre d’un personnage central, formant un arc de cercle autour de lui. Celui-ci était sanglé dans un uniforme brun, le bras droit ceint d’un bandeau rouge avec une croix gammée noire contenu dans un cercle blanc. Papajoe était satisfait de sa découverte, mais écœuré par ces personnages sortis de l’enfer. Il fit rassoir vigoureusement Mme Ozon qui s’était levée pour les invectiver de plus belle, devenant quasiment hystérique. Les sandwichs envoyés par Hugo étaient arrivés, et le groupe fût ravi de pouvoir se sustenter et faire une pause. Papajoe octroya une demi-heure de repos pour digérée l’information gagnante, et se remettre en selle sereinement. Mme Ozon refusa sandwichs et boissons, arguant du fait qu’elle ne mangeait pas ce genre de merde, poursuivant par une bordée d’injures. Ils rentrèrent à la caserne après vingt-trois heures trente, fourbus, mais la mission était accomplie. La moisson avait été des plus généreuse, et Papajoe savait que des jours d’exploitation l’attendait.
Hugo avait fait intégrer la caserne à Anna, à sa sœur, à Danuta et à Yéyé. Papajoe proposa d’héberger ce dernier, le temps que les premières réparations soient effectuées dans leur maison. Pichot proposa spontanément à Danuta et à Charline de les accueillir chez lui, mais les deux jeunes femmes déclinèrent son invitation, subodorant une vraisemblable arrière-pensée. Il était drôle et elle l’aimait bien, mais elles le soupçonnaient d’avoir le cerveau situé dans le bas ventre, et elle ne voulait pas lui laisser miroiter l’espoir d’un plan à trois. Elles préféraient se serrer un peu chez Hugo. A deux heures du matin, les enquêteurs, vannés, décidèrent de stopper leurs investigations. Ils prirent rendez-vous pour huit heures, laissant les gardés à vue en chambre de sûreté, sous la garde d’une équipe du PSIG. Tous étaient très excités, la journée avait été interminable. Charline et Danuta partagèrent une banquette BZ dans le salon, Yéyé dormi chez Papajoe. Hugo et Anna retrouvèrent un peu d’intimité dans la chambre. Anna avait un superbe coquard, et ils s’en amusèrent tous les deux, jusqu’à ce qu’ils sombrent dans le néant.
Chapitre 26 : Le château de Zephyrthor.
La nuit fût courte et peuplée de rêves démoniaques. Les songes d’Hugo le trainait dans les arcanes de procédures complexes, favorables aux fripouilles. Des vices de forme le hantaient, profitant aux méchants qui étaient remis en liberté, au préjudice d’une justice équitable pour les victimes. La forme prévalait sur le fond, et ça lui donnait des sueurs froides. Anna, elle, chutait d’une tour infernale dans un gouffre au fond duquel le brasier des flammes de l’enfer la guettait. Des diables surgissaient de chaudron bouillonnant de lave, la mitraillant de projectiles crochus s’enfonçant dans sa peau, puis l’ensevelissaient sous des croix gammées enchevêtrées les unes aux autres, formant une inexorable prison. A six heures, la sonnerie du téléphone d’Hugo les libéra d’un sommeil harassant. Ils se réveillèrent soulagés, mais plus fatigués que lorsqu’ils s’étaient couchés. Le lit avait des allures de champs de bataille tellement ils s’étaient agités dans leur sommeil jumeaux. Anna avait les traits tirés, de délicates cernes ourlaient le dessous de ses yeux, renforçant la teinte violacée de son œil au beurre noir d’un beau dégradé. Ses longs cheveux blonds totalement décoiffés, rebiquaient de part et d’autre de sa tête. Pour tout vêtement, elle ne portait qu’un tee shirt d’Hugo, trop grand pour elle, lui tombant sur les genoux. Mise à part son absence de coquard, Hugo était le parfait pendant de sa compagne. Sa chevelure brune et courte était en bataille, et les poches sous les yeux qui le marquaient attestaient d’une nuit difficile. Ils sortirent simultanément du lit, mais Hugo fut le plus rapide pour sauter sous la douche. Anna ne s’en laissa pas compter pour autant et le rejoignit sous les jets brûlants, qui ruisselaient sur leurs corps. Après dix minutes d’un intense massage sous la pression exagérément chaude de l’eau, et quelques caresses mutuelles, ils sortirent rouge comme des écrevisses, et se séchèrent, avant d’aller préparer un copieux petit déjeuner. Ils furent rejoints à table par Charline et Danuta qui avaient elles aussi passé une nuit exécrable. Anna exposa ses plans pour la journée. Elle envisageait de rédiger son grand article initiant la série pour le Der Spiegel. Ensuite, elle commencerait à préparer l’ossature de son livre, et fouillerait sur la toile pour sortir de la documentation. Les deux filles avaient pris la décision de retourner dans la maison pour faire un état des lieux, et remettre en ordre ce qui pouvait l’être. Elles commençaient à en avoir l’habitude, une sombre tornade les pourchassait à travers l’Europe.
Hugo récupéra son pistolet dans la chambre, embrassa les filles et fonça au bureau où il fut accueilli par maman et Papy. Finalement ils n’étaient pas rentrés chez eux, finalisant les actes de procédures à régler en temps et en heure, notamment les demandes et notifications de prolongations de garde à vue. Ils avaient des têtes de zombis, mais ils avaient effectué un énorme travail de tri et de classement, afin que la journée puisse démarrer directement. Une dizaine de personnes en civile divaguaient dans le bâtiment, faisant le pied de grue entre bureaux et coursives. Ils bavardaient entre eux, tenant pour la plupart un gobelet fumant à la main. Ils dégustaient des viennoiseries. Pour faire patienter les envahisseurs, Maman avait préparé du thé et du café. Il avait fait un saut à la boulangerie voisine pour acheter croissants et chocolatines. En quelques mots, avec l’accent rocailleux du Toulousain qu’il était resté dans son cœur, malgré les vingt dernières années passées en Auvergne, il expliqua à Hugo qu’il s’agissait des enquêteurs de l’OCLCH. Il désigna un homme du menton, seul, installé à un bureau, étudiant un journal Parisien. Il avait l’allure martiale du militaire, cheveux coupés ras et visage anguleux. Sa tenue vestimentaire était stricte, costume gris anthracite, chemise blanche cravate bleue marine foncée et bottillons noirs vernis. Le stéréotype même du soldat déguisé en civil. Maman rajouta :
– Té ! c’est lui le cake. Il n’est pas particulièrement bavard ce branquignole, boudu con !
Hugo s’approcha et se présenta militairement :
– Major Laroche Hugo affecté à la BR de RIOM. Je gère les enquêtes pour les meurtres de Jessica Frémont et l’enlèvement de Charline Laroche. A qui ai-je l’honneur ? En quoi pu-je vous être utile ?
L’homme le toisa, le visage totalement inexpressif. Il se leva et se présenta à son tour.
– Lieutenant-colonel Desviziers, commandant adjoint de l’OCLHCL, secondant le général Vicat. Il prend votre affaire très à cœur et m’a dépêché ici pour prendre les mesures nécessaires. J’avais hâte de vous rencontrer, savez-vous que vous êtes une célébrité ? On ne parle que de vous dans les ministères et à la Direction Générale. Je ne vais pas être restrictif vous êtes la curiosité un peu dans toutes les strates gouvernementales. Vous pouvez vous vanter d’avoir donné un beau coup de pied dans un nid de scorpions internationaux. Vous en embarrassez plus d’un, ils marchent aujourd’hui sur des œufs. C’est la première fois que je vois un tel bordel. La dernière fois, c’était dans les années quatre-vingt lorsque les faux époux Turange du SDECE, avaient fait sauter le Rainbow Warrior à Auckland. François Mitterrand président à l’époque avait eu le hoquet, et le premier ministre Charles Hernu en tant que fusible officiel avait sombré avec le bateau. Nous avons bien commencé à faire le tri et le ménage, mais la tâche est pharaonique. Nous travaillons avec toutes les SR et les SRPJ de France, mais nous n’arrivons pas à écoper assez vite. En plus, il y a l’exception Laroche ! Ça vient en droite ligne de la présidence et du parlement Européen. Soit, ils vous portent au nu, soit, ils veulent votre peau, mais vous ne laissez personne indifférent. Pour rester sur des bases saines, je pense que nous devons délimiter nos territoires de chasse. Vous êtes saisis du meurtre de Jessica Frémont et de l’enlèvement de Laroche Charline. Nous, on a en charge tous le restant. On prend le relai avec la SR et votre unité pour nettoyer le secteur. Je vous propose de mutualiser nos efforts, et d’attendre que tous les intervenants soient présents afin que vous nous fassiez une réunion préparatoire.
Le visage du lieutenant-colonel n’avait pas varié durant tout son laïus. Il était totalement inexpressif, ni souriant, ni maussade, mais fermé à toutes émotions. Intérieurement Hugo le surnomma Le masque de fer. Il décida néanmoins de jouer le jeu, car il n’avait visiblement pas affaire à un adversaire. Il lui révéla les tenants et les aboutissants de l’enquête, sans rien lui dissimuler à l’exception Des Gardiens. Il exposa clairement la défiance et les griefs qu’il entretenait à l’encontre de sa capitaine, ne sachant attribuer son comportement à une sottise liée à son ambition exacerbée, ou à une implication rémunérée. Il l’accusa directement d’être à l’origine de la fuite sur la présence de sa sœur et de Danuta chez lui, provoquant ainsi par ricochet l’attaque dont ils avaient été victime. Le Lt colonel pris en compte l’information, se gardant de réagir, mais n’écarta pas la possibilité de placer cette officier en garde à vue s’il le jugeait nécessaire. Il voulait quand même appréhender la situation d’une manière plus globale avant de se forger une opinion. Les dix minutes qui suivirent, accueillir les collègues d’Hugo et les enquêteurs de la SR qui débarquèrent par petits groupes. L’ensemble se retrouva confiné dans la salle de réunion, à bavarder en buvant du café, grignotant des viennoiseries tout en attendant que le briefing commence. Un brouhaha indistinct s’élevait de la pièce, lorsqu’il fut brutalement interrompu par le hurlement strident d’une voix féminine en colère, au bord de l’hystérie. Fendant le rassemblement d’un pas décidé, elle se dirigea vers Hugo qui était prêt à entamer son exposé. Elle le prit vertement à parti devant l’assemblée, et lui ordonna de la suivre dans son bureau. Tout en marchant elle maugréait pour elle-même à haute voix :
– C’est quoi ce foutoir ? Vous faites chiez ! Encore une fois je ne suis au courant de rien. Vous faites ce que vous voulez sans m’en informer. C’est intolérable. J’établi une demande de punition et je vous suspens avec effet immédiat. Vous n’avez plus rien à faire sur les dossiers dont vous aviez la charge. Vous vous croyez tout permis ?
Hugo nullement impressionné, la suivait en souriant, accompagné par le Lt colonel Desviziers. Ils franchirent la porte, percevant le tumulte enfler à nouveau dans la salle de réunion. Elle contournait son bureau, lorsqu’elle capta du coin de l’œil la présence de l’inconnu en civil qui les suivait. Redoublant de véhémence, elle lui ordonna de quitter son bureau dans un langage châtier, à la limite de la décence.
Le masque de fer la fixait durement de son regard froid et inexpressif, à travers la fente étroite de ses yeux, tout en fronçant les sourcils. C’était le seul mouvement facial qu’Hugo lui avait vu jusqu’à présent. Il se présenta, annonçant grade et titres. La capitaine s’empourpra, bafouillant des excuses, ne sachant qu’elle attitude adopter. A brûle pourpoint, sans que rien ne la prépare à cela, le Lieutenant-colonel Desviziers lui annonça martialement en regardant sa montre :
– Capitaine, votre langage n’est pas digne de celui d’un officier et votre conduite l’est encore moins. Il est très exactement huit heures quarante-cinq, et je vous place en garde à vue pour complicité de meurtre, entrave à une enquête judiciaire et violation du secret professionnel.
La capitaine abasourdie, se dégonfla comme une baudruche. Elle s’écroula sur son fauteuil, se cramponnant au bureau comme une naufragée à une planche de salut. Pâle comme un linge elle cherchait Hugo du regard. Il quittait la pièce, tout sourire, lui faisant un clin d’œil malicieux.
Desviziers sollicita une adjudante OPJ de son groupe, et lui confia la garde à vue de la capitaine, précisant qu’il s’occuperait lui-même des auditions.
La réunion préparatoire commença dans un silence religieux. Il présenta Hugo à l’auditoire avant de lui céder la parole. Il présenta l’affaire du début à la fin, et fit le point sur les derniers évènements, perquisitions et gardes à vue en cours. Les équipes furent constituées et les tâches réparties. Les gardes à vue furent redispatchées à huit équipes de deux OPJ. Papajoe et Pichot conservèrent Mme Ozon. Ils s’amusaient comme des fous avec cette harpie. Le bombé et Papy héritèrent de Gabin Fiola qu’ils allèrent récupérer à l’hôpital. Maman, qui entre-temps était allé se doucher et se restaurer, avait lancé un logiciel de reconnaissance faciale dans lequel il avait introduit les photo ou Madame Ozon se pavanait en compagnie de neuf autres SS. La recherche avait permis d’identifier toutes les personnes présentes, que du beau linge. Il ouvrit son portable et lança le rétroprojecteur, projetant des images sur le mur blanc en face de lui. Les enquêteurs s’écartèrent de part et d’autre du faisceau lumineux. Maman prit la parole et exposa le résultat de ses recherches :
Outre Madame Ozon, situé à gauche sur l’image, en pension temporaire chez nous, on reconnaît : Madame Ursula von-Raguel, première secrétaire générale de la banque communautaire européenne à la Haye. Monsieur Lee-Xi-Pong, haut fonctionnaire et conseiller du président chinois Xi Jinping. Madame Béthanie Lowel-Troump, haut-commissaire à l’ONU, chargée de la faim et de la pauvreté mondiale, accessoirement nièce de l’ancien président des Etats-Unis. Monsieur Oswald Schoéman, ancien commandant des forces paramilitaires de l’apartheid, et nouveau gouverneur du Mpumalanga, émissaire africain chargé de mission auprès de l’UNESCO. Monsieur Pedro Vélasquez-Duarté fils aîné d’un général argentin génocidaire, ministre des Affaires culturelles en poste, chargé des relations avec Israël pour la restitution des œuvres d’art spoliées aux juifs pendant la guerre. Monsieur Nasser El Kharzaouï, huitième fils héritier du roi Farouk. Il préside un consortium arabe représentant les pays du Golfe persique auprès de l’OPEP. Le personnage central n’est autre que Jonas Schneider. Il règne en monarque absolu sur un empire régissant le commerce de diamants et d’or sur la planète. Sept de ces personnages ont une aura planétaire et son courtisé par les médias internationaux, en raison de leurs influences. C’est le haut du panier de la jet-set des fripouilles, le gratin de notre civilisation. Une inscription manuscrite était tracée au stylo encre, sur le dos du cliché ainsi qu’une date : Château de Zéphyrthor, 13 août 2021. Bien à vous mes Aigles. Signé Jonas Schneider.
Maman avait pris l’initiative de gratter dans cette direction à tout hasard et reprit son discours :
– Le château de Zéphyrthor est situé sur un éperon rocheux, surplombant verticalement la vallée du Veredalus dans les montagnes de Transdanubie en Hongrie. La montagne est noyée par une dense forêt de chênes millénaires. C’est un édifice historique et privé mêlant l’architecture médiévale Magyars à des éléments fantastiques modernes. L’unique accès se fait par une route serpentant le long du versant le moins abrupt. Pour entrer entre les murs, il faut passer un pont-levis qui donne sur une porte massive. En fait c’est toujours une forteresse, ayant une vue dégagée sur tout le Veredalus. Autre chose, papy a retrouvé la fourgonnette noire, lors de la visite du château de la bastide. Elle était planquée dans un hangar sous une bâche. J’ai procédé à toute une flopée de relevés d’empreintes digitales sur le volant, les rétros etc… J’ai aspiré l’intérieur de la caisse, où il y a largement matière à analyse. L’éclairage au luminol m’a permis de déceler des traces de sang un peu partout. Elles ont été lavées, mais j’ai pu en exploiter une partie. Le fourgon a été rapatrié ici. J’effectuerai d’autres recherches ADN dans la journée. Ah ! Autre chose, le fourgon appartenait à la préfecture. Il a été racheté par Madame Ozon au domaine comme étant un véhicule réformé alors qu’il n’affiche de cinq mille kilomètres. Elle n’a jamais procédé à la mutation de carte grise. Les plaques l’immatriculation sont recouvertes d’une substance collante et je crois qu’ils la masquaient avec du sparadrap avant de partir en opération. Ça y est j’en ai terminé avec la police technique, je passe la main au suivant.
Hugo n’avait jamais vu Maman aussi prolixe, lui qui était habituellement plutôt réservé. Le Lt colonel Desviziers prit l’initiative, distribuant les tâches à ses hommes et aux militaires de la section de recherches. Il laissa Hugo libre de gérer ses propres enquêtes. Celui-ci confirma la garde à vue de Mme Ozon à Papajoe et à Pichot et celle de Fiola au Bombé et à Papy. Papajoe et Pichot se hâtèrent d’aller taquiner Mme Ozon. Maman continua à procéder aux actes de Police Technique et Scientifique, assisté par trois techniciens du groupement. Monsieur Picateille représentant le parquet, arriva en fin de réunion. Avant de venir il avait rédigé les actes de prolongation de garde à vue. Hugo lui fit un résumé de la réunion tout en le conduisant dans son bureau où ils retrouvèrent l’officier de l’OCLCH. Ils décidèrent qu’ils resteraient dans ce bureau en tant que poste de commandement, et installèrent leurs ordinateurs portables. Hugo envoya un courriel à Frantz pour l’informer des derniers rebondissements de l’enquête, et surtout lui fournir les éléments qu’ils avaient recueillis sur le château de Zéphyrthor. Dans la demi-heure qui suivie, Franz lui révéla que ledit château appartenait à Jonas Schneider, sous couvert d’une société-écran et d’un homme de paille. L’Allemagne ayant des rapports privilégiés avec la Hongrie, il prenait attache immédiatement avec les autorités de ce pays pour y former une équipe d’intervention. Schneider avait très bien pu s’y retrancher après sa fuite de Berlin. De toute façon il était invisible en Allemagne. Le masque de fer s’adressa à Hugo sur un ton de reproche.
– Vous ne vous embarrassez pas avec la remontée verticale des informations. Vous court-circuitez tout le monde en prenant des transversales, sans vous occuper de froisser les susceptibilités hiérarchiques. Vous avez dû louper vos cours de diplomatie lors de vos études. Cette information aurait dû transiter par les ministères de l’Intérieur, de la justice, voire des Affaires étrangères via la chaîne de commandement, et suivre le même cheminement en sens inverse en Allemagne.
Sans se démonter, Hugo le regarda sans animosité et répliqua :
– Avez-vous entendu l’ancien ministre de l’Éducation Claude Allègre ? Il parlait de dégraisser le mammouth. C’est ce que je fais. Nous sommes en face d’un diplodocus géant, et si vous lui marchez sur la queue aujourd’hui, le message n’atteindra son cerveau que dans une dizaine de jours. L’inertie de notre administration est telle, que dans le meilleur des cas, l’information atteindra sa cible dans quinze jours, rendant caduc tous nos efforts. J‘ai choisi mon camp et il s’appelle efficacité. De toute façon je n’oublie jamais la mégalomanie de nos dirigeant, où qu’ils se situe dans la pyramide. Je vais établir un message maintenant qui va suivre tranquillement les nombreux étages de ce monde parallèle. A la fin si les résultats sont positifs, tout le monde s’auto-congratulera, estimant être la pierre angulaire du succès, effaçant du coup tout griefs potentiel envers qui que ce soit.
Le lieutenant-colonel Desviziers était consterné par autant de cynisme.
– Vous n’avez pas forcément tord Laroche, mais vous avez quand même une piètre opinion du système et des personnes qui le compose. Il y a quand même des cadres à respecter. De mon côté, je ne veux pas connaitre vos chemins de traverses.
Monsieur Picateille surenchérit :
– Je vous le dit tout le temps Hugo, vous n’êtes qu’un anarchiste. La république à des lois et nous devons nous y plier, autrement nous ne vaudrions pas mieux que ceux que nous combattons. La fin ne justifie pas les moyens.
Hugo commençait à s’agacer de ce débat anachronique. Il clôt la discussion en disant :
– Vous avez parfaitement raison tous les deux. Je vous laisse donner ces explications aux victimes. En Allemagne, il commence à ressentir le contre coup de ce type de raisonnement avec la propagation des vengeurs. La société ne peut pas fonctionner sur deux étages différents, et si l’un veut contraindre l’autre, nous tomberont sous le coup d’une dictature. C’est la simple opinion d’un anarchiste. L’enfer est pavé de bonnes intentions.
La journée se poursuivie à une cadence infernale. Chacun collationnait les remontés d’information et les pièces de procédures, créant des tas de dossiers sur toutes les surfaces planes existantes dans le bureau, s’étalant ainsi jusque dans le couloir. Le magistrat étudiait tous les procès-verbaux, commandant des réquisitions ou provoquant des actes de procédure complémentaires. Tous trois engrangeaient des éléments de preuve et les classaient par procédure, amassant des tonnes de papier, ouvrant pour l’heure une trentaine d’homicides supplémentaires, attribués aux gardés à vue. Ils parlaient entre eux doucement, croisaient les informations, et répartissaient les meurtres et enlèvement imputés à untel ou à untel, sur de grandes feuilles de papier blanc punaisées aux murs. En face des actes répertoriés, ils énuméraient les preuves et indices recueillis, y accolant un numéro de renvoie aux procédures. Un fil rouge s’était détaché en la personne de Mme Ozon. C’était la donneuse d’ordre. Celle-ci malmenée par un interrogatoire serré de Papajoe et de Pichot, continuait à nier les évidences. Fidèle à elle-même, elle s’adressait à eux avec condescendance, menaçant de les faires destituer, de les poursuivre en justice, et dans ses moments de plus en plus fréquents d’hystérie, de les faire exécuter. Papajoe et Pichot étaient aux anges. Ils adoraient s’occuper des furieux comme cette femme. Elle se contredisait et s’enfonçait dans ses mensonges comme à un fer à repasser qu’on aurait jeté dans un étang. Le substitut avait sollicité une greffière pour venir l’aider à rédiger des supplétifs, car la multiplicité des faits était devenue exponentielle, et s’il voulait rester dans les clous il avait besoin d’aide. Il dansait une sarabande infernale entre son téléphone et son ordinateur, courant de ci de là pour vérifier un acte ou une notification. Il lui arrivait de recadrer des avocats vindicatifs qui se plaignaient d’enquêteurs entreprenants. Les plus arrogant étaient ceux de Mme Ozon. Incisifs et teigneux, ils cherchaient à intervenir dans la procédure, se faisant systématiquement remettre dans leur but par les enquêteurs. Ils allaient pleurer ensuite auprès du magistrat qui les renvoyait à son tour. A treize heures, sur l’initiative d’Hugo, ils levèrent le pied et se firent livrer des kébabs et des sodas. Des perquisitions étaient effectuées dans divers endroits, en fonction des remontées faites par les enquêteurs. La compagnie de gendarmerie, deux rue Alphonse Cornet à RIOM, était une ruche bourdonnante. Un balai de véhicules entrait et sortait, sans tempos précis, au rythme des nouveaux éléments à vérifier. De temps à autre un cri d’énervement trouait le bourdonnement continu, suivi par une accalmie aussi angoissante. La multitude d’informations motiva l’affectation de deux OPJ supplémentaires, en tant que procédurier dans le poste de commandement qui commençait à être étroit. Une quarantaine de bannettes débordaient de pièces de procédures qu’elles engrangeaient à flux tendu. Des monceaux de tas annexe s’empilaient sur les tables, représentant un nombre croissant d’affaire nouvelles exhumées.
Chapitre 27 : Un jour de plus.
Une journée harassante se déroulait pour les enquêteurs. Pendant ce temps, Anna avait rédigé un complément d’article pour le Der Spiegel. Elle avait repris le papier de Jessica, l’avait complété, étoffé des éléments nouveaux qui avaient jouxtés son itinéraire depuis sa rencontre avec Hugo. Son article était très personnel et impliqué. Elle relatait la libération des prisonniers de Treblinka en Pologne, s’attardant sur leurs conditions de détention et les tortures qu’ils subissaient. Elle mit l’accent sur la lourdeur des autorités polonaises pour intervenir. Elle exposa leur rapatriement rocambolesque vers l’hôpital de Frankfort sur l’orbe, les recueils de Danuta, Charline et Yéyé, en modifiant les noms. Elle faisait part de ses angoisses, et de ses peurs, suivant le fil d’ariane de l’aigle de l’ombre. Elle narrait l’attentat dont elle et Hugo avait été victime à Göttingen. Elle taisait l’existence des gardiens, mais évoquait l’émergence d’un groupe de vengeurs qui les avaient secourus lors de leur agression. Elle avait effectué des recherches sur internet, sur chaque personne mises en cause par Jessica. Elle avait établi leurs biographies complètes, vérifiant chaque information, elle en faisait une synthèse précise. Le point d’orgue restait Jonas Schneider. L’origine et l’histoire du personnage, au demeurant énigmatique, méritait la rédaction d’un article lui étant intégralement dédié, voire peut-être même l’écriture d’un livre. Elle y songeait sérieusement. Elle avait scrupuleusement retracé les histoires de Danuta et Yéyé. Son travail représentait trois articles distincts. Elle prit attache avec son rédacteur en chef à Göttingen. Il était content de lui parler. Il avait entendu parler de l’attaque dont elle avait été victime avec Hugo, et il était heureux qu’elle aille bien. Ils bavardèrent de chose et d’autre pendant quelques minutes, puis, Anna lui expliqua ce qu’elle avait écrit. Avec son aval, elle le lui transmit via une messagerie cryptée. Anna resta en ligne le temps qu’il lise ses articles et les valide. Les formalités accomplies, elle lui demanda s’il n’émettait pas d’objection à ce qu’elle fît paraître ses articles dans un journal français, soit régional, soit national. Il lui accorda l’autorisation, à condition qu’elle décale ses remises d’articles d’une journée par rapport à lui. Il voulait en garder la primeur. Elle lui fît part de ses projets de livre sur l’aigle de l’ombre, et sur Jonas Schneider. Il était emballé, et lui promit de piloter son projet auprès de la direction du journal, section littérature. Toute guillerette d’avoir pu s’exprimer dans sa langue paternelle, elle prit le train, et se rendit à Clermont Ferrand pour se présenter au siège de la direction du journal régional. Elle se présenta à l’accueil, et patienta une heure, assise sur une chaise en bois dans un couloir borgne, vétuste, sentant le vieux papier et la poussière. Elle fût reçue par Monsieur Laguilier, rédacteur en chef, bougon, la soixantaine bien frappée, petit, maigre, chauve, le visage en lame de couteau, le nez aquilin, ses yeux rapprochés lui donnant l’air d’une fouine. Ses sourcils épais masquaient un regard sournois. Il l’écouta à moitié, peu intéressé. Elle ne lui cacha pas qu’elle servirait en priorité son journal, Der spiegel en Allemagne, et que l’information lui serait communiquée avec une journée de décalage. L’homme la regardait dédaigneusement, et lui expliqua qu’il n’avait pas besoins d’une pigiste. Il avait des correspondants par secteurs et ne souhaitait pas s’attacher les services d’une inconnue, allemande de surcroit. Sans parler, elle se leva, posa une carte professionnelle sur le bureau de son interlocuteur, tourna les talons et partit. Elle était surprise et déçue par ce manque de professionnalisme. Elle refit le chemin à l’envers pour rejoindre l’appartement de service d’Hugo. Le train la déposa à cinquante mètres de la caserne. Elle pénétra dans une ruche vrombissante, au milieu d’un balai de véhicules bleus, de gendarmes énervés qui s’agitaient en tous sens, et d’individus posant devant un tableau réfléchisseur blanc, installé à l’entrée des garages. Elle aurait aimé qu’Hugo soit là pour lui expliquer ce capharnaüm, sa curiosité de journaliste était piquée au vif. Elle regagna l’appartement, et commença à prospecter auprès de journaux nationaux connus. Elle essuya deux ou trois refus, avant d’accrocher une touche avec un hebdomadaire célèbre, crédité d’un tirage important. Elle fut orientée sur un premier correspondant qui semblait intéressé, puis un second vint se greffer en conférence, confirmant l’appréciation du premier. Ils avaient eu vent de l’article paru dans le Der Spiegel, qui avait eu un retentissement national en Allemagne. Ils souhaitaient avoir un œil sur cette affaire et sentait qu’Anna était la plus performante pour leur en apporter un suivi. Ils tombèrent d’accord sur les modalités de fonctionnement et la rémunération. Ils envoyèrent sur le champ des documents contractuels. De son côté elle transmit ses références professionnelles et la copie de sa carte de journaliste. La prochaine parution était programmée en début de semaine suivante. Elle avait le temps de peaufiner et transmettre ses articles en français. Ce type de parution avait l’avantage de lui permettre de réaliser des articles plus complets, voir évolutifs. Ses interlocuteurs lui proposèrent de les rencontrer au siège du journal, lors de son prochain passage à Paris. Elle accepta avec joie. Dix-huit heures sonnaient au clocher de l’église notre dame du Marthuret. Elle avait atteint les objectifs qu’elle s’était fixés. Elle sauta sous la douche pour se défaire des stigmates d’une journée poisseuse. Elle repensait à son entretien avec monsieur Laguilier, s’interrogeant sur le fait d’être aussi borné et stupide lorsque l’on travaillait dans la presse au vingt-et-unième siècle. Elle avait terminé, quand elle entendit la porte de l’appartement s’ouvrir. Elle se glissa dans un peignoir éponge blanc, entortilla ses cheveux dans une serviette de la même couleur, enfila une paire de chaussons et sortie. Elle trouva Charline et Danuta souriantes dans l’entrée, se déchaussant et retirant leurs manteaux. Derrière elles, la porte s’ouvrit brutalement dans un grand fracas, cédant le passage à un diablotin noire, bondissant, jacassant et s’ébrouant comme un jeune chiot. Le retour de Yéyé. Il avait passé la nuit et la journée chez Papajoe, surveillé par son épouse, ou du moins sous la garde rapprochée d’une Nintendo qui lui avait fracassé les yeux. Il était excité comme une puce, heureux de retrouver ses tatas. Charline interrogea Anna.
– As-tu eu des nouvelles d’Hugo aujourd’hui ? La nuit dernière a été courte, et il est parti de bonne heure.
Anna répondit négativement, tout en se dirigeant vers la cuisine pour préparer le repas. Les trois femmes parlaient de leur journée. Elles se répartirent spontanément les tâches, comme si leur collocation était rodée depuis des années. Yéyé tournait autour d’elles comme une abeille folle, demandant à l’une ou à l’autre, indifférent aux réponses :
– Qu’est-ce qu’on mange ? Quand est-ce qu’on mange ? Y’a d’la glace ?
Ils passèrent à table et échangèrent sur leurs journées respectives. Les filles expliquèrent à Anna les réparations qu’elles avaient effectuées dans la maison. Les techniciens de la gendarmerie avaient fini leurs relevés, et elles avaient entrepris de boucher les impacts sur les cloisons et les plafonds avec du plâtre. Un artisan était venu changer la porte d’entrée, et la fenêtre cassée. Elles avaient fait installer une porte blindée moderne, équipée de cinq points de fixation. Elles avaient commandé de la peinture pour rénover les pièces détériorées par les balles, mais aussi pour rafraichir leurs chambres. Elles montrèrent à Anna les échantillons de couleurs qu’elles avaient sélectionnés, tous pastels, et se les attribuèrent selon leurs goûts qui étaient assez voisin. Yéyé, voulait en plus des posters luminescents d’animaux en trois dimensions. Anna, ayant réglé ses obligations professionnelles, leur proposa de les accompagner le lendemain, pour procéder au lessivage des murs et attaquer la peinture. Yéyé voulait être de la partie. Ils projetèrent de partir dans la matinée, ce qui leur laisserait le temps de récupérer la peinture et le matériel au magasin de bricolage dans la zone artisanale implantée sur leur chemin. Le repas terminé, Yéyé reparti chez Papajoe. Les trois femmes décidèrent d’aller boire un verre en ville pour passer la soirée. Elles choisirent un bar du centre-ville, très spacieux et lumineux, ou un Juke-box distillait des chansons contemporaines de groupes ou chanteurs qu’elle ne connaissaient pas. Une partie de la soirée fut dédiée à un karaoké, ou des personnes tentaient leurs chances de manière plus ou moins heureuse. Elles étaient détendues et profitaient de l’ambiance bon enfant du lieu, se laissant emporter de temps à autre par des fou rire, lorsque les candidats étaient trop présomptueux, voir ridicules. Elles rentrèrent sur les coups de minuit, Hugo était toujours au travail.
Il revint vers cinq heures du matin. Il était épuisé, mais avait le sentiment du devoir accompli. Toutes les gardes à vue aboutissaient à des présentations devant un juge d’instruction, suivie par des mises en examen et des incarcérations. Monsieur Picateille s’était dessaisi au profit d’une juridiction nationale, ayant plus de pouvoir et d’envergure pour regrouper et traiter les quarante-deux homicides, et les vingt-trois enlèvements, répartis sur l’ensemble du territoire Français. Les prévenus seraient séparés et incarcérés dans diverses maisons d’arrêts, certain seraient vraisemblablement placés dans des quartiers de haute sécurité. Hugo s’écroula à côté d’Anna comme une masse, sans se déshabiller. Il s’endormi avant même d’avoir touché le matelas. Réveillée, Anna lui retira ses chaussures et remonta la couette sur lui. Elle se serra fort contre lui et se rendormie. Elle se leva en catimini à sept heure trente pour rejoindre ses amies et se préparer pour aller à Manzat. Elle déposa un mot à l’attention d’Hugo sur la table de la cuisine, lui expliquant ce qu’elles comptaient faire, et où elles se rendaient. Une fois prêtent, les trois jeunes femmes sortirent de l’appartement, et interceptèrent Yéyé avant qu’ils ne déboulent avec sa discrétion légendaire.
Hugo dormait, allongé sur le dos, les yeux clos, la bouche légèrement entrouverte, un souffle lourd et profond s’en échappait. Un léger mouvement sous ses paupières indiquait une activité cérébrale intense. Il rêvait. Un songe que l’on pourrait qualifier d’érotique de prime abord. Il flottait sur un océan de femmes nues. Le contact de leur peau était doux, et leurs caresses agréables excitaient tous ses sens. Il voguait sans vergogne sur cette mer de béatitude, calme et serein. Puis, les effleurements devinrent plus insistants, se muant en cajoleries buccales de plus en plus pressantes. Des milliers de bouches se collaient à lui, l’aspiraient comme des ventouses, provoquaient des milliers de brûlures et de piqûres sur sa peau. Il était coinsé sous un amas de méduses qui l’oppressaient et le tétanisaient. Soudain, une bouche énorme le goba, l’avalant entièrement. Il fût entraîné dans un tourbillon, comme s’il était évacué dans le syphon d’un évier, propulsé dans une spirale vertigineuse. Sa chute dura une éternité, il étouffait, suffoquait, se débattait dans l’étroitesse d’un tube qui le digérait et l’éjecta dans le couloir de lancement d’une bille de flippers électrique. Une seconde de pose, et il se trouva violemment catapulté sur l’aire de jeu de l’appareil. Il rebondissait contre des plots électriques, provoquant des décharges et des éclairs impitoyables. Il était renvoyé dans le jeu par de féroces flippers, qui venaient le mordre et le frapper brutalement, dans un déchainement de sons et lumières. Il avait le cœur au bord des lèvres. Un tintinnabulement colérique et persistant le tira énergiquement de son sommeil. Il se retrouva assis sur le lit, en sueur, tremblant de tous ses membres. Il était treize heures, et il remercia le réveil de son téléphone de l’avoir sauvé.
Il se leva, et sauta sous la douche pour se débarrasser des ténèbres accrocheuses de la nuit, son cauchemar l’avait mis mal à l’aise et le collait comme une sangsue. Il laissa le jet d’eau bouillante ruisseler sur sa tête et son corps pendant de longues minutes, sans bouger, les yeux ouverts, le regard dans le vide. Il avait pourtant bien dormi, mais une sensation de malaise vivace le tenaillait. Il n’aurait su l’expliquer. Un peu revitalisé, il se brossa les dents, se revêtit de propre et se rendit à la cuisine. En y repensant, son dernier repas datait de vingt-quatre heures, et il avait l’estomac dans les talons. Sur la table, il trouva le petit mot d’Anna. Tout en déjeunant il l’appela par téléphone. En deux mots, il esquissa sa journée de la veille, et lui demanda si elle avait pu avancer. Elle lui raconta ce qu’elle avait fait, et l’ouverture qu’elle avait eu avec l’hebdomadaire. Elle décrivit succinctement les travaux dans la maison, puis lui passa Charline qui fourni force de détail. Cette dernière avait vraiment pris en main la destinée de la maison. Il ne resterait plus qu’à faire reboucher les impacts extérieurs, par un maçon, et réaliser un petit crépi. Dit comme cela tout paraissait simple. Danuta et Yéyé allait bien, sauf qu’il était un Melding-Pot des différentes laques utilisées pour chaque pièce. En plaisantant, Charline précisa qu’ils seraient obligés de le baigner dans un diluant efficace pour retrouver le Yéyé d’origine. Anna repris le téléphone pour lui donner un aperçu des couleurs qu’elle avait sélectionnées pour leur chambre. Elle avait retenu un Bleu Marie-Galante sur trois murs, le dernier, côté tête de lit, serait Beige Oléron. Hugo, loin de ses considérations, reconnu quelle était mieux à même que lui pour gérer le domaine de la décoration. Elle avait bon goût, et il se souvenait que Charline était également une maîtresse dans ce domaine. La maison allait revivre. Sur ce, ils s’embrassèrent et se promirent de profiter de leur soirée, pour parler de tout ça au calme. Ils reviendraient dans l’appartement pour dormir, en raison des odeurs de peintures susceptible de les incommoder pour la nuit. Hugo termina son brunch copieux. Il était prêt, il quitta l’appartement, traversa la cour et se rendit au bureau.
Chapitre 28 : Les chemins de traverses.
Hugo arriva au bureau où il retrouva le Lt colonel Desviziers et le substitut Picateille. La ruche était encore endormie. Ils firent le point sur les résultats engrangés. Trente-six homicides répartis sur le territoire national étaient résolus, ainsi que vingt-trois enlèvements dont celui de Charline, ceci sur les dix années écoulées. L’audition de Mme Ozon avait révélé d’autres vérités. En fait son époux, Ozon Georges, âgé de 95 ans, était son mentor. Encore adolescente elle était devenue sa maîtresse, puis son épouse alors qu’elle n’avait pas vingt ans. Il l’avait initiée et intronisée dans l’ordre de l’aigle de l’ombre dès cette époque. Ils leur restaient à déterminer le nombre conséquent de ce même type de crimes sous le règne de cet homme. Il était féroce et lui avait inculquée le goût du sang. Son mari vieillissant, elle avait repris le flambeau d’une main de fer. Elle avait fait le ménage dans les équipes d’hommes de mains, rajeunissant le cheptel. Elle conservait à disposition entre huit et dix brutes capables de tuer père et mère sans scrupule. Vu sa position à la préfecture, elle les avait fait embaucher par divers corps de l’état, où elle pouvait s’assurer de leurs disponibilités. C’est elle qui avait recruté Fiola. Pour gagner sa place, il avait dû éliminer son prédécesseur et faire disparaitre son corps. Il l’avait donné à manger à des porcs dans un élevage de montagne. L’un des premiers ordres en solo donnés par Mme Ozon, avait été l’enlèvement de Charline. Gabin, fière de son nouveau statut de gros bras, s’était fait briller auprès de la jeune fille, provoquant par sa niaiserie l’enlèvement de celle-ci. Sur recommandation de son époux, Mme Ozon avait été adoubée par Müller, puis par Schneider, la plaçant à la tête de l’organisation en France. Elle avait usé de sa position stratégique pour abuser la capitaine commandant la compagnie de Riom. Celle-ci, subjuguée par le titre ronflant de secrétaire générale du directeur de cabinet du préfet, imaginait l’intérêt carriériste qu’elle pouvait en tirer. Entendue sur cette conjuration, la capitaine avait confirmé qu’elle croyait travailler sous les ordres du préfet, elle avait voulu bien faire, mais c’était fourvoyée et avait persisté dans son erreur. C’est tête basse qu’elle croisa Hugo, alors qu’elle quittait son bureau menottée les mains dans le dos, pour être conduite devant un juge d’instruction. Il l’ignora. Elle ne fut pas exonérée de poursuite judiciaire. La bêtise ne constituait ni un crime ni un délit, mais son action avait mis en péril la vie d’Hugo et de sa famille. Elle avait été mise en examen, et placée sous contrôle judiciaire avec interdiction de poursuivre son activité de gendarme. Son parcourt professionnel serait définitivement tranché par la direction de la gendarmerie. De toute façon elle était démise de ses fonctions à la tête de la compagnie, et remplacée par son adjoint.
Une équipe de la section de recherches avait été envoyée au château de la Bastide à ROYAT, pour interpeller l’époux de Mme OZON. Ils étaient accompagnés par une équipe médicalisée, en raison de l’âge canonique du suspect. Ils carillonnèrent à l’huis monumental de la bâtisse, sans réponse. Ils fouillèrent, appelèrent, faisant le tour du château et des dépendances sans résultat. En désespoir de cause, ils sollicitèrent un serrurier pour entrer dans le château. Ils découvrirent le vieillard baignant dans son vomi, écroulé en un petit tas informe au bas de l’escalier à double révolution dans le vestibule du château. Le médecin présent se précipita et ne put que constater le décès de Georges Ozon, vraisemblablement dû à une ingestion massive de médicaments. Ils découvrirent d’ailleurs les plaquettes vides dans sa chambre, confirmant ainsi ce point. Le vieillard, après des années de tyrannie et de malveillance, n’avait pas supporté le regard et la justice des hommes. Il avait rejoint ses pairs, rôtissant en enfer, laissant son épouse seule assumer leurs horreurs. Les enquêteurs informèrent le poste de commandement de ce nouvel évènement.
Le Lt colonel Desviziers, Monsieur Picateille et Hugo, avaient repris leurs activités dans le PC. Ils accueillirent la nouvelle avec indifférence, le décès de cet homme ne provoquant aucune compassion, juste un goût amer de dégout. Ils avaient pour tâche de finaliser le montage de la procédure papier, vérifiant chaque pièce pour corriger d’éventuels vices. La procédure elle-même avait été transmise de manière dématérialisée aux magistrat saisis. Le second pôle important de leur travail, consistait à alimenter l’outil statistique, par des tonnes de renseignements, travail fastidieux au possible. Hugo se tourna vers ses compagnons et leur dit :
– Mon colonel, vous avez dit que vous ne vouliez pas connaitre mes chemins de traverses. Je vais cependant aller aux nouvelles, pour voir ou on en est à l’international. Etes-vous intéressé ? Pareil pour vous Monsieur le substitut. Si ça ne vous intéresse pas, je vais établir cet appel à partir d’un autre bureau. De toutes façons vous aurez certainement des informations, d’ici quelques mois !
Ses interlocuteurs se regardèrent. Le Lt colonel Desviziers acquiesça :
– OK Laroche, vous avez gagné ! On vous suit. Ça ne peut que nous être utile.
Hugo appela son ami Frantz Wagner, avec son téléphone jetable, sur leur ligne sécurisée. Celui-ci décrocha à la troisième sonnerie. Hugo lui dit qu’ils étaient trois à l’écouter. Il présenta ses acolytes, et lui demanda s’il pouvait communiquer l’informations avec Anna, dans le cadre de son travail. Frantz lui répondit par l’affirmative, Anna ayant partagé l’aventure avec eux et pris des risques énormes. Frantz débuta directement par le résultat de l’exploitation de leurs informations sur le château de Zephyrthor en Hongrie. Le kaiser Jonas Schneider s’y cachait effectivement. Une opération d’extraction avait été montée avec les autorités hongroise. Frantz s’était rendu sur place. Le château était vraiment une forteresse moyenâgeuse imprenable. L’opération s’était transformée en conflit armé. Les installations de défense étaient colossales, et un groupe d’une quarantaine de mercenaires protégeait les lieux. L’attaque avait nécessité des moyens en matériel et en homme, digne d’une offensive militaire. Ils n’avaient pu pénétrer entre les murs, qu’après avoir utilisé des drones kamikazes, et abattu des miliciens. Ils avaient déchainé un déluge de feu et de sang, plongeant le château dans un enfer de cendre, de débris et de cadavres. Les combats s’était poursuivis dans les couloirs et sur l’ensemble du site. Les conséquences étaient absolument énormes. Du côté des soldats hongrois, deux morts et six blessés. Les mercenaires avaient été décimés, dénombrant une vingtaine de tués et une dizaine de blessés, les autres s’étaient rendus, et avaient été faits prisonniers. Les enquêteurs participaient aux combats en première ligne. Ils avaient découvert le corps de Jonas Schneider dans un abri dissimulé dans les sous-sols du château, revêtu d’un grand uniforme de cérémonie noir des Sections Spéciales nazis. Il s’était tiré une balle de Luger P08 dans la bouche, et gisait tordu sur le sol, les membres écartés, représentant ironiquement une croix gammée. Sa tête reposait sur le sol, auréolée d’une mare de sang noir comme du goudron, représentant une icône démoniaque déchue. Ses yeux sans vie convergeaient dans un strabisme mortuaire, fixant le néant. L’aigle de l’ombre n’était plus.
Le château de Zephyrthor porterait longtemps les stigmates de ces combats. Peut-être qu’un jour il aurait la célébrité du Kehlsteinhaus de Berchtesgaden dans les alpes bavaroise, le nid d’aigle d’Hitler, ou encore de son bunker à Berlin. Il deviendrait peut-être un site de pèlerinage pour une bande de dégénérés nostalgique d’une haine diabolique. En tout cas une page d’histoire venait de se tourner.
Frantz continua en donnant des nouvelles du banquier Keller François. La justice Suisse avait ouvert une enquête sur ses agissements. Le pouvoir de l’argent avait fait le reste, le notable n’était pas resté une semaine en prison. C’était compter sans le groupuscule des vengeurs qui s’était créé en Allemagne. On lui attribuait sans preuve son exécution. Il avait été retrouvé, attaché à un poteau en bordure du lac Léman. Il tournait le dos à l’étendue d’eau, les mains liées derrière lui, une corde passée autour du cou pour le maintenir droit contre le poteau. Il était nu, ne portant qu’un bandeau sur les yeux. Son buste était criblé par dix impacts, et une balle tirée dans la nuque à bout touchant l’avait achevé. La justice avait bégayé, la vengeance avait tracé son chemin sans hésitation. Frantz continua en énumérant une longue liste de décès imputables aux vengeurs Allemands, qui s’européanisait. Ils avaient fait des émules qui traînaient son cortège de cadavres. Chaque défection de la justice était sanctionnée par une exécution, en Allemagne, en Pologne, en Autriche, en Suisse, et ce phénomène commençait à toucher la France. Le Lt colonel Desviziers interrompit Frantz. Il s’inquiétait pour cette vague meurtrière qui déferlait sur l’Europe. Il craignait que le tsunami ne déferle sur la France. Il était chargé avec son office de gérer les atteintes aux personnes, et d’endiguer l’esclavage sur le territoire national. Une cellule de magistrats avait été ouverte à Paris, dédiée uniquement à ces événements. C’était la conséquence directe du coup de main d’Hugo en Pologne. Ils avaient procédé dans l’urgence sur le territoire national, à la libération des trois cent quarante-cinq otages pucés, agissant sous la houlette des opérateurs Germaniques ayant initié la campagne. Ils avaient monté une cellule de crise, inédite, mêlant les forces de l’ordre et les services sanitaires. Ils avaient débuté les interpellations, et certains tortionnaires se trouvaient déjà sous les verrous, d’autre s’extirpaient des griffes de la justice sous les qualificatifs fallacieux d’infractions insuffisamment caractérisées, ou par manque de preuve. Dans tous les cas, ils auraient du fil à retordre pour endiguer cette pulsion vengeresse. La justice de notre état de droit passera en claudiquant comme à son habitude. La sanction prononcée par la vindicte populaire sera prononcée sans appel, et frappera aveuglément, au risque de générer la terreur et un vent de panique parmi la population. L’équation était compliquée. Desviziers essayait d’analyser les conséquences de ce qu’il apprenait. Picateille était abasourdi et ne voyait pas d’issue positive.
Hugo relança Frantz, lui demandant sans se faire d’illusion les retombées connues concernant les autres hauts dirigeant de l’aigle de l’ombre. Mme Ursula Von Raguel, ressortissante Allemande interpellée a La Haye au pays bas, a été extradée immédiatement et se trouve au centre pénitentiaire de Fribourg en Allemagne. Mme Bethany Lowel-Troump à bien fait l’objet d’une interpellation au palais des nations, siège de l’ONU à Genève. Elle a été déférée et écrouée à la maison d’arrêt de Villars à Genève. Son cas relève de la diplomatie entre les Suisses et les Etats Unis. Elle est la nièce d’un ancien président, et son affaire sera débattues au congrès. Autant dire qu’ils vont se battre comme des chiffonniers. Finalement elle risque de finir avec une cible accrochée dans le dos par les vengeurs. Angélina Spoone a été interpellée par les autorités australiennes alors qu’elle tentait de s’enfuir, vers l’Asie. Elle a déjà été battue et violée, et se trouve à l’isolement dans une prison à Canberra. Madame Indrani Paevi a été retrouvée morte devant son domicile à Kolkata (Calcutta). Elle a purement et simplement été lapidée. On ne sait pas par qui, mais le crime ressemblait à un rituel d’exécution pour adultère. En ce qui concerne Nasser El Kharzaouï, il a disparu. Personne ne sait ce qu’il est advenu de lui. Pareil pour Pedro Vélaquez-Duarté, Les autorités Argentine disent qu’il s’est suicidé, mais personne n’a vu le corps. Oswald Schoéman est gouverneur du Mpumalanga, à ce titre il a rang de président de la République. Il est protégé par l’immunité due à son rang. Il en va de même pour Vlad Igor Pouchkine. Frantz reprit en disant
– Si on fait le bilan, on est quasiment à fifty-fifty. On savait qu’une partie serait intouchable. L’autre moitié passera en jugement ou a déjà été condamnée.
A ce moment, le téléphone du bureau se mit à grésiller, faisant sursauter les trois hommes, perdu dans le fil de leurs pensées. Desviziers s’en saisi. Hugo pris congé de son ami, promettant de le contacter très bientôt. Le Lt colonel, qui se trouvait en face de lui, tenait le combiné comme s’il voulait l’écraser entre ses doigts, ses phalanges blanchissaient sous la pression. Le masque de fer se creusait encore plus. De sa main libre, il appuya sur la touche haut-parleur. Le correspondant se noyait dans des explications embrouillées. L’information essentielle qui s’en dégageait, était l’évasion de Gabin Fiola. Lors de son transfert, le véhicule de l’administration pénitentiaire avait été éperonné sur le travers, par un Land Rover tout terrain équipé d’un pare buffle. A l’arrivée des secours, les fonctionnaires blessés avaient été évacués en ambulance sur l’hôpital de St Etienne. Fiona avait disparu. Il devait intégrer la maison d’arrêt de la Talaudière. Il n’y arrivera pas.
Chapitre 29 : Epilogue.
Après avoir entendu la nouvelle de l’évasion de Gabin Fiola, le Lt Colonel resserra son étreinte sur le téléphone. Son visage se fermait comme une lame de couteau, une rage contenue lui arrachait un tressaillement furtif du sourcil droit. Le visage du masque de fer, déjà blême d’origine, devenait émacier. Il méritait encore plus le surnom qu’Hugo lui avait choisi. Sèchement, il réclama plus d’information. Il savait que cette évasion ne signifiait rien de bon pour la sécurité de la région, et encore moins pour Hugo et sa famille, directement impliqués. Son correspondant, visiblement très agité, expliquait que les gendarmes locaux ainsi que les policiers de Saint-Etienne, étaient sur la brèche. Un ratissage et une chasse à l’homme étaient en cours.
Un sentiment de colère s’était emparé d’Hugo. Il regardait son supérieur avec inquiétude, sachant que cette évasion allait tout compliquer. Il prit la décision de mobiliser ses contacts et amis pour assurer une surveillance discrète, au moins autour de sa maison à Manzat, et protéger ainsi Charline, Danuta, Yéyé, et Anna.
Ils tinrent un mini conseil de guerre, inscrivant leurs priorités sur un tableau blanc. Tout d’abord, il fallait comprendre qui avait organisé cette évasion, et qui était le complice de Fiola. Celui-ci ne pouvait pas disparaître dans la nature. Ses enjeux se trouvaient là, dans le secteur. Tous savaient que le seul moteur qui lui restait, c’était la vengeance. Desviziers appela le commandant de compagnie en poste, et lui fit part de sa volonté de renforcer la sécurité aux alentours. Les seuls éléments qu’ils détenaient, étaient la présence d’au moins un complice, et de l’usage d’un Land Rover équipé d’un pare buffle. Hugo transmis une réquisition auprès du service des immatriculation du Puy de Dôme, afin d’identifier tous les détenteurs de Land Rover du département. Un listage de soixante-douze véhicules de ce type, lui fût immédiatement communiqué. Il éplucha le document, rapprochant les véhicules dans un rayon de trente kilomètres autour de Charbonnière les Varennes. Il s’arrêta sur un nommé Ethan Dupostel, titulaire du certificat d’immatriculation d’une Land Rover. Il connaissait cette personne. Il s’agissait du fameux Ethan posant sur la photographie que Danuta lui avait remise à Göttingen. Il entra son nom dans le fichier FAED. Il était connu pour divers délits, notamment routier, et quelques vols. Pris d’un curieux pressentiment, il entra également le nom d’Arthur Jeanjean, le second ami posant avec eux sur le cliché. Il ressortait pour les mêmes fait qu’Ethan. Il avait perdu ces amis de vue à l’époque de l’enlèvement de Charline. Il comprit que les deux étaient restés en contact pour verser dans la délinquance. Il avait l’intuition que le tous terrains ayant servi à l’évasion de Gabin, était celui d’Ethan. Il en fit part au Lt colonel Desviziers et à Monsieur Picateille, qui prirent l’information au sérieux. Le magistrat délivra un mandat d’amener pour les deux hommes, et l’immatriculation du Land Rover fût intégrée dans le fichier des véhicules recherchés. Une bonne heure après, un appel vint secouer les occupants du bureau. Le Land Rover venait de forcer un barrage dans les bois noirs, sur la route reliant la Loire au Puy de Dôme, entre Boën et Chabreloche. Les malfrats circulaient sur les traces de Louis Mandrin, bandit de grand chemin du dix-huitième siècle. En passant, ils avaient heurté volontairement un gendarme, le blessant sérieusement aux jambes et au bassin. Les militaires avaient ouvert le feu à six reprises. Ils étaient sûrs d’avoir touché le véhicule, sans l’immobiliser. Desviziers resserra le dispositif dans un jalonnement évolutif, suivant l’axe de direction poursuivi par les malfrats. Une heure s’écoula, avant qu’ils ne reçoivent un nouvel appel. Le Land Rover avait été découvert incendier sur un parking à la croix Saint Marc à Maringues. Les gendarmes avaient découvert un cadavre partiellement calciné sur la banquette arrière. Ils l’avaient identifié par le biais de ses empreintes digitales. Il s’agissait d’Arthur Jeanjean, il avait vécu ses dernières aventures néfastes, stoppé net par la balle d’un gendarme qui lui avait perforée le cœur. Le véhicule présentait bien six impacts, disséminés essentiellement sur les parties basses. La balle la plus haute avait eu raison de Jeanjean. Le fourgon d’un voyageur stationné dans un camps à proximité, avait été volé. Le propriétaire, confus dans ses explications, ne pouvait présenter aucun des documents concernant ce véhicule. Il avait vraisemblablement déjà été volé une première fois.Haut du formulaire
Hugo, avait la bouche sèche, il pressentait une catastrophe imminente. La direction empruntée par les voyous, n’était pas une fuite, mais un rendez-vous. La journée était déjà bien avancée. Il contacta Charline pour lui demander d’être prudente, et de s’enfermer avec les autres dans la maison. Il avait décidé de rejoindre les filles et Yéyé à Manzat, afin de les escorter pour revenir à la caserne. Il contacta Papajoe, pour qu’il le rejoigne avec un membre de l’équipe. Ils se trouvaient à Clermont avec le bombé, mais lui promis de le rejoindre le plus vite possible. Hugo s’excusa auprès de ses partenaires, pris le Kangoo, et toutes sirènes hurlantes se transporta à Manzat.
Il mit moins de quarante minutes pour arriver jusqu’à sa maison. Un spectacle de désolation s’offrait à lui. Un fourgon blanc, portières ouvertes, était stationné sur le côté de la cour, à cinq mètres de l’entrée, le moteur tournant au ralenti. Un homme gisait entre le véhicule et la première marche du perron, la tête déchiquetée par une décharge de chevrotine, la main crispée sur un revolver. Il reconnut Ethan, mais ne s’arrêta qu’une seconde, le temps de vérifier s’il était bien mort, dégageant son arme du pied. Il se précipita dans la maison, pistolet braquée devant lui, courbé en deux, se dissimulant derrière chaque obstacle. Il poussa la porte entrebâillée, et pénétra dans le hall, dégageant rapidement l’aire lumineuse de l’entrée. Il découvrit Yéyé, inanimé sur le carrelage, baignant dans une mare de sang. L’enfant respirait, mais avait une vilaine blessure sur la cuisse gauche. La balle avait traversé le muscle de part en part. Hugo mis en place un point de compression pour juguler l’hémorragie, arrachant et utilisant la nappe qui habillait un guéridon. Il avait placé le jeune garçon en position latérale de sécurité, et appuyait de toute ses forces sur la plaie. Tout en portant son attention à Yéyé, il gardait une position de garde, vigilant à chaque mouvement et bruit autour de lui. La maison semblait déserte. Au loin, dans le remake d’une vie antérieure, il entendait le deux tons d’un véhicules qui se rapprochait. Papajoe était là, accompagné par le bombé. Ils appréhendèrent immédiatement la situation. Papajoe appela les pompiers, tandis que le bombé sollicitait des renforts. Ils entrèrent dans le hall, découvrant à leur tour la scène. Hugo en larme, maintenait le point de compression sur la cuisse de Yéyé. Le bombé, coupait le moteur de la camionnette et faisait un tour de sécurisation dans la maison. Elle était vide. Hugo cogitait. Il n’avait pas vu son Ford Kuga dans la cour. Une seule perspective s’ouvrait à lui. Gabin était parti avec, en embarquant les trois femmes. Le crépuscule descendait, recouvrant le paysage d’un voile opaque. Papajoe éclaira la pièce, et vint relayer Hugo au chevet de Yéyé, attendant les secours. Le bombé avait trouvé le vieux fusil du père d’Hugo, coincé derrière la porte d’entrée. La seconde cartouche n’avait pas percuté, l’arme s’était enrayée. Une des femmes avait dû s’en servir pour repousser les assaillants, mais n’avait pas pu finir de se défendre. Elles avaient été prises avant. Elles se trouvaient maintenant seules, avec au moins un dangereux psychopathe. Tout pouvait leur arriver. Hugo réfléchissait à toute allure. L’affaire avait débuté sur la plage du gour de Tazenat. Gabin était psychologiquement instable, et pour Hugo, il semblait logique qu’elle se finisse au même endroit. Il se remit debout, et alla chercher le revolver qu’il avait récupéré sur Gabin, lors de son interpellation. Il avait détourné cette arme et l’avait caché dans le hangar derrière la maison. Il n’avait pas d’idée préconçue en faisant cela, juste au cas où ? Il expliqua son raisonnement à Papajoe, et lui dit qu’il allait y aller. Papajoe et le bombé tentèrent de l’en dissuader, mais quand il avait une idée derrière la tête, rien de pouvait le convaincre d’y renoncer, surtout dans cette configuration ou il était directement impliqué. Il laissa Yéyé qui avait repris connaissance à la garde de Papajoe, dans l’attente des pompiers.
Hugo prit la direction du gour, et se rendit directement à l’endroit d’où il pourrait atteindre la grotte des nazis, le plus discrètement possible. Il laissa son véhicule sur le parking désert, et accéda au lac, coupant par les sous-bois, se déplaçant dans le noir. Les ténèbres s’étaient abattues, enserrant les arbres et le gour d’une mélasse charbonneuse et poisseuse. Les bois étaient sombres et bruissaient de mille petits bruits. Un vent glacial s’insinuait partout, sifflant entre les basses branches de la forêt. Sur la berge, Hugo s’orienta. La grotte, plein nord, dominait le gour par une échancrure de roches surplombant l’étendue d’eau noire comme de l’encre de chine. Il avait trois cents mètres à crapahuter en toute discrétion, entre rochers, racines et arbres griffus pour atteindre son but. La nuit était d’une obscurité palpable, pas de lune, pas d’étoile, pas de pollution lumineuse, on était dans les Combraille loin du monde. Il aperçut sur la ligne de crète, une luciole qui s’acheminait en direction de la grotte. Quelqu’un progressait, s’éclairant avec le flash de son téléphone. Il percevait le tohu-bohu provoqué par des personnes marchant sans précaution, faisant rouler les cailloux, brisant des branches et râlant. Le convoi n’était pas particulièrement discret. De temps à autre il percevait une voix masculine claquer un ordre, puis le mouvement continuait. Furtif comme une ombre, il se glissait d’arbre en rocher, s’intégrant à la noirceur de la nuit arme en main. Il s’immisça sur l’éperon rocheux, prélude de la grotte, dissimuler par des broussailles agressives, le griffant et accrochant ses vêtements. Les trois femmes se tenaient à genoux, face à lui, à une dizaine de mètres, mains liées, les tenant au-dessus de leurs têtes, en demi-cercle devant Gabin Fiola. Il gesticulait en hurlant des imprécations, éructant des horreurs sur les femmes, distribuant généreusement claques et coups de crosses sur les crânes, et coup de pieds dans les reins. Le bourreau était satellisé autour de ses victimes. Alors qu’Hugo allait intervenir, Gabin donna un grand coup dans le dos de Danuta. Elle bascula en avant, ne pouvant pas se retenir ni se protéger, et vint écraser son visage sur les roches saillantes. Dans le même temps, Gabin tira une balle en direction de sa tête. Hugo vit du sang et des cailloux gicler autour du visage de son amie. Devant ses yeux, un voile pourpre recouvrit la scène. C’est une tout autre personne qui s’arracha à la morsure des buissons. Les vêtements déchirés, le visage marbré de sang et de larmes, les yeux injectés, il bondit comme un diable. Il braillait des insultes tout en tirant sur Fiola qui se jeta au sol, hurlant de terreur. Une balle éclata la clavicule droite de Fiona, faisant choir son arme, une seconde lui arracha l’oreille gauche. Il rampait en pleurant, et se réfugia comme un pleutre dans la grotte. Il crevait de peur et beuglait « Pitié, Pitié ! ». Il laissait derrière lui un sillon sanguinolent, comme une trace baveuse de limace. Hugo se rapprocha des femmes et coupa leurs liens, toujours sur ses gardes. Charline pleurait, elle se précipita sur Danuta qui ne cillait pas, immobile comme emportée dans un repos éternel. Anna les rejoint, pleurant également, s’agenouillant à côté du corps de son amie. Un silence suspendu dans le temps, entrecoupé par les hoquets de chagrin des jeunes femmes s’éternisa quelques secondes. Un tremblement vint secouer le corps de Danuta, et un sanglot s’échappa de sa poitrine. Les deux femmes la prirent dans leurs bras en la secouant et l’assirent. Danuta émergeait péniblement de son inconscience, elle toussait, pleurait et crachait du sang, mais sa blessure n’était due qu’à la violence de la rencontre de son visage sur les pierres. Elle s’en sortait avec une arcade fendue et le nez cassées. Les quatre firent front, et pénétrèrent dans la grotte. Gabin piteux, était recroquevillé sur lui-même, l’épaule pendante. Il avait piètre allure avec son oreille arrachée, remplacée par un trou béant d’où un filet de sang suintait. Il pleurait et implorait le pardon de ses victimes. Hugo et les filles se regardèrent longuement, concluant un accord tacite et silencieux. Charline pris le revolver dans la ceinture d’Hugo et s’approcha de Gabin, le fixant droit dans les yeux, Danuta lui emboita le pas et se plaça à ses côtés. Anna dont les yeux habituellement si clairs voyaient ses pupilles s’assombrir, virant en une teinte vert bouteille presque noire. C’est d’une voix rauque, calme et pausée, qu’elle prit la parole.
2n, – Tu as volé de trop nombreuses vies. Tu as brisé des rêves et piétiné des existences en enlevant des personnes pour les réduire à l’esclavage. Tu t’es enfuit pour échapper à la justice des hommes et nous tuer. Tu as blessé Yéyé en lui tirant dessus, nous espérons qu’il va s’en sortir. Tu as franchi beaucoup trop de limites, et tant que tu es en vie tu présentes un danger mortel pour nous. Notre sentence est donc sans appel, et c’est la mort. Tu ne sortiras pas vivant de cette grotte, tu vas aller rejoindre tes complices en enfer.
Charline appuya le canon du revolver sur la tempe de Gabin. Danuta posa la main sur celle de son amie, qui appuya sur la détente. Le crane de Gabin explosa dans une gerbe d’esquilles d’os et de sang. Il bascula sur le côté, mort. La justice n’était pas passée, mais la vengeance avait tracé son chemin, venant délivrer le quatuor. Encore un chemin de traverse, comme l’aurait dit le Lt Colonel Desviziers, hors procédure, aurait complété Monsieur Picateille. Hugo saisi l’arme, effaça les empreintes digitales sur la crosse, et referma les doigts de Gabin dessus. Un suicide. Une fin honorable pour cette fripouille.
Le gour de Tazenat refermait un nouveau chapitre de son existence millénaire. Au loin, encore une fois, les hululements de deux tons des véhicules de gendarmerie et de secours, perçaient les ténèbres impénétrables d’une nuit d’automne dans les Combrailles.
Chapitre 30. Post épilogue.
L’aventure s’était terminée par un dénouement heureux. Les blessures de Danuta et de yéyé, se révélèrent sans gravité, elles mirent un petit mois à se résorber. Elles ne leur laissèrent aucune séquelle, peut-être une légère boursouflure à l’emplacement de la fracture du nez pour la jeune femme. Yéyé quant à lui, gambadait comme un cabri, comme si de rien était, malgré les récriminations des trois jeunes femmes.
La découverte du cadavre de Gabin Fiola dans la grotte, n’avait pas posé de problème, la thèse du suicide avait été gobée, et retenue définitivement par la justice. Le bombé avait organisé une soirée au Cherokees-dîners, aidé par Loïc, afin de fêter cet happy end. Tous les membres de l’équipe accompagnée par leurs épouses, et les héros, avaient festoyés toute la nuit durant, s’empiffrant de grillades et buvant sec. Monsieur Tony Picateille, le substitut, et le Lt colonel Desviziers étaient conviés aux festivités, mais l’officier ni fit qu’une brève apparition, fuyant cette liesse trop populaire pour lui. Le substitut, qui avait consommé un peu d’alcool, se laissait dériver dans un monde imaginaire, où il ne lui manquait plus que le célèbre petit gaulois d’Uderzo et Goscinny accompagné par son acolyte, pas gros mais bas de poitrine. Le fil de la vie reprenait normalement. Hugo se partageait entre son travail d’enquêteur, et sa vie de famille à laquelle il n’avait jamais consacré autant de temps. Il avait commencé par guerroyer contre une hiérarchie aveugle et tatillonne, loin d’être muette, qui voulait savoir le pourquoi du comment. Il s’épuisait à s’accrocher avec un colonel par ci, ou un général par-là, passant d’un service à l’autre sans qu’il ne comprenne à quoi ils servaient. Il avait finalement opté pour la technique du dos rond, renvoyant ses interlocuteurs vindicatifs vers des personnalités stratosphériques, président de la République, premier ministre, conseil de sécurité européen etcétéra. De guerre lasse, ils cessèrent de le tracasser, se repliant sur des cibles plus dociles. Il pouvait se consacrer ce à quoi il était payé, son métier d’enquêteur judiciaire.
Ses retrouvailles avec Charline avait fait de lui un autre homme. Plus ouvert, plus souriant, il croquait la vie avec plus de légèreté. Ils vivaient tous ensemble dans la propriété familiale de Manzat. En fait il y avait bien eu quelque petit changement dus aux gardiens.
Charline et Danuta se portèrent volontaire pour intégrer leurs rangs. Les gardiens par des manœuvres insoupçonnées et indétectables vampirisèrent les titres de propriété du château de la Bastide, et captèrent la fortune des Ozon. Le château appartenait désormais à la SCI CharDaYé dont les actionnaires étaient Charline, Danuta et Yéyé. La vocation officielle de cet endroit était l’accueil des victimes européennes de l’aigle de l’ombre qui souhaitaient repartir sur de nouvelles bases. Les jeunes femmes créèrent une association à but non lucratif, dont elles s’étaient salariées en tant que co-directrice. Elle l’avait baptisée : « Fondation Jessica Frémont. » Elles préférèrent conserver leur domicile à Manzat. La maison familiale ne laissait pas beaucoup d’intimité, et elles avaient entrepris de restaurer la grange attenante à la maison. Avec l’argent des Ozon, guidées par les conseils éclairés de Grëtta et Günther, elles avaient fait creuser un sous-sol immense dans lequel un dispositif semblable à celui du chalet était implanté. Un arsenal high-tech de surveillance et de communication brillait, supportés par des dessertes et des consoles toutes neuves. Le rez-de-chaussée était aménagé en deux appartements distincts, séparés par un petit hall d’entrée, complétés par deux garages s’ouvrant à l’arrière. Charline avait conservé sa sempiternelle deux chevaux, et Danuta s’était acheté une petite voiture japonaise électrique, pour être dans l’air du temps. Elle recevait très régulièrement la visite de Félix avec qui elle s’entendait plutôt bien. Il lui arrivait même de l’héberger plusieurs jours, lors de ses visites, qui devenait fréquente.
De son coté, Yéyé avait intégré le collège de Manzat après une mise à niveau drastique. En effet, il n’avait jamais fréquenté d’école auparavant et la discipline était dure pour lui. C’était un élève doué, mais qui se dispersait un peu de temps en temps. Il obtenait de bons résultats, surtout en mathématique, où il se révélait supérieur à ses camarades. Hugo et Anna, ses parents, l’avait inscrit au club de basket local, ou il découvrait la camaraderie entre copains du même âge. Ils avaient également tenté de l’ouvrir sur les arts, musique, dessin, mais il était trop turbulent et impatient pour rester en place et s’y consacrer. La seule attention longue durée et immobilité relative qu’il pouvait conserver, c’était devant sa PS4 ou il pouvait s’écrouler comme tout adolescent pendant des après-midis entiers.
Le couple formé par Anna et Hugo s’était renforcé. Après la passion dévorante et débridée des premières semaines, ils étaient entrés dans une phase de découverte au quotidien et devenaient indissociables l’un de l’autre, vivant ensemble et non côte à côte. Elle avait pris en mains la destinée de la maison familiale, élaborant un intérieur plus fonctionnel, rafraichissant les pièces, redonnant une nouvelle jeunesse à ces vieux murs. Charline et Danuta ayant déserté les lieux pour s’établir dans leurs nouveaux appartements voisins, elle avait mué la chambre de Danuta en salle de jeux pour Yéyé et récupéré celle de Charline pour la transformer en bureau pour elle. Elle y passait le plus claire de son temps à rédiger ses deux livres, restant en contact avec son rédacteur en chef à Göttingen. La série d’articles qui étaient parus dans le Der Spiegel, et dans l’hebdomadaire français, lui avait valu un franc succès, la faisant briller d’une notoriété nouvelle, provoquant même une invitation à la télévision régionale. Le rédacteur en chef du quotidien local à Clermont, qui l’avait vertement dédaignée, avait fait une tentative pour la courtiser et la convaincre d’intégrer l’équipe de ses journalistes couvrant les faits divers du journal. Elle lui avait ri au nez, lui spécifiant qu’elle étudierait sérieusement sa proposition, lorsqu’il aurait pris sa retraite. Le trio, Hugo, Yéyé et elle, formait une vraie famille, ils étaient heureux ensemble. Plusieurs mois s’étaient écoulés, le couple avait abandonné les tenues chaudes d’un hiver interminable, et d’un printemps tout aussi frileux. Ils se promenaient main dans la main sur le sentier longeant le gour de Tazenat, précédé par un Yéyé qui courait, sautait et faisait le pitre jouant avec un chiot tout aussi fou que lui. Anna tenait une rose blanche dans la main, se tenant serré à Hugo. S’approchant du bord, elle jeta la fleur dans les eaux limpides du lac. Quand elle se redressa, son profil dessina un petit ventre rond qui commençait à pointer devant elle. Comme le disait Yéyé, les petites souris dansaient fréquemment dans la maison.
Finde feudansentre